Urbanisme a 75 ans /

La revue Urbanisme est née en 1932. Elle a connu des changements d'équipes, de maquettes, de publics et d'orientations, mais elle a toujours su faire entendre une voix originale dans le débat sur la vie urbaine, la citadinité et la qualité des lieux urbains (architectures, paysages, infrastructures...). Elle se doit à présent d'orienter la réflexion des praticiens, des élus et des habitants, sachant que l'urbanisme concerne tout un chacun. Passé et avenir de l'urbanisme à l'aune du présent.

 

La profession d'urbaniste et l'enseignement de l'urbanisme datent en France du début du xxe siècle, dans la foulée de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Ainsi, en 1910, le mot "urbanisme" est utilisé pour la première fois dans le titre d'un article de Pierre Clerget ("L'urbanisme. Étude historique, géographique et économique", Bulletin de la Société neuchâteloise de géographie, tome XX) sans être toutefois réellement défini. En 1911, le terme "urbaniste" apparaît dans l'intitulé d'une nouvelle association professionnelle, la Société française des architectes-urbanistes (SFAU), dont les statuts ne seront publiés qu'en 1914 et qui deviendra vite la SFU. En 1919, le chartiste Marcel Poëte et le conseiller général socialiste de la Seine Henri Sellier créent l'École des hautes études urbaines, qui se transforme en Institut d'urbanisme de l'université de Paris (IUUP) en 1924, lequel se trouve rattaché à l'université de Paris-Dauphine de 1969 à 1971 avant de renaître en 1972 comme Institut d'urbanisme de Paris (IUP), domicilié à Créteil (université Paris XII-Val-de-Marne). Cette école possède, dès sa fondation, une revue, La Vie urbaine. Les passionnés de la ville sont alors peu nombreux. Ils se recrutent parmi les membres du Musée social, du "parti colonial", de l'École spéciale d'architecture (créée en 1865 d'une séparation d'avec l'École des beaux-arts par Émile Trélat), etc. Ces diverses personnalités sont intéressées les unes par l'art urbain et l'embellissement des villes, les autres par la nécessaire modernisation des réseaux de mieux en mieux intégrés à la vie citadine, toutes sont favorables au logement social. L'extension des villes, l'exode rural, la constitution de cités-jardins, le développement désordonné des banlieues exigent des actions coordonnées, une vue d'ensemble, une législation commune, des projets à moyen et à long terme (la loi Cornudet de 1919 va dans ce sens). Le Bulletin publié par l'Amicale de l'École spéciale d'architecture se transforme en 1926 en une véritable revue mensuelle d'architecture, de documentation professionnelle et d'information internationale, Le Maître d'œuvre, dont la rédaction est animée par Jean Royer (1903-1981) sous l'autorité de Gaston Trélat.

En avril 1932 paraît le premier numéro d'Urbanisme, avec Henri Prost (1864-1959) comme président, Jean Royer comme directeur et Léon Robert comme secrétaire général. Le maréchal Lyautey parraine la rédaction - il était le commissaire de l'Exposition coloniale l'année précédente et avait commandité à Jean Royer une rencontre sur l'urbanisme colonial et une publication. William Palanchon succède à Léon Robert en 1941, avant de laisser la place à Raoul Dautry en 1945. À partir de 1951, c'est le duo Jean Royer-Claude Leloup qui dirige la revue. En 1967, Robert Koenig les rejoint et, en 1969, c'est au tour de Charles Delfante de présider le conseil de rédaction, jusqu'en 1989. Une période qui correspond à une certaine stabilité des actionnaires de la société éditrice et à des formes, surtout après guerre, de soutien des pouvoirs publics. À la fin des années 1980, signe des temps, la revue connaît de graves problèmes financiers qui entraînent le retrait de ses actionnaires traditionnels, l'entrée de la Caisse des dépôts et consignations à son capital (en 1989), d'abord à égalité avec le groupe du Moniteur (qui se désengage ensuite), puis avec un autre partenaire de la presse écrite, enfin comme actionnaire unique à partir de 1994.
De 1985 à 1989, Christophe Bayle assure la continuité de la responsabilité de la rédaction. L'urbaniste Michel Cantal-Dupart lui succède lorsque la Caisse des dépôts, sous l'impulsion de son directeur général, Robert Lion, prend en main la survie de la publication. Cette formule élégante mais coûteuse, avec Michel Sarazin comme rédacteur en chef, n'empêche pas la poursuite de l'érosion du lectorat. Aussi, en 1992, une nouvelle équipe de journalistes, dirigée par Emmanuel Gabey, prend-elle en main la revue. Deux ans plus tard, devant l'échec économique de cette formule mensuelle, la Caisse des dépôts charge Bernard Écrement d'envisager toutes les éventualités. À cette occasion, il rencontre Thierry Paquot, alors simple chroniqueur de la revue, et tous deux sont tentés de poursuivre l'aventure en réduisant drastiquement les coûts (passage au bimestriel) et en entamant un recentrage éditorial sur le monde universitaire et de la recherche, ainsi que sur certains milieux professionnels. Un gros travail mené par une équipe réduite - Thierry Paquot, éditeur-rédacteur en chef, Corinne Martin, iconographe, Annie Zimmermann, rédactrice, ancienne collaboratrice de L'Architecture d'Aujourd'hui, quel-ques pigistes - sous la responsabilité de Bernard Écrement comme directeur délégué et de Claude Abraham, comme directeur de la publication. Ce dernier cède sa place à Paul Bernard, puis à Dominique Figeat. En 2000, Sylvie Harburger, qui succède à Bernard Écrement, engage Antoine Loubière comme rédacteur en chef au côté de Thierry Paquot, éditeur, avec la mission de préparer une nouvelle formule, confortant le recentrage éditorial entrepris mais élargissant les cibles professionnelles, en relation avec les évolutions de l'urbanisme et de l'aménagement (politique de la Ville, renouvellement urbain, développement durable...).
À l'automne 2001, une nouvelle maquette et la structuration de la revue en trois séquences ("Magazine", "Dossier", "Idées en débats") améliorent la lisibilité et valorisent un contenu particulièrement diversifié. Même si les professionnels de la ville, de l'architecture, de l'urbanisme, du paysage, du patrimoine, etc., recherchent en priorité des "recettes", l'urbanisme, entendu comme un "bien commun", ne peut s'en satisfaire et exige, au contraire, des expérimentations, des débats, des contre-expertises, des théories, des analyses comparées, etc. Cependant la revue reste déficitaire, au sens comptable du terme, et doit bénéficier de l'appui permanent de la CDC. Lorsque Patrick Michel succède en 2004 à Sylvie Harburger, partie rejoindre la DG Regio à la Commission européenne à Bruxelles, l'objectif est d'élargir institutionnellement le soutien à la revue en confortant son rôle d'intérêt général. Ce qui débouche sur une convention triennale entre la Caisse des dépôts et l'Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU), afin de contribuer au financement d'Urbanisme dans le cadre de la diffusion d'expériences et de réflexions sur la rénovation urbaine. Les "Chroniques de la rénovation urbaine" matérialisent au plan éditorial cette démarche.
Au fil des ans, la Caisse des dépôts maintient son appui financier et renouvelle sa confiance à l'équipe rédactionnelle. La revue accroît ses ventes d'année en année ainsi que ses abonnements (environ 4 000, dont 40 % d'étudiants, chercheurs et universitaires), multiplie les partenariats, en particulier pour des numéros hors-série, avec la Fédération nationale des agences d'urbanisme (FNAU) depuis de nombreuses années, mais aussi avec des villes et des collectivités territoriales, des ministères, des institutions européennes comme le programme Urbact. Elle joue désormais un rôle essentiel dans la diffusion des réflexions sur la ville, l'urbanisation planétaire, les pratiques professionnelles et les modèles urbanistiques... Elle publie des travaux d'étudiants, fait état des colloques et rend compte des thèses, elle est à l'affût des idées novatrices et n'hésite pas à traduire des auteurs encore inconnus en France. Depuis 1994, chaque numéro, à côté d'un dossier thématique qui occupe un tiers de la surface, offre au lecteur un long entretien avec une ou un "Invité(e)" et une copieuse rubrique "Librairie". Il y a dix ans, la revue a lancé le prix "La ville à lire" avec France Culture (et François Chaslin et "Métropolitains"), récompensant l'ouvrage de l'année qui "parle" le mieux de la ville ou de l'urbanisme.

Beaucoup de choses ont changé en 75 ans, aussi la revue non seulement s'adapte-t-elle mais anticipe-t-elle ces modifications, tant techniques, symboliques et politiques que culturelles. Sans lister les profondes mutations (économiques, sociales, politiques, etc.) qui affectent le monde des villes, rappelons simplement trois faits parmi bien d'autres qui nous concernent. Primo, au niveau planétaire, la majorité des quartiers nouveaux (formels ou informels bien sûr) sont réalisés sans urbanisme et sans urbaniste, ce qui entretient les phénomènes d'exclusion et de ségrégation liés à la question foncière. Secundo, la privatisation des "lieux urbains" - sous diverses formes - se généralise, réduisant de plus en plus deux qualités essentielles de l'urbanité, la gratuité et l'accessibilité, d'où la nécessité de contrer cette tendance par des "espaces publics" généreux. Tertio, l'étalement urbain nourri par l'automobilisation généralisée s'effectue sans aucun ménagement des lieux et sans l'avis des habitants : seul un éco-urbanisme s'appuyant sur une démocratie active à l'échelle d'un territoire pourrait en réorienter le funeste destin ! Nous le voyons, à l'heure du déploiement technologique (qui change radicalement nos rapports au temps et à l'espace)0, de l'urbanisation planétaire et de la préoccupation environnementale, l'urbanisme (cette discipline traversée par toutes les disciplines, mêlant en permanence théories et pratiques) s'avère l'indispensable garant du commun, de ce qui engage chacun d'entre nous vis-à-vis d'autrui. C'est dire si la revue a du pain sur la planche ! Pour 75 ans et plus !

 

Par Patrick Michel, Antoine Loubière, Thierry Paquot. respectivement, gérant et directeur de la publication, rédacteur en chef, éditeur de la revue Urbanisme.