








Il m’attend dans son bureau de la rue Rambuteau. Il est grand, svelte, élégant. Il me regarde avec attention, me parle avec aisance, sans chercher ses mots, comme s’il savait déjà ce qu’il allait me dire. Il y a de la conviction dans sa voix et j’y perçois aussi de l’émotion, comme quoi derrière une attitude décidée – Patrick Bouchain se tient droit – se love certainement une grande sensibilité. Il aime les gens avec lesquels il s’aventure et, en retour, attend d’en être aimé. Il est attentionné. Pour le dire autrement, il semble disposé et disponible. Disposé à toujours expérimenter, apprendre, faire, inventer, et disponible à autrui, sans distinction de rang ou d’âge. Je ressens chez lui un grand désir du partage. Il n’œuvre pas pour lui, afin de cultiver son ego, “faire carrière” (expression bien horrible à qui sait l’entendre…), s’enrichir, ou tout bonnement par orgueil ou vanité. Non, il fait pour repousser toujours plus loin la limite du possible – est-ce le fruit de l’influence paternelle ? Il ne construit pas une école, un cirque, un théâtre, un lieu culturel, une maison pour une classe, une troupe, des artistes et des publics, des résidants, mais pour que des relations se nouent, des rencontres s’effectuent, des moments s’entremêlent, des silences s’échangent, des “rêves se fiancent”, dirait Bachelard. Ce n’est pas le résultat qui compte pour lui, c’est le processus, avec ses embûches, ses difficultés, ses retards, ses défis et aussi, bien sûr, ses satisfactions, ses complicités, ses rires, ses promesses… Tout va si vite, tout paraît programmé, alors lui combine emploi du temps et emploi d’espace, et contribue ainsi à rendre habitables une ancienne friche industrielle, un quartier ouvrier déshérité, un entre-deux abandonné à lui-même. C’est cela qu’il affectionne, révéler la qualité de l’ordinaire, cet extra invisible, souvent sans valeur, qui enchante qui sait l’accueillir. Patrick Bouchain est un enchanteur. Sans diplôme !
Quels sont les lieux de votre enfance ?
Je suis un vrai urbain puisque mes arrière-grands-parents étaient déjà parisiens, ils vivaient dans le 9e arrondissement. Les lieux de mon enfance, c’est ce Paris-là, avec le faubourg Montmartre, la rue Bergère, la rue Lafayette. En même temps, mes parents étaient un peu réticents à l’aliénation au travail. On avait donc une deuxième maison à la campagne où l’on allait trois mois par an : l’été, toutes les vacances scolaires et très souvent le week-end, ce qui n’était pas courant à l’époque. Le deuxième lieu de mon enfance est rural. Si je remonte très loin dans mes souvenirs, je dirai que la ruralité m’a davantage formé que la ville.
C’était une ruralité campagnarde assez proche de Paris, puisqu’il s’agissait de Villers-Cotterêts, une campagne banale, mais la maison était très confortable, davantage même que l’appartement de Paris. Cette maison servait de lieu d’expérimentation pour mon père, un homme qui avait décidé de travailler le moins possible pour en faire le plus possible lui-même. Il disait toujours : “C’est ridicule de travailler pour acheter une paire de chaussures si on peut la fabriquer soi-même.” Il faisait donc ses chaussures, les nôtres, et même nos vêtements.
Il était décorateur. En participant à un ou deux salons par an – le Salon du tourisme et le Salon de l’enfance, au Grand Palais –, il gagnait assez d’argent pour vivre toute l’année, certes de façon très modeste, mais il tenait toute l’année. On attendait ces salons avec impatience. Le moment était crucial, parce qu’on savait qu’on allait vivre sur cet argent-là. L’autre grand moment dans sa vie, c’était Noël, puisqu’il faisait en grande partie nos jouets, nos cadeaux, le décor. Il passait presque un tiers de l’année à construire les décors de Noël, qui nous enchantaient. Le reste du temps, il produisait de quoi nous nourrir, faire des conserves, par exemple. La maison servait à cela. À cultiver pour s’alimenter sans rien acheter dans un magasin, en une sorte d’économie sans monnaie…. Pour moi, c’était très important. Parce qu’on rapportait de cette maison des produits ruraux que l’on consommait à Paris. On n’a jamais acheté ni fruits ni légumes, ni aucune conserve. C’est comme si Paris était un peu le hasard de notre vie et que la campagne était le fond de notre vie. Il emmenait les choses qui se trouvaient cassées à Paris, ou qui tombaient en panne, pour les réparer là-bas, où était installé son atelier. J’ai tout appris de lui. On pourrait dire que j’ai été formé par mon père dans cette maison, à la campagne, même si ce n’était pas un paysan. Car il était, lui aussi, un enfant de la ville.
