Directeur de l’Architecture et de l’Urbanisme, délégué à l’aménagement du territoire, préfet de Seine-Saint-Denis, directeur du cabinet du ministre de l’Intérieur (Jean-Pierre Chevènement), préfet de la Région Île-de-France, président de Réseau ferré de France... Le parcours de Jean-Pierre Duport – né en 1942 – dans la haute administration française est impressionnant. Autant que sa silhouette massive, que tempère cependant un regard bienveillant. Après un début de carrière à la DGCL et au Commissariat au Plan, Jean-Pierre Duport ne cessera plus de s’occuper des territoires, de leurs professions, de leur gestion, de leur aménagement, de leurs infrastructures, et même de leurs statistiques. D’ailleurs, il préside toujours le Conseil national de l’information statistique (CNIS).
Désormais préfet honoraire, président d’une société de HLM, conseiller du président d’Unibail-Rodamco, président de la Fondation Le Corbusier, il possède à la fois la distance requise à l’égard de l’actuelle administration et la connaissance approfondie des politiques publiques, qui lui permettent de tirer quelques leçons du passé. Une manière de transmettre son expérience des fusions de directions ministérielles, des alternances politiques, des relations entre l’État et les pouvoirs locaux, des stratégies d’aménagement des territoires, des débats publics et de l’interpellation des citoyens. Autant de raisons de l’écouter. A.L.
Où êtes-vous né ?
Je me considère comme un Parisien de toujours, mais je suis né dans les Landes, en 1942. Il était plus simple alors de vivre dans les Landes… Ensuite, j’ai passé toute ma scolarité à Paris et, dans ma carrière professionnelle, ma résidence la plus éloignée a été Bobigny, lorsque j’étais préfet de Seine-Saint-Denis. Mais je reste très attaché au pays de mon enfance, j’aime la corrida, le foie gras, le rugby et… l’opéra !
Si nous déplions votre carrière administrative, faut-il partir du Commissariat au Plan ?
Oui, j’y suis entré, ainsi qu’à la Direction générale des collectivités locales (DGCL), juste après Mai 68, un an après ma sortie de l’ENA (promotion Marcel Proust, 1965-1967). Je ne regrette pas d’avoir fait ce choix : le Commissariat au Plan a été une formation exceptionnelle, avec une grande ouverture, notamment parce que, à l’époque, il existait une politique de recherche sur contrat – que Valéry Giscard d’Estaing, poussé par Yves Cannac, a arrêtée assez vite après qu’il a été élu président de la République. Mon long séjour au Plan (1968-1977) m’a permis de rencontrer des gens tel Félix Guattari, que je n’aurais jamais croisé dans un parcours administratif classique. Je regrette qu’il n’y ait plus ou peu d’endroits dans l’administration où de jeunes fonctionnaires puissent dialoguer avec des personnalités de cette nature.
En plus, j’étais dans un secteur, celui de l’aménagement et de l’urbanisme, en pleine révolution, puisque l’on était après la loi d’orientation foncière d’Edgard Pisani, et qu’une conjonction astrale m’a permis de rencontrer des gens exceptionnels, qui ont posé les fondations de ce qu’a été la politique urbaine dans les années 1970 et même 1980.
Les deux personnalités les plus fortes étaient Michel Rousselot, chef du service régional et urbain, et Pierre Mayet, qui a été choisi comme rapporteur général de la commission des Villes du VIe Plan. L’équipe de rapporteurs était remarquable aussi : Yves Cousquer, Bernard Yoncourt, Olivier Piron, Bernard Guirauden, Michel Cotten… et le rapport peut être relu sans rougir…
Revenons au Plan...
En fait, je suis resté à la DGCL à mi-temps pendant trois ans supplémentaires, ensuite je suis venu à temps plein au Plan. En 1974, le commissaire Jean Ripert m’a choisi comme directeur de cabinet… fonction à laquelle Bernard Brunhes m’a succédé en 1975. L’un des points forts du Commissariat au Plan était son rôle dans l’encadrement des finances publiques, c’est-à-dire toutes les prévisions faites par une équipe de grande qualité, composée de Jacques Bravo, actuel maire du 9e arrondissement de Paris, et de François-Xavier Stasse. Un autre résidait dans les premiers exercices de régionalisation du Plan, en lien avec les structures régionales, autour des préfets de région et des Coder. Dans ces domaines tout particulièrement, l’État a été fortement ébranlé dans ses certitudes par le premier choc pétrolier de 1973.
Je reviens à mon refrain sur l’importance du Commissariat au Plan pour la formation des hauts fonctionnaires : des spécialistes de tout niveau, notamment du Budget et du Trésor, étaient alors obligés de s’expliquer devant des responsables du patronat, de la CFDT, de la CGT et de FO pour justifier les grandes orientations économiques et sociales. D’ailleurs, il reste extrêmement important qu’il y ait des lieux dans lesquels les diagnