01 | 09 | 10
Grand Paris : l'étude du développement de la Confluence Seine Oise se met en place
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N°373
Juillet | Août | 2010
Villes créatives ?
— Sommaire — Editorial du dossier
Jean-Bernard Racine
Il porte un chapeau estival, tout blanc, un Panama. Il a l’amabilité de m’accueillir sur le quai de la gare et aussitôt de me conduire chez son ami, l’architecte Rodolphe Luscher, qui nous reçoit avec une réelle sympathie dans sa vaste agence, nous montre quelques-unes de ses réalisations, avant de nous inviter au restaurant italien d’à côté, pour un succulent déjeuner bien arrosé… Il nous offre l’hospitalité, afin de mener à bien cet entretien. Jean-Bernard Racine n’a pas sa langue dans sa poche. Il aime parler, échanger, confronter les idées, convaincre. Il est vif, comme à l’affût. Un thème en appelle un autre, une conviction exige un développement, un souvenir en déclenche un autre. La parole circule, fluide, argumentée, réactive. Pas de théorie sans exemple. Pas de réflexion sans un appui réel, une lecture récente, une thèse dirigée, un article publié, une information glanée dans la presse. Il fait feu de tout bois. Pour le dire autrement, une anecdote, une décision municipale, une émission de télé ou de radio, un propos échangé avec un collègue, suffit à alimenter sa petite fabrique à pensées. Jean-Bernard Racine cogite de manière ininterrompue, mais en bifurquant ici ou en plaçant silencieusement quelques points de suspension là. Aucun dogme chez lui. Pas plus que de certitude sertie dans une formule choc et assurée. Des questionnements, des commencements, des étonnements. On sent chez lui le philosophe contrarié. Il se rattrape ! C’est par conséquent un plaisir que de l’écouter et de le suivre dans les méandres d’un récit haletant, pour emmagasiner de quoi poursuivre cette “prise de parole”, comme j’ai pu l’expérimenter lors de mon retour sur Paris, dans ce train à grande vitesse qui fendait la nuit de son armure étincelante. Nous étions encore tous les deux alors même que j’étais seul, je lui répondais, lui rétorquais ou opinais. Sa parole crépite puis s’éparpille en mille propos qui résonnent, longtemps après leur effacement sonore, dans votre oreille, comme une sorte d’écho… Géographe reconnu, spécialiste des questions urbaines, Jean-Bernard Racine se veut également un citadin, c’est-à-dire un “citoyen de la ville”, la ville comme espérance d’être toujours “avec” et “parmi” les autres, ces “autres” qui garantissent l’incroyable richesse du différent.

Quels sont les lieux de votre enfance ?
Je suis né en 1940, à Neuchâtel, d’un père suisse et pasteur. Maman était niçoise, elle sortait d’une grande famille d’hôteliers, les Agid. Son père a été directeur-fondateur du Winter Palace à Cimiez. Je suis allé vivre à Nice dès l’âge de sept ans. On a habité cet hôtel de luxe transformé en appartements avant que mon père ne crée et n’habite ce que l'on pourrait appeler la “cure” de l’église évangélique de Nice. L’enfant de pasteur que j’étais, modeste, a quand même été attiré par les études. Le frère de ma mère, conseiller d’État à Paris, avec la famille duquel nous passions toutes nos vacances, a joué un rôle clé d’émulation et de stimulation nous poussant, avec mes cousins, à faire de bonnes études, voire à rivaliser les uns avec les autres. Je les ai effectuées à Nice, et d'abord en primaire avec le futur patron de Saint-Gobain Jean-Louis Beffa. Un sacré garnement ! Changeant alors de quartier, j’ai vécu tout mon secondaire accompagné d’un ami également devenu célèbre, Robert Herbin, voisin de quartier, de loisirs et de banc de lycée, aussi excellent matheux que remarquable jeune footballeur, avant que, sacrifiant son second bac, il ne parte à Saint-Étienne et ne devienne le capitaine de l’équipe de France. Curieusement, il a passé son enfance à deux pas du stade du Ray, sans que cette influence ait eu le même écho dans ma propre vie, même s’il n’hésitait pas, en jouant les Tarzan, à me rappeler que ce sont les biscottes qui font les “biscoteaux”. Après le baccalauréat, lui parti, je me suis inscrit en hypokhâgne, lettres supérieures, en pensant préparer Normale Sup et la philosophie, déjà marqué intellectuellement et politiquement par la pensée de Pierre Mendès France et la lecture de L’Express. Plus profondément j’avais, dès 19 ans, lu le Sartre de L’Être et le Néant et parcouru La Somme et le Reste d’Henri Lefebvre, cherchant, avec beaucoup d’ambition et une certaine naïveté, une voie personnelle plus directement ancrée dans mes études et réfléchissant sur la complexité de nos rapports à l’altérité et de l’invention de soi, manière peut-être, quoique non explicitée alors – il s’agit peut-être d’une post-rationalisation –, de trouver une alternative à une culture biblique jugée trop prégnante ou trop unilatérale, en même temps que naissait en moi, dans le rejet des entreprises coloniales, une passion pour la justice sociale et une solidarité active envers la classe ouvrière dont sortait ma future épouse. Osant mettre en perspective la pensée du Christ et celle de Vladimir Jankélévitch, je décrochais un prix d’excellence de philo en dépit de la critique du fait que cette comparaison écrasait un peu le philosophe. Mais les ingrédients moteurs, bases spirituelles de mes engagements, étaient déjà bien ancrés en moi. Il y avait là, entre les classes préparatoires du lycée Félix-Faure et le Collègue universitaire de Nice, alors annexe de la faculté d'Aix, que nous fréquentions conjointement, une “belle équipe” dont les membres, qui se croisaient alors de manière plus ou moins proche, firent une carrière au moins nationale : un futur spécialiste du cinéma, une future grande chanteuse, un linguiste cherchant à nous mobiliser pour l'Occitanie, un philosophe marxiste patenté, une actrice, un romancier, un historien devenu ministre… Belle équipe en effet. C’était un énorme bonheur d’être à Nice et d'y vivre sur trois pôles d'intérêt, outre les études bien sûr, conduites dans le dialogue entre pairs, le théâtre et le cinéma, communes passions, le football mais aussi la pratique de la ville. Habitant alors sur les hauteurs et faisant mes études au bord de la mer, ayant épousé, étudiant encore, une femme qui aimait marcher (nous fêterons l'an prochain nos cinquante ans de mariage avec nos trois enfants et cinq petits-enfants), nous descendions tous les jours à pied vers le centre-ville côtier où elle travaillait également, et c'est bien la marche au travers de Nice qui m’a appris à aimer la ville et ses bonheurs.

Comment devient-on géographe ?
Je dirais volontiers rétrospectivement que c’est par amour des villes. Mon besoin de les comprendre et de les faire parler m’a conduit à devenir géographe. Mais de fait, comme tout le monde, intellectuellement et psychologiquement, nous nous construisons à travers des rencontres, des expériences, des réussites, des échecs, des découvertes, des envies, des valeurs, des besoins de reconnaissance, d’imitations. Immédiatement après le bac, il y eu cette rencontre totalement inattendue avec René Dumont qui publiait à l’époque Terres vivantes dont les “bonnes feuilles” sont sorties dans L’Express. Il évoquait les latifundiaires au Brésil, stimulant une autre passion, celle de l’égalité et d’un engagement très précoce à vouloir lutter contre les injustices, tant sociales que culturelles. J’ai écrit au journal pour dire que cela m’avait complètement bouleversé. Or la lettre à été transmise, et, à mon immense étonnement, René Dumont m’a répondu en me disant : “Je passe mes vacances à Menton, vous êtes niçois, votre lettre m’a intéressé, venez donc me voir.” Il rentrait d’Israël, il venait d’y réaliser une grosse étude. La rencontre fut fascinante, nous avons longuement discuté de ma carrière future. Et c’est bien René Dumont qui m’a suggéré de faire géographie en précisant toutefois, dans le prolongement de ses écrits d’alors : “Vous pourrez vous intéresser au problème foncier, c’est la base de tout.”
J’ai apprécié la dernière année de lettres supérieures modernes, hésitant encore entre philosophie et géographie, discipline que nous présentaient alors le professeur Jean Hermitte, spécialiste de géographie industrielle, Hildebert Isnard, spécialiste du tiers-monde et de la décolonisation, et même Pierre George rencontré à l’occasion de premier colloque scientifique auquel j’ai assisté à Nice. C’est la première fois que je le confie, mais à l’âge de vingt ans j’ai eu la chance de l’entendre et d’expliciter en moi-même cette pensée que lorsqu'il parlait, son discours était “frappé” comme pouvait l'être une médaille, avec la même précision, la même distinction ! Il m’a fait envie. J’ai profondément désiré maîtriser le langage comme lui… Un an plus tard, autre chance : devenir, à Aix-en-Provence, le secrétaire de l’historien Jules Isaac. Parce que j’étais alors au PSU, j’y ai connu son fils, qui m’a dit : “Mon père prend sa retraite à Aix, il a besoin de classer ses affaires…” J’y suis allé. Il habitait en haut de la ville tandis que l’université était tout en bas. Je suis resté son secrétaire pendant les deux dernières années de sa vie. C’est moi qui ai dactylographié pour lui le texte sur le “Peuple déicide” dont on sait qu’il fut utilisé par Jean XXIII pour changer le catéchisme catholique. À l'heure de me lancer dans une thèse d'université, seule possibilité accordée à quelqu'un ayant renoncé à la citoyenneté française – pour ne pas partir en Algérie –, j’ai obéi, avec l’appui d'Hildebert Isnard, au conseil de René Dumont : m'intéresser aux problèmes fonciers dans le contexte de la rivalité rurale-urbaine. Après avoir passé deux ans au registre du cadastre des Alpes-Maritimes à examiner, relever, comptabiliser, cartographier tous les actes de propriété et l’ensemble des mutations traçables, certaines depuis la vente des “biens nationaux”, en les associant à leur origine géographique et si possible sociale, j’ai défendu une thèse d’inspiration nettement marxienne, annonçant à qui voulait l’entendre que la propriété foncière était bien le premier agent de hiérarchisation, d’évolution et d'aliénation de l'espace social, la spéculation qui s’appuyait sur elle devenant le moteur de tous les ennuis possibles. C'était en outre la première thèse de doctorat soutenue à Nice. Elle me valut une remarquable couverture de presse et, immédiatement et même après coup, quelques amis dans les cercles marxistes tant à Nice qu’à Paris, y compris à la rédaction de La Pensée. Mais aucune proposition professionnelle sinon dans l’enseignement privé, aux côtés de Max Gallo d’ailleurs, mais sans que je le fréquente le moins du monde.
Dans la foulée cependant, le hasard m’a envoyé au Canada où mon père, devenu veuf, était parti exercer son ministère après y avoir épousé une Canadienne de Montréal, médecin, qui nous invita ma femme et moi à mieux faire connaissance avec elle cet été-là. Or, la veille de notre départ, j’ai eu l’occasion, tout aussi inattendue que toutes les autres, de rencontrer Raoul Blanchard, fondateur du célèbre Institut de géographie alpine de Grenoble et tout aussi célèbre auteur de la Géographie du Canada français, venu donner une conférence à Nice. Comme je suis tout sauf timide, j’ai été lui dire que je partais en vacances à Montréal le lendemain. Il m’a conseillé de dire bonjour de sa part au professeur Ludger Beauregard, directeur de l'Institut de géographie, dont il avait dirigé la thèse. C’est lui qui m’a immédiatement et spontanément proposé pour un poste à l’université de Sherbrooke ! C’est la troisième ville du Québec, au cœur des Appalaches canadiennes, mais il n’y a pas de centre-ville. Intéressant pour le géographe urbain débutant : une ville apparemment sans centre, sinon le croisement du Canadian Pacific et du Canadian national, qui ressemblait surtout à un quartier d’entrepôts. Cela m’a surpris : une ville sans les habituels attributs de la ville européenne. Mais donnant matière à penser, d’autant que les environs étaient plutôt jolis et qu’au moins la ville était traversée par une rivière : le rapport immédiat à l’eau étant déjà pour moi, neuchâtelois ou niçois, une condition incontournable de toute urbanité. C’était en 1965, époque de “la révolution tranquille”. Moins d’un an après, suite aux problèmes opposant enseignants fédéralistes et séparatistes, j’ai été nommé directeur du département de géographie de l'Université de Sherbrooke. La confiance aux jeunes étant l’un des atouts essentiels du développement en Amérique du Nord. Le département comptait quatre professeurs et six étudiants. Quatre ans plus tard, nous étions huit professeurs, dont trois ex-aixois venus me rejoindre – une véritable colonisation – pour 216 étudiants ! Ce fut un succès tel que le directeur, québécois, du département de géographie de l’Université d’Ottawa, seul département bilingue du pays, mêlant cultures anglo-saxonne et francophone, m’a demandé de venir les renforcer. J’ai accepté de partir parce que je voulais que mes enfants parlent l’anglais mais surtout découvrir la géographie anglo-saxonne. Entre-temps, j’avais découvert à Sherbrooke une affiche qui parlait d’une bourse de la Société centrale d'hypothèques et logements offerte à qui proposerait une étude des processus de suburbanisation voire d’exurbanisation des logements. Le directeur de Montréal qui m’avait trouvé ce poste, m’a proposé d’écrire un article pour le numéro spécial que la Revue de géographie de Montréal préparait, en 1967, à l’occasion de l’Exposition universelle. J’ai reproduit, autour de Montréal, le type de thèse que j’avais élaboré sur la campagne niçoise en retravaillant le foncier, et en montrant les conséquences de cet incroyable étalement urbain discontinu, en saute-mouton, le sprawl, et le métamorphisme périurbain qui en découlait : 25 têtes de développement sans relations organiques les unes avec les autres. Un désastre évident en termes de développement durable. Même si nous n’avions pas encore les mots pour le dire. C’est alors que René Dumont est passé à Montréal pour réaliser une étude “gouvernementale” sur la protection des terres rurales à la périphérie des villes. J’ai alors rédigé avec lui et son équipe canadienne le rapport de cette Commission royale d’enquête sur la protection des terres rurales. Après cet article pour la Revue de géographie de Montréal en 1967, je me suis donc tout naturellement inscrit à une thèse de doctorat d’État consacrée à la croissance du Grand Montréal au sud du Saint-Laurent. Puis il y eu Mai 68. Magnifique. J’étais géographe français à Sherbrooke et à Ottawa, rapidement investi de responsabilités administratives. L'occasion d'y inviter ou d’y recevoir les uns après les autres les plus grands maîtres parisiens de la géographie française, heureux de s’écarter d’une France jugée chaotique, passant à tour de rôle six semaines au Canada, et d’y retrouver périodiquement Pierre George, mon héros initial. Mais la meilleure surprise à mon arrivée dans la capitale fut la présence du professeur Stanley Gregory (auteur en 1971 de Statistical Methods and the Geographer), occupant le bureau voisin ! J’y rencontrais aussi William Bunge, père de la géographie théorique, la professeure Sylvie Rimbert, puis Henri Reymond et Denise Pumain, encore étudiante,venue dès 1970 en mission d’information sur la géographie francophone d’Amérique du Nord... Pierre George publia notre ouvrage L’Analyse quantitative en géographie qui assura alors notre “présence” innovatrice dans la géographie francophone.
Sous la direction d'Isnard, j’ai rédigé ma thèse d'État consacrée à la croissance du Grand Montréal, elle a été soutenue à Nice en janvier 1973, sous la présidence de Pierre George, avec dans le jury Paul Claval. Ils incarnaient les deux pôles dominants de la géographie française d'alors, aux idées et aux pratiques contrastées. Je me demande maintenant si je n'ai pas, plutôt que de choisir entre ces deux pôles, décidé de m'accepter comme fondamentalement pluraliste, quitte à en chercher ex post une rationalisation plausible – et si possible transmissible. Ma contribution, aux côtés de Hilderbert Isnard et de Henri Reymond, aux Problématiques de la géographie (1981), défend et tente d'illustrer ce point de vue pluraliste, quoique non éclectique, qui restera tout à la fois un point de méthode et un point de vue épistémique. Cette contribution fut d'ailleurs dédiée à Claude Raffestin, comme d’autres le seront à l’ami Antoine Bailly venu nous rejoindre sur les rives lémaniques depuis le Canada en passant par Besançon, deux personnages fort différents qui allaient désormais, de près ou de loin et chacun à sa manière, accompagner toute ma réflexion épistémologique. Ils participent aussi, lors de mon retour en Europe (je viens d’accepter un poste à Lausanne), à ma découverte de l’École de Francfort, de la sociologie urbaine d’un Jean Rémy, par exemple. Une sorte de retour aux origines de mes préoccupations intellectuelles, alors que, grâce à Claude Raffestin, je lisais René Girard, sa réflexion sur La Violence et le Sacré, sa théorie du désir triangulaire, le rôle des théophanies et autres hiérophanies dans l’origine des villes. Au même moment, à l’occasion d’un colloque à Cambridge consacré aux rapports entre Idéologie et Géographie, je fus stimulé par David Ley, co-fondateur de la géographie humaniste, auteur en 1974, dans le journal radical anglais Antipodes, d’un article essentiel sur l’origine du bien et du mal urbain, confrontant les visions chrétiennes et marxistes du monde. Pour moi, une nouvelle rampe de lancement.

Et ce fut votre grand livre, La Ville entre Dieu et les hommes…
Cette année-là – 1988 – comme directeur de l’Institut de géographie, j’avais décidé d’axer mon cours avec les historiens sur l’origine des villes. Je me suis intéressé à cette histoire et j’ai commencé à réfléchir sur le sujet. Le hasard a fait que je me suis rendu en Grèce avec le patron de l’archéologie genevoise, le numéro un en Suisse. Je lui ai parlé de René Girard qui disait que la solidarité de groupe ne se faisait que sur un meurtre fondateur, qu’il y fallait un bouc émissaire, ce à quoi il m’a répondu : “C’est tout à fait vrai, on vient de découvrir qu’il y avait des cadavres au centre de Genève, et à Lausanne aussi.” J’ai travaillé. Et beaucoup lu. Ce que je découvrais de l’origine des villes et du rôle qu’avait joué le sacré confortait mes lectures bibliques initiales. Le hasard a fait que deux étudiantes qui appartenaient aux Groupes bibliques universitaires m’ont invité à faire une conférence sur ce cours et m’ont demandé d’écrire un livre pour leur organisation. J’ai réfléchi à cette origine du sacré dans la ville, m’ouvrant, après Eliade, Girard et Serre, au protestant Jacques Ellul, de Sans feu ni lieu, à la réflexion du catholique Joseph Comblin (auteur de Théologie de la ville), découvrant ensuite Harvey Cox (dont on venait de traduire La Cité séculière). Ce livre, c’est finalement la mise en forme de mes sept chapitres de cours. Antoine Bailly eut l’amabilité de le proposer en co-édition chez Anthropos/Economica.

Et la foi…
C’est autre chose. Un héritage, certes. Mais c’est aussi une sorte de conviction intérieure à mon sens consécutive d’une rencontre. Celle des textes. Un peu comme René Girard, justement, avec lequel j’en ai beaucoup parlé. La Bible le dit : “La foi vient de ce que l’on entend, et ce que l’on entend vient de la Parole de Dieu.” Et j’ai vraiment trouvé dans les descriptions de la Nouvelle Jérusalem par exemple, telles que la proposent aussi bien les prophètes de l’Ancien Testament que l’Apocalypse, une sorte de modèle qui rejoint tout ce que je veux bien garder de la pensée utopique, sur laquelle d’ailleurs je partage vos idées. Vous pouvez regarder les ingrédients descriptifs de l’Apocalypse, le renversement du sens proposé : tous les thèmes qui m’ont intéressé dans ma carrière et ma réflexion urbanistique y sont, et cette Nouvelle Jérusalem est devenue pour moi une sorte de modèle idéal de ville... Je dirai de ma foi qu’elle m’enracine dans ce qui est pour moi l’essentiel, je m’en suis expliqué dans un ouvrage consacré aux rapports entre Religions et Territoire : la foi comme pensée active et orientée me situant, comme nous y invitait Denis de Rougemont dont l’œuvre m’a également beaucoup influencé, entre forme et transformation, une forme que nous savons mauvaise et qu’incarnent toutes les puissances qui dominent la cité : le désordre et l’injustice tolérés, devenus normaux, l’exploitation des pauvres, la raison du plus fort, la loi du talion, la tyrannie des médias et j’en passe, ici le capitalisme créateur de chômage, là l’arbitraire des dictatures, une forme qui appelle une transformation plus radicale encore que ce que nous pouvons imaginer et souhaiter.

Dans vos écrits, vous revendiquez aussi le cinéma…
J’ai eu dans les années 1960 une passion pour l’œuvre de Michelangelo Antonioni, d’abord pour son Avventura qui, dès la première image, rappelle que le paysage dans lequel baignent les personnages va disparaître à très court terme, submergé bien évidemment par la croissance urbaine. La première image situe le décor très exactement à la limite entre des immeubles neufs dont certains encore en construction se faisant face, séparés par une allée de pierre bordée de friches au sortir d’une somptueuse villa, d’où sort justement une jeune femme apparemment stressée et contrariée d’apercevoir un homme d’un certain âge – on apprendra qu’il s’agit de son père – vêtu avec recherche, en pleine conversation avec son chauffeur et lui disant : “Cette ville sera étouffée.” Et le chauffeur de répondre : “On va bâtir des maisons.” Réponse du grand bourgeois : “Hélas oui ! Il y avait un bois ici.” Dans La Notte, on découvre souvent des personnages en discordance avec leur environnement. On sait qu’Antonioni s’est fort intéressé au design, à l’urbanisation, aux liens entre l’homme et son environnement. Il nous montre de façon audacieuse, en l’absence de toute explication verbale, l’impact du gigantisme architectural sur l’individu et la disparition des anciennes valeurs communautaires dans un monde où l’être humain n’a plus sa place. L’image de Jeanne Moreau dans un espace libre entre les hautes façades de verre des buildings, levant les yeux vers le coin du ciel au-dessus des édifices comme si elle rêvait de fuir ces parois oppressantes, comme si elle était la cible des lignes verticales qui fondent littéralement sur elle. Il est difficile de ne pas la sentir vulnérable, prête à se faire écraser par l’immense bloc blanc dressé au-dessus d’elle… J’ai été fasciné par la “dérive urbaine” qu’elle entreprend immédiatement après, du centre à la périphérie, bien avant que j’essaie d’en théoriser la pratique pour mes étudiants. Michelangelo Antonioni réalise également Désert rouge (Lion d’or du Festival de Venise, 1964) et en justifie le titre “Désert” parce qu’il n’y a plus beaucoup d’oasis et “rouge” parce que le désert est saignant, vivant, plein de la chair des hommes. À l’évidence, ces films ont tapissé ma sensibilité. Après ces films, j’ai décidé de m’intéresser aux phénomènes de transition, de discontinuité, de passage, de changement dans l’espace comme dans le temps. Qu’est-ce qui advient quand on passe d’un bout à un autre d’un territoire ? La géographie, c’est un peu ça. Pourquoi ceci est-il là plutôt qu’ailleurs, à côté de ceci plutôt qu’à côté de cela, évoluant comme ceci plutôt qu’autrement, et dans l’intérêt de qui plutôt que de quel autre ? Et pourquoi, tout à coup, ça change ?

… c’est une géohistoire en suspension…
Bravo ! Oui. Une géohistoire en suspension. Cette histoire du changement dans l’espace m’a beaucoup étonné et je me suis dit : “C’est ça que je veux trouver.” Il y a une idée qui est très forte pour moi et que je raconte toujours à mes étudiants : celle de dessiner les espaces en creux des connaissances de demain. À l’époque, j’ai pensé que j’allais m’intéresser à ces questions. Des circonstances plus personnelles m’ont néanmoins conduit maintenant à m’intéresser plus particulièrement à ce qui tisse et trame au quotidien le lien social, et aux victimes, conscientes ou non de, comment dire ?

… de fragilité ? Y a-t-il un lien avec votre manière de vous situer en rapport avec la géographie humaniste…
… Oui, de fragilité. Mais là c’était la fragilité spatiale et c’est ce domaine que j’ai choisi désormais d’explorer : les fragilités urbaines. Qu’il s’agisse des enfants, des personnes d’âge ou des personnes ayant des incapacités, les réfugiés politiques, les sans-papiers. Il y a de quoi faire, et le terrain est relativement vierge d’études géographiques, même s’il a ses spécialistes. C’est en explorant ce champ d’ailleurs que l’on rencontre les praticiens du “tiers-secteur”, du bénévolat, de cette immense armée généreuse qui permet finalement à la société de subsister, et qui a fait l’objet de ma part d’une étude participante exigeante qui m’a révélé un monde nouveau, peut-être les espaces en creux des connaissances de demain en même temps que la problématique des valeurs, un peu à la manière d’un Éric Dardel…

Justement, comment l’avez-vous découvert ?
Tout bêtement par hasard. En relisant une citation de lui relevée par le géographe sino-américain Yi-Fu Tuan, de l’Université du Minnesota dans le chapitre “Space and Place: Humanistic Perspective” publié dans le
6e volume de Progress in Geography (1974), prolongeant son livre Topophilia qui a le plus révolutionné et enrichi la géographie présentée comme une étude de la perception, des attitudes et des valeurs environnementales. Il citait donc un passage de L’Homme et la Terre, nature de la réalité géographique paru en 1952, apparemment dans l’indifférence générale envers ce géohistorien spécialiste des pêches maritimes, en nous le montrant d’une manière inspirée sans doute par Bachelard ou Levinas – il faut lire à cet égard l’exceptionnel texte de Claude Raffestin “Pourquoi n’avons-nous pas lu Dardel ?” (Cahiers de Géographie du Québec, 1987). Jusqu’à ce que le tournant phénoménologique et d’éventuels mimétismes de mode qui s’en sont suivis s’en emparent. Peu importe, l’essentiel est de le lire !

Dorénavant, la terre est urbanisée, avec ou sans ville. Dans l’un de vos livres, vous parlez de la Suisse comme d’une hyperville, que voulez-vous dire ?
Cela vient de la fameuse phrase de Jean-Jacques Rousseau qui m’avait beaucoup frappé quand j’en ai eu précocement connaissance grâce au professeur historien de l’architecture André Corboz – également créateur par ailleurs, du concept d’“hyperville”. Se représentant la Suisse comme une seule ville, il écrivait le 20 janvier 1763, dans sa première lettre à M. le Maréchal de Luxembourg : “Ainsi, quoique la Suisse soit en général plus peuplée à proportion que la France, elle a de moins grandes villes et de moins gros villages : en revanche on y trouve partout des maisons, le village couvre toute la paroisse, et la ville s’étend sur tout le pays. La Suisse entière est comme une grande ville divisée en treize quartiers, dont les uns sont sur les vallées, d’autres sur les coteaux, d’autres sur les montagnes. Genève, Saint-Gall, Neuchâtel sont comme des faubourgs : il y a des quartiers plus ou moins peuplés, mais tous le sont assez pour marquer qu’on est toujours sur la ville […] On ne croit plus parcourir des déserts quand on trouve des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans des précipices, des ateliers sur des torrents. Ce mélange bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant qui respire la liberté, le bien-être, et qui fera toujours du pays où il se trouve un spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour des yeux qui sachent voir.”

Cela vous semble juste ?
Oui et non. C’est vrai que l’on est toujours, en Suisse, à moins de vingt minutes d’un service urbain essentiel. C’est énorme, c’est une loi. Quand on pense aux distances qu’il y a en France, et si l’idée de proximité fait partie de la définition de la ville, oui, on peut dire que la Suisse n’est qu’une seule ville dans la mesure où l’on est très près de tout. Ce qui n’empêche évidemment pas les discontinuités, les espaces de transition, les entre deux villes. Il y a des gens qui n’utilisent la ville que périodiquement, juste pour consommer dans la banalité, dans un contexte ordinaire. Et réciproquement, les gens vont aussi dans la campagne de façon banale. Il convient donc de renoncer à la représentation traditionnelle, ou plutôt faire perdre sa pertinence à la représentation traditionnelle d’un développement urbain fondé sur la simple opposition entre centre et périphérie, le modèle radioconcentrique n’étant plus dès lors la référence. Ce à quoi j’aspire au fond, dans mon modèle de ville en réseau aréolaire, et comme nous y invite aussi Jean Rémy, c’est à une succession de lieux centraux interconnectés, c’est-à-dire à “faire ville” partout. À “penser ville” en même temps que l’on “pense demeure”, à penser aussi “piéton”, “espace-habitant” plutôt qu’“espace machine”, vu les qualités sociales de ce mode de déplacement favorisant le face-à-face, le piéton redevenant prioritaire à certains endroits, où chacun se fait décor l’un pour l’autre, dans des rencontres non forcément programmées, semi-aléatoires…

Est-ce que c’en est fini de cette ville que l’on a peut-être rêvée, cette ville de la proximité ?
L’idée de ville me paraît fondamentalement liée au couple densité/proximité, voire à la triade densité/proximité/hétérogénéité, en d’autres termes à la possibilité de rencontre, de mixité, de complexité, de plaisir en tout cas qu’il y ait de l’autre, en lieu et place de l’homogénéité d’espace, soit purement résidentiels et souvent occupés par la même classe d’âge, la même classe sociale, la même origine, soit purement fonctionnels, au pire unifonctionnels !

Depuis quelques années vous vous mobilisez pour que la participation des habitants soit effective…
J’ai été président du Conseil scientifique de la Maison Rhône-Alpes, à Lyon, pendant quatre ans, et après je me suis occupé de l’Institut des sciences de l’Homme de Lyon, ainsi pendant douze ans. Par ce biais-là, j’ai également fréquenté les chercheurs de l’INSEA et j’ai présidé, à la demande de Monique Zimmermann et de Jean-Yves Toussaint, le jury de thèse de Sophie Vareilles qui a travaillé sur dix ans de participation du Conseil du Grand Lyon pour les espaces publics. D’où mon intérêt pour le sujet, que j’ai par hasard évoqué au marché avec l’une de nos élues à la municipalité, c’est-à-dire l’adjointe au maire, responsable de la culture et du logement à Lausanne, que je connais bien par ailleurs. Intéressée elle m’annonce que justement la municipalité de Lausanne a décidé dans le cadre de son Agenda 21 de poser la participation comme quatrième composante du développement durable de la préparation d’un grand projet d’urbanisme lausannois. “Il y aura l’économique, le social, l’écologique et la participation.” J’applaudis des deux mains et elle me convie à une réunion avec le responsable des travaux et de l’urbanisme. J’y rencontre les élus concernés et leurs adjoints, chefs ou cheffes des différents services concernés par le projet. Et je leur “vends” le modèle de Michel Callon sur la distinction à établir en matière d’aménagement, entre modèle hiérarchique et modèle concerté et distribué, mais aussi l’idée lyonnaise de charte à soumettre à la population, leur proposant de les aider à définir un modèle de participation à quatre composantes successives : information, consultation, concertation, négociation. Le résultat ne se fait pas attendre, je suis engagé au comité de pilotage de l’ensemble et au groupe technique chargé de suivre le projet Métamorphose, le plus gros projet que la Ville de Lausanne ait jamais fait. Suite à une énorme enquête, qui a permis d’interroger toute la population sur ce qu’elle désirait : 3 000 logements de plus. On a décidé de les créer grâce à la réalisation d’un éco-quartier dans la lignée du quartier Vauban à Fribourg-en-Brisgau. Celui-ci prendra place sur les collines avec la vue sur le lac, en lieu et place d’équipements sportifs jugés désuets et de toute manière à compléter, qui seront reconstruits et développés de façon moderne, associés à des commerces et logements – qui les financeront en partie – en bordure du lac sur un site proche d’une sortie autoroutière, d’un axe fort, tram ou troisième ligne de métro, devant irriguer le nouveau quartier conçu comme principalement piétonnier. On a décidé de faire “tout en un” et de créer une équipe qui allait organiser ce processus de concertation, ayant officiellement opté, avec la bénédiction du conseil communal, pour que ce nouveau développement urbain soit l’expression d’une co-construction avec la population. L’équipe a vu le jour. Et on a voulu que les résultats de la concertation deviennent le cahier des charges. Or la façon dont l’équipe responsable de la concertation a interrogé la population au cours des différents ateliers organisés n’a pas permis de véritables discussions sur les idées émises, dont certaines étaient pourtant fort intéressantes. Néanmoins à Lausanne, la démarche a été exemplaire par son honnêteté et sa transparence, par le fait que l’intégralité des propositions a été recueillie avec grand soin et mise à disposition. On a pu regretter cependant l’orientation prise, lors des ateliers organisés, par la diffusion d’une information portant moins sur les usages et les pratiques que sur les représentations, par un recueil d’idées et de souhaits valorisé par le recours à des techniques dites de “créativité”, supposées en maximiser l’expression et l’originalité, mais ne débouchant pas sur une quelconque discussion avec les professionnels, par le recours implicite aux contraintes du consensus aggravant l’impression d’absence d’un vrai débat entre participants, experts et profanes. La première phase du processus lausannois en est finalement restée à un catalogue d’idées réunissant plus de 1 000 propositions qui, sous forme d’une série d’énoncés déclaratifs, constatifs, incitatifs, normatifs, voire éventuellement performatifs, locutoires, illocutoires ou perlocutoires, pourraient amuser les linguistes. Très faible fréquentation du public – qui s’explique entre autres par le boycott des habitants du principal quartier intéressé et l’attente des résultats de l’initiative communale –, absence de véritable discussion – chacun se contentant d’énumérer ou de rebondir sur un certain nombre d’idées en s’interdisant pratiquement toute critique, sans se positionner sur de véritables alternatives –, caractère relativement convenu et connu des propos tenus : certains édiles en sont venus à douter de la pertinence de continuer la démarche participative.
De fait, toutes ces idées ont été regroupées en 13 composantes de durabilité sans être analysées pour autant. On aurait pu distinguer par exemple entre ce qui relève des formes spatiales, du morphologique, et ce qui relève des structures économiques ou des pratiques sociales, du structurel matériel ou relationnel, voire du socio-affectif. Ces distinctions n’ont pas été faites ou suivies, mais chacun s’est plu à reconnaître qu’on a vécu un processus d’apprentissage collectif et pris conscience d’un certain nombre de difficultés. Bref, nous avons tous mûri : les énoncés du dernier atelier étaient inimaginables au premier. On se demande maintenant ce que les candidats pourront réellement tirer du catalogue qui leur a été proposé et dans quelle mesure ils seront obligés d’en tenir réellement compte, le poids qui sera accordé à cette éventuelle adéquation par les experts, le jury et, en dernière analyse, les élus de la démocratie représentative qui auront, in fine, le dernier mot.

Êtes-vous convaincu que l’architecture participe au bonheur des citadins…
En quoi l’architecture contribue-t-elle au bien-être des habitants…
À l’âge de 18 ans, j’ai demandé à mes parents de m’offrir les œuvres complètes de Le Corbusier. J’aimais ça, la ville, réfléchir sur les significations possibles de Babel… Je voulais être architecte mais je n’en avais pas les moyens, je me croyais rétif aux disciplines scientifiques, et puis il fallait aller à Paris, il n’y avait pas d’école régionale à l’époque. J’ai pourtant fait des milliers de photos d’architecture. Je photographiais tellement, sous toutes les coutures, la tour de la General Motors à New York, que ma femme l‘avait baptisée ma “maîtresse”. J’ai eu l’occasion par la suite de rencontrer Mario Botta, de l’inviter dans mes cours et d’être invité dans les siens à Mendrisio à la Faculté d’architecture du Tessin, puis, grâce à la proximité de mon institut avec l’école d’architecture de l’EPFL, j’ai participé aux examens de professeurs d’architecture bénéficiant du statut de célébrités nationales et internationales, et je me suis lié d’amitié avec Rodolphe Luscher, grâce auquel j’ai été appelé à participer, aux côtés entre autres de François Ascher, à un jury du concours Europan et à devenir membre du Comité helvétique de cette organisation, j’ai suivi de près quelques grandes créations lémaniques, et singulièrement celle du très exceptionnel bâtiment des communications de notre EPFL, la rénovation du centre Nestlé à Vevey par l’équipe Richter et Dahl, ou du centre Philip Morris à Lausanne et du bâtiment des sciences de la vie à l’EPFL par Ines Lamunière et son mari Patrick Devanthéry, j’ai écouté le créateur du nouveau musée d’Athènes, Bernard Tschumi nous faire ses propositions pour la réhabilitation du quartier des entrepôts du Flon au cœur de Lausanne. J’ai ainsi pu me régaler plus souvent que d’autres, quoique sans jamais en conclure à une quelconque détermination univoque et non médiatisée de la forme matérielle sur le contenu de la vie sociale. Je sais découvrir en revanche quand les choses ne vont pas et je n’ai pas oublié les leçons de mes cinéastes préférés, Michaelangelo Antonioni et Éric Rohmer. Je sais surtout, en ayant réfléchi par exemple à partir de l’œuvre de Rodolphe Luscher, que certaines choses sont possibles pour autant que l’architecture, comme la sienne, sache ne pas rester étrangère aux leçons de l’ensemble des sciences humaines.

Quels sont vos villes ou lieux préférés ?
Au plus fort qu'il m'en souvienne, la première ville de mes rêves d'enfant fut Tombouctou, auréolée de je ne sais quel “mystère”. Ville ouverte sur un grand fleuve, chère aux touristes et aux explorateurs de l'époque coloniale ? Trop tôt pour le dire en ces termes. Mais déjà rêve de port et de découverte, à la limite des dunes, une fois le désert traversé ? Sans doute ! Rêve de sable, de couleurs, d'ocre, de rouge – des briques crues en banco crépi grisâtre en fait –, des voiles bleus des silhouettes des Touaregs ? Je ne connaissais rien de Roger Caillié, le premier qui en est revenu sain et sauf, ni d'Henri Barth, et, pour autant que je m'en souvienne, ni de son université, ni de ses sages, ni de ses saints. Ne faudrait-il pas, beaucoup plus simplement, évoquer le jeu et la puissance phonétique qu'il recèle, les résonances de consonances stimulantes “Tom-bouc-tou” ? Autre ville, Jérusalem, épaisseur du temps incarné, dans ses formes et ses couleurs. Mais, je ne suis pas sûr aujourd’hui de reconnaître la ville que j’ai tant aimée, disons, jusqu’en 1967. En revanche, j’ai eu d’autres amours, la Nice de mon enfance et de mon adolescence, puis encore Lisbonne découverte au retour de mes premières déceptions nord-américaines, et tellement revisitée depuis, Nice et Lisbonne, peut-être d’abord parce que villes-versants et villes-dédales… villes d’ombre et de lumière, de fraîcheur et de plein soleil, ville avec laquelle une femme puisse se confondre, une ville qui puisse être intérieure….
Et pourtant, s’il faut vraiment choisir, je dirais aujourd’hui, en me souvenant de ma canadianité, que ma ville préférée est Vancouver. C’est très net. Mais ce n’est pas mon lieu préféré, qui correspond au tronçon de route entre Florence et San Giminiano ou cet autre encore et de même poids, le cap Sounion, au sud d’Athènes, avec son temple sur son rocher rouge face à la mer au bleu intense. J’y ai vécu une expérience spirituelle que je crois unique, peut-être proprement “païenne” d’ailleurs, ma seule ouverture peut-être à une représentation déterministe du “génie” ou du “sens” du lieu... Vancouver, c’est autre chose. La Suisse et l’Amérique, tout à la fois réunies et transcendées comme le fait sa “Robson Strasse”. Par son site grandiose et son étendue, la ville met ensemble tout à la fois les valeurs de mes souvenirs helvétiques, le souffle de l’Amérique, les perspectives ouvertes sur et par l’océan. Certes, dans sa jeunesse, le dédale m’y manque. Certes, elle connaît encore ses zones d’ombre comme partout et n’est pas transparente pour tous ses habitants. Mais elle est une ville qui, dans ses architectures comme dans les pratiques sociales qu’elle permet et suscite, semble quotidiennement inventer son renouveau dans sa manière d’aménager l’espace comme de le gérer, l’offrant à des populations ô combien mélangées qui, Dieu sait pourquoi, ont appris à vivre autrement que partout ailleurs en Amérique du Nord cette territorialité relationnelle conçue – comme dirait Claude Raffestin – comme l’ensemble des relations qu’une société entretient avec son altérité et son extériorité, environnementale et sociale. Une territorialité active qu’incarnent les groupes constamment actifs au sein de la population, extraordinairement “participante”. Elle s’est autoproclamée The Livable City. Elle le mérite, il ne s’agit pas seulement de City marketing. Ses habitants aiment à se qualifier The children of the rainbow. C’est vrai que l’arc-en-ciel un soir de coucher du soleil après la pluie sur les plages du Pacifique, cela vous marque à vie. J’ai toujours eu un faible pour les symboles de réconciliation entre ciel et terre. À Vancouver, en faisant de la marche, du jogging ou du vélo le long des plages du Pacifique, on se réconcilie en tout cas avec l’idée de ville.

Propos recueillis par Thierry Paquot à Lausanne, le 21 mai 2010.
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Gecekondu à Ankara, Turquie (DR)