C’était une maison avec des étages, un grenier, une cave ?
C’était une maison modeste – un ancien presbytère – mitoyenne d’une église qui avait beaucoup de charme. Cette maison possédait une cave et un grenier absolument incroyables, parce que mon père, enfant, y avait construit un paysage imaginaire, une sorte de campagne idéale dans laquelle il avait planté les maisons où il était allé quand il était enfant. Après son mariage, il avait complété ce paysage, qui était assez grand puisqu’il couvrait à peu près 150 m2, en y ajoutant les maisons dans lesquelles ma mère avait vécu enfant. On le regardait comme un décor du passé. Il avait fait un train électrique et installé un rideau rouge, avec un éclairage pour recréer le jour et la nuit… C’est ce paysage-là qui m’a formé à mon métier. Un peu comme si j’avais eu très tôt un cours de topographie ou d’architecture. Le grenier, c’était aussi l’endroit où il rangeait tous les objets qu’il avait inventés ou qu’on avait rapportés des salons, les décors qu’il avait démontés, parce qu’il jetait rarement les choses. J’y suis allé récemment. J’ai emmené mes enfants, qui sont grands maintenant. Je sais encore que dans tel tiroir se trouve tel objet que mon père a fabriqué à telle époque. La cave, à moitié enterrée, était en même temps son atelier, le garage, la chaufferie, et comportait quelques rangements. Une pré-cave, utilisée comme un fruitier, sentait très bon. Et, après un garde-manger, il y avait la cave, où il faisait lui-même son cidre. Comme on n’avait pas de vigne et que l’on n’achetait pas les choses, on buvait du cidre toute l’année.
L’école devait vous paraître bien terne…
J’étais dans un collège religieux catholique bien que mon père n’ait pas été catholique. Il avait beaucoup souffert pendant ses années de lycée, et avait quitté l’école très tôt. Il restait très réticent et méfiant envers le système d’enseignement, mais il pensait qu’il fallait passer par l’école pour être socialisé. Il m’a alerté très tôt contre ce qu’on appelle le “champ disciplinaire”.
Mon père a considéré que mon frère, plus âgé que moi, avait été endoctriné. Il a donc posé des règles dans ce collège pour que je ne le sois pas trop : “Je mets mon fils dans votre établissement, a-t-il dit, mais je vous demande qu’il ne soit jamais noté, je préférerais qu’il ait des appréciations et que nous en discutions ensemble.” C’était très bizarre. J’étais quand même noté sur des devoirs mais pas sur les bulletins, ce qui fait que j’ai l’impression de ne pas avoir été à l’école. C’est comme si j’étais allé dans un endroit avec des gens de mon âge, tout simplement. Mon père ne m’a jamais poussé à la compétition. Il ne m’a jamais demandé quelle était ma place par rapport aux autres. C’est la raison pour laquelle je n’ai passé aucun diplôme. Il ne voulait pas que je sois déçu par un échec. J’ai donc suivi ma scolarité moyennement, de manière très disciplinée mais très distante, et je n’ai obtenu aucun diplôme. Il m’a toujours interdit de le faire.
Même pas le bac ?
Surtout pas le bac ! À l’époque, tout le monde ne réussissait pas le bac comme maintenant. C’était un examen de passage difficile. Mon père m’a demandé très tôt de définir ce que je voulais faire dans ma vie professionnelle. Je voulais être mécanicien. Mais mon père m’a alerté, non pas sur le fait que c’était un métier idiot mais sur le fait qu’il s’exerçait dans des conditions difficiles, et que mon choix n’était pas judicieux. Il m’a orienté vers l’architecture en m’expliquant que ce serait peut-être mieux de faire un métier lié à la construction, au décor. C’était un homme très sensible à l’aspect des choses. À l’époque, on pouvait entrer aux Beaux-Arts sur concours. Il m’a aidé, et j’y suis entré sans le bac.
Avez-vous eu de “grandes” rencontres littéraires ou poétiques ?
J’avais un grand-oncle, que je n’ai jamais connu, auquel mon père vouait une très grande admiration. Il était photographe et travaillait surtout pour des scientifiques. Entre autres, il était le photographe du docteur et explorateur Jean-Baptiste Charcot, à la Salpêtrière. Il a travaillé avec Ludwik Zamenhof à la rédaction de la grammaire de l’espéranto. Cet oncle Charles avait été élève au lycée Henri-IV, où il remportait tous les prix d’excellence. À sa mort, mon père a récupéré ses disques et sa bibliothèque, dont ses livres de prix. J’ai donc été formé par la lecture de ces livres. Il s’agissait de livres d’art et de science. L’un d’eux – un livre sur les cyclones et les volcans – m’a profondément marqué, ainsi que celui sur les Sept Merveilles du monde, que j’ai lu et relu. Il y avait aussi Moby Dick de Melville et tout Jules Verne… Je me souviens également d’un livre du maréchal Lyautey sur l’aménagement de Casablanca. Le Lyautey urbaniste, si vous voulez, pas le chef de guerre. J’ai été nourri d’ouvrages datant d’un autre siècle. C’est une formation qui ne correspondait pas à mon époque, j’avais presque un siècle de retard. Je n’avais ni transistor ni électrophone. Sur un vieux phonographe, j’écoutais Marcelle Meyer jouant au piano les Ländler de Schubert sur les 78 tours de l’oncle Charles.
Comment s’est passée votre arrivée aux Beaux-arts ?
J’y suis entré jeune, à seize ans et demi, à une époque où régnaient encore mandarinat et charrettes. Je garde un souvenir positif de l’enseignement de mes maîtres, qui étaient déjà rejetés par certains. C’était tout juste avant 68, mais je n’étais pas prêt à contester ni leur autorité ni leur savoir.
J’étais terrorisé par l’âge des autres, de les voir boire, fumer, sortir en boîte, tout cela ne correspondait absolument pas à mon monde. Je me suis mis en retrait. Très vite, j’ai écopé des tâches subalternes et souvent travaillé pour les autres. Pour les travaux à l’école, il fallait du matériel que mes parents ne pouvaient m’acheter ; du coup, j’ai dû travailler très tôt pour être autonome. J’ai fait beaucoup de dessin dans les agences. J’ai été formé comme un apprenti sans avoir l’impression d’être éduqué pour devenir architecte. Si bien qu’en sortant de l’école je ne pensais pas vraiment faire ce métier un jour.
Avez-vous suivi les cours de peinture et de décoration ?
J’étais bon dessinateur, j’aimais dessiner d’après nature et faire des relevés d’architecture, aussi bien des détails que des bâtiments. C’est comme ça que j’ai commencé à gagner ma vie, en faisant des relevés de monuments pour des agences. Plus personne ne voulait en faire. J’avais un sens développé de l’échelle. Je pouvais, en regardant un bâtiment, le redessiner à la main qui lève, porter des cotes, et exprimer sa logique constructive.
Vous compreniez la construction ?
Oui. C’est la raison pour laquelle je ne voulais pas être architecte mais constructeur. Ensuite, pendant mes études, il y a eu la découverte de Le Ricolais et Fuller quand ils sont venus à Paris, invités par Georges-Henri Pingusson pour participer à un congrès de l’UIA, et j’ai eu la chance de coopérer au dispositif scénique de l’exposition de leurs travaux. Les découvrir, les écouter, passer des soirées avec eux a été pour moi un moment décisif, celui où j’ai compris que je travaillerais sur la mobilité et la légèreté. Je suis entré à l’agence d’André Hermant et de Jacques Dumond, qui avaient besoin d’une petite main pour dessiner leurs projets d’expositions – peu d’architectes se préoccupaient alors de la scénographie des expos. J’ai réalisé énormément de choses pour eux, notamment sur des thèmes comme le travail ou l’industrie. Jacques Dumond hébergeait la revue Esthétique industrielle, j’assistais au comité de rédaction, je lisais les manuscrits, classais la documentation… Grâce à cela, j’ai découvert un monde autre que celui de l’architecture.
Où étiez-vous en mai 68 ? Derrière les barricades ?
Comme je ne voulais pas faire mon service militaire, j’avais décidé d’aller en Afrique au titre de la coopération. Mon dossier a d’abord été refusé, puis j’ai été envoyé à Abidjan, une destination très prisée, généralement réservée aux pistonnés ! J’ai été nommé directeur de la cinémathèque du centre culturel français. Je n’étais jamais allé au cinéma, à part peut-être pour voir Charlie Chaplin et Jacques Tati. Totalement inculte en la matière lorsque je suis arrivé, j’ai eu un fantastique complément de formation artistique pendant 24 mois. J’ai découvert tout le cinéma français, Resnais, Renoir, Franju… et Jean Rouch !
Vous n’avez pas fait 68 puisque vous êtes resté là-bas. L’Afrique vous a-t-elle politisé ?
Êtes-vous, par exemple, devenu tiers-mondiste ?
Non, je ne suis pas devenu tiers-mondiste. L’Afrique m’a décolonisé. La “mission” d’évangélisation m’avait marqué en tant qu’enfant, et peut-être même tenté : l’exploration me faisait rêver !
En arrivant là-bas, André Pinson, le directeur du centre culturel français, un jésuite défroqué, m’a appris à discerner les choses. Il était encore marqué par une théologie profonde, mais en même temps il rejetait totalement l’Église. Il m’a montré une Afrique, vraie, celle ravagée par l’esclavagisme, pillée par la colonisation, et cette Afrique libre depuis la décolonisation, mais fragile. Il était révolté, et cette révolte est devenue la mienne. Pour moi, c’était mon Mai 68. Je suis rentré en France après les événements, dans le courant de l’été, au moment de la reprise du travail.
J’avais besoin d’argent et j’ai été engagé dans l’agence de Pottier, qui bâtissait le front de Seine à l’emplacement des usines Citroën. Je m’occupais de la tour H4, la première à côté du garage Renault. Mon chef de projet était très doué mais alcoolique. C’était justement un architecte qui avait fait 68 et qui ne croyait plus à son métier. Il s’est, par la suite, suicidé. Un jour, au bout de quatre mois, Pottier m’a fait travailler sur un concours, j’ai alors découvert ce qu’était l’architecture. Il s’agissait d’un projet de 4 000 logements. On était tous autour de la table, j’ai demandé : “Par où commencer ? Va-t-on d’abord voir le terrain ?” “Inutile !” m’a répondu mon chef de projet. Il a pris son trousseau de clés, l’a lancé en l’air et a dit, là où il est retombé : “Ce sera le centre-ville.” J’ai décidé de ne pas participer à ce concours et de quitter l’agence. J’ai opté, à ce moment-là, pour rester “petit”, pour devenir comme mon père un travailleur indépendant. J’ai commencé par aménager une pizzeria rue Marbeuf, un magasin rue de la Convention, puis des installations provisoires pour des manifestations culturelles. J’avais envie d’enseigner. J’ai postulé pour être de prof à l’école Camondo, qui était dirigée par Henri Malvaux. Il m’a proposé de donner un cours en première année sur “Espace et volume”. Ce cours était une sorte de happening, une création collective et spontanée d’une architecture grandeur réelle. Joël Gauvin venait d’être nommé directeur des Beaux-Arts de Bourges, il souhaitait que je vienne y mettre en place un département “Environnement”. J’y suis resté sept ans. J’ai expérimenté un enseignement non par champ disciplinaire mais par “projet”, j’en ai vu les limites…
Intéressé, le délégué aux Arts plastiques m’a chargé d’une mission d’un an. Je devais aller observer comment les autres pays d’Europe assuraient la relation entre les enseignements artistiques et techniques. J’ai remis un rapport. Nous étions en mai 81. J’ai rencontré Claude Mollard qui était encore délégué à l’Union centrale des arts décoratifs. Il était membre du cabinet de Jack Lang, ministre de la Culture, et chargé de réformer les enseignements artistiques. J’ai rencontré le ministre pour lui dire que je souhaitais créer une nouvelle école, il a trouvé ce projet passionnant et m’a dit : “Allez-y !” Claude Mollard avait pensé à quelqu’un d’autre, l’ancien directeur de l’ESIEE, et il m’a proposé de nous associer. J’ai tout abandonné pour me consacrer pleinement à ce projet. C’est ainsi que l’ENSCI est née. Quelqu’un, à l’époque, m’a fait lire Expérience et éducation, du philosophe américain John Dewey. C’était mon père théorisé, mon jésuite défroqué théorisé, Malvaux théorisé. Du coup, je me suis appuyé sur ce texte pour mettre en place le programme Saint-Sabin et j’y suis resté trois ans. J’ai tout fait : trouver le bâtiment, l’aménager, travailler sur le statut de cette école qui est un établissement public industriel et commercial. Au bout de trois ans, j’ai senti que ma place en intéressait plus d’un. L’école était belle, désirable. C’était l’apothéose de mon désir d’enseigner, et en même temps j’avais envie de passer à autre chose. J’ai donc donné ma démission. Jack Lang l’a refusée. J’ai tenu bon. Jack Lang m’a alors demandé de prendre en main le dossier du centre d’art de Grenoble, le Magasin. Pour bien le faire, j’ai revendiqué une maîtrise d’ouvrage libre avec comme unique interlocuteur le futur directeur Jacques Guillot. Nous avons réalisé ce centre d’art en six mois pour un million d’euros, un exploit... Les plus grands artistes y ont exposé, Sol LeWitt, John Baldessari, Daniel Buren... J’ai participé à toutes les installations. En même temps, je travaillais sur la cour d’honneur du Palais-Royal, le chantier de l’œuvre la plus marquante de la commande publique, une des plus belles pièces de Buren. Elle a été violement attaquée, avec notamment la décision d’arrêter le chantier et de détruire ce qui était déjà réalisé. Nous avons gagné devant le tribunal administratif et au Conseil d’État, et nous avons pu relancer le chantier et livrer l’œuvre. En 1986, la Gauche a quitté le gouvernement et, du coup, Jack Lang m’a demandé d’être son secrétaire pour créer le mouvement “Allons z’ idées ”. On était deux. J’étais son factotum.
Quand il a été élu maire de Blois, il m’a invité à m’occuper de l’architecture et de l’urbanisme. J’ai, avec Jean Harari, créé un atelier public d’architecture et d’urbanisme et élaboré le projet urbain avec l’autorisation de lancer des missions de maîtrise d’œuvre publique afin de promouvoir la commande démocratique. Nous avons installé l’atelier commun au rez-de-chaussée d’une tour désaffectée, cette localisation obligeait le maire, l’ensemble des élus et les techniciens à être en ZUP. Cela a révélé, naturellement, que la périphérie était moins bien traitée que le centre-ville, et nous avons obtenu autant de plaques de rue, de poubelles, d’éclairage public, les mêmes Abribus, ce qui a provoqué la colère de Jean-Claude Decaux. Nous avons lutté contre la Chambre de commerce, qui voulait implanter à la sortie de l’autoroute une zone d’activité avec effet vitrine. J’ai réussi à convaincre le président de la Chambre de commerce de transformer cette zone d’activité en une opération paysagère, de planter une forêt de 40 hectares gérée par l’Office national des forêts, et de faire en sorte que cette “pépinière d’entreprises” démontre que le tourisme, la nature sont des facteurs de développement économique plus fiables que le commerce… Aujourd’hui, c’est magnifique, les arbres sont grands et la forêt est pleine de gibier, comme à Chambord.
On était en 1995, j’avais cinquante ans et c’était la fin du premier mandat électif, j’avais une nouvelle fois envie de faire autre chose, et aussi de calme.
Comment avez-vous rencontré Loïc Julienne ?
En 1988, j’avais pris, rue du Faubourg-Saint-Antoine, à Paris, un grand local que je partageais avec quatre architectes. Quand je suis parti à Blois, j’ai abandonné ce local et les affaires en cours. En 1995, Loïc est venu me voir pour me proposer de nous associer. Cela m’a séduit. J’apprécie beaucoup Loïc. On a commencé avec les cinémas Pathé à Lyon, avenue de la République, puis nous avons restructuré six usines Valeo. On a élaboré, avec Francis Petit, ce que l’on a appelé le “juste prix”, c’est-à-dire comment connaître le prix des choses pendant la conception du projet, et que ce prix soit à 5 % près celui de la réalisation. Les volumes, les poids, les matériaux, ce phasage font que l’architecture n’a pas une valeur quantifiable simple, et que le projet doit être confronté à la subtilité des contraintes techniques et financières. C’est grâce à cette méthode que nous avons gagné LU, à Nantes. Notre projet coûtait la moitié de ceux des autres concurrents ! Bien que premier, c’est le second qui a été lauréat. J’ai râlé et, pour une fois, j’ai demandé à Jack Lang de me faire rencontrer le maire, Jean-Marc Ayrault. Il m’a reçu, en bougonnant. Je lui ai expliqué pourquoi notre estimation était inférieure aux autres… Il a été convaincu par l’exemple des usines Valeo et nous avons pu construire cet équipement culturel si particulier, dans l’ancienne usine des célèbres biscuits…
J’ai compris, avec LU, que l’on pouvait faire des équipements publics comme nous l’avions fait pour l’industrie, et qu’il fallait accompagner le politique dans sa commande, y compris la remettre en question. J’avais compris l’intérêt de la participation et du chantier comme acte culturel. Du coup, nous avons remporté deux autres concours : la Condition publique à Roubaix et le Channel à Calais. Mais, ne voulant pas devenir les “spécialistes” des friches culturelles, nous avons répondu à un concours pour la piscine de Bègles. Puis Alexandre Chemetoff nous a recommandés pour restructurer le centre commercial Beaulieu, à Nantes. Et après j’ai commencé à vieillir. Je ne voulais pas arrêter, mais je n’envisageais pas non plus de continuer, parce que la vie est trop courte.
Entre-temps, en 2005, on m’a sollicité pour une exposition de mes travaux à la Villa Noailles, à Hyères, puis à Arc en rêve à Bordeaux, et enfin on m’a confié le Pavillon français à la Biennale de Venise, en 2006. Fatigué, vieillissant, j’ai envisagé encore une fois d’effectuer une rupture totale, de prendre ma retraite et de devenir promoteur. Mais un “promoteur facilitateur” qui permet de réaliser des choses difficiles… Ne pourrait-on pas penser la question du logement autrement ? Construire un logement simplement moins cher, qui, de fait, serait précisément “social” ? Nous avons commencé dans cette nouvelle direction avec une opération à Tourcoing dans la ZAC de l’Union avec la SEM Ville renouvelée. Puis à Boulogne-sur-Mer dans le cadre d’une opération ANRU, en réhabilitant pour l’office d’HLM 60 maisons occupées pour un prix de 30 000 euros par maison. En Ardèche, à Beaumont nous réalisons 8 maisons pionnières dans une ancienne châtaigneraie. Nous allons certainement continuer à Nantes et sûrement à La Rochelle… Ainsi, nous allons mener cinq ou six expériences dans cinq ou six villes de tailles complètement différentes et observer, expérimenter, transmettre…..
Avez-vous d’autres projets ?
Oui, se servir des cinq chantiers autour du logement social pour transmettre. J’aimerais mettre en place une université foraine, ce serait une sorte de formation continue que j’appellerais la “permanence architecturale”, où les gens viendraient apprendre pendant le temps d’une opération. Nous n’avons pas transmis cette liberté d’entreprendre qui fut la nôtre. Quand j’en parle aux étudiants en architecture à présent, ils ont du mal à imaginer ce que fut notre époque. Cette université ne doit pas devenir une réunion de “vieux cons” mais de sages toujours en rébellion, pour agir, penser et partager.
Vous avez inventé les “1 % chantier” sur le modèle du 1 % artistique inventé par Jean Zay, ministre de l’Éducation sous le Front populaire ; de quoi s’agit-il ?
Quand je travaillais sur le Lieu unique, j’ai compris qu’il me fallait un petit espace de liberté pour faire des choses différemment sur le chantier. J’ai donc tenté de démontrer que l’on pouvait relancer le 1 % culturel. Nantes étant une ville du commerce triangulaire, j’ai suggéré lors du bicentenaire de l’abolition de l’esclavage de rendre hommage à Victor Schœlcher et d’inverser l’ordre du commerce ! Nous avons acheté à leur juste prix des produits finis aux piroguiers de Ségou et aux forgerons de Bamako. Est-il possible de faire venir en France un forgeron de Bamako ? Non, car c’est un travailleur clandestin en puissance ; par contre, s’il est danseur, c’est possible ! La danse c’est de la culture, la forge du travail ! En décidant de faire du chantier un acte culturel, la main-d’œuvre devient porteuse de culture. Nous avons obtenu de construire une partie de LU avec des forgerons de Bamako et des piroguiers de Ségou. À la Condition publique, j’avais demandé au maire de Roubaix s’il serait partant pour le 1 % social qui viendrait s’ajouter au 1 % culturel. Sa réponse a été “oui”. Quand, à la piscine de Bègles, j’ai proposé d’ajouter aux deux premiers “1 %” le 1 % scientifique, je voulais profiter de la personnalité de Noël Mamère pour que le chantier devienne un moment de réflexion écologique. Je voulais donc qu’il s’implique. Rien n’est moins écologique qu’une piscine, avec la pollution de l’eau par le chlore et le rejet de 60 litres d’eau par jour et par baigneur. Nous avons monté un 1 % scientifique sur le thème “Comment déchlorer l’eau avec des plantes ?” C’est le labo de Francis Ribert, à l’université de Bordeaux, qui a répondu à cette question avec deux doctorants. Voilà, cela fait déjà 3 % ! Il en faudrait dix fois plus pour que le chantier devienne le lieu de la réunion des hommes faisant “société”…
Pour le Channel, à Calais, nous avons ouvert le chantier au public. Pourquoi, par moments, n’ouvrirait-on pas le chantier à l’équipe pour qu’elle s’en serve ? Faire un concert, donner du matériel de travaux publics à un chorégraphe pour danser avec des machines… On a pu le faire au Channel, l’expérience a été exceptionnelle. Il y a eu des dizaines de milliers de visiteurs, et le Channel, à l’ouverture, a augmenté sa fréquentation de 20 % grâce à la pratique du chantier ouvert au public.
À Nantes, nous avons programmé des conférences sur les savoirs qui se trouvent réunis sur le chantier. À Tourcoing, nous avons proposé un cycle de conférences liées au chantier et à l’écoquartier, par exemple :“De l’étron à la station d’épuration”. Elle a été prononcée par un ouvrier égoutier de la région parisienne qui avait vu l’annonce du sujet sur Internet et nous a contactés. Il a changé la vision de l’écoquartier, car il a révélé que les eaux pluviales étaient plus polluées que les eaux usées... Une autre conférence traitait du handicap, avec la personne responsable de l’application de la loi “handicap” dans la communauté urbaine de Lille. J’ai alors découvert que cette femme était mère d’un handicapé et que la loi ne répondait pas toujours à ce qu’elle attendait pour son fils. Nous avons développé l’idée d’ouvrir une Maison de vie sur notre site, de bâtir des logements pour des personnes âgées et, pourquoi pas, des logements pour des gens qui pourraient avoir envie d’habiter à côté de leur parent handicapé. Et ainsi de suite… une vraie ville, tout simplement !
Parmi vos innombrables activités, il en est une à laquelle vous tenez beaucoup, c’est la direction de la collection “L’impensé” aux éditions Actes Sud...
Un des livres qui m’ont terriblement marqué est le cahier de Labrouste, rédigé lorsqu’il a construit la bibliothèque Sainte-Geneviève. C’est celui de quelqu’un qui se pose la question de faire une salle de lecture autrement, pour y faire entrer la lumière. Il décrit les difficultés qu’il rencontre, tout y est. Ce récit pourrait à lui seul être un cours, c’est la trace d’une pensée et d’un acte. Je voulais créer une collection de récits d’architecture. L’histoire de la mise en œuvre de l’architecture racontée à partir du permis de construire, de l’appel d’offres, du déroulé du chantier, etc. Prenons l’exemple du permis de construire : une collectivité élue démocratiquement donne un permis de construire. Cela devrait être une fête, avec le projet exposé dans la rue, la fanfare, les techniciens, les élus… J’aimerais que quelqu’un fasse un livre sur le permis de construire. Je n’ai reçu que peu de propositions, je me suis aperçu que très peu de gens voulaient raconter une histoire d’architecture. J’en ai néanmoins publié une quinzaine, comme La Ferme du bonheur. La reconquête d’un délaissé, par Roger Des Près, La Poubelle et l’architecte. Vers le réemploi des matériaux, par Jean-Marc Huygen, La Politesse des maisons, par Renée Gailhoustet, ou encore Habiter Zingaro, par Bartabas…
Avec Jean-Paul Capitani, le directeur d’Actes Sud, nous allons peut-être élargir la collection à un label, qui devrait être “Le domaine du possible”. Une nouvelle aventure, non ?
Quelle est votre ville préférée ?
C’est Paris. J’y suis chez moi.
Propos recueillis par Thierry Paquot, le 19 octobre 2011, à Paris.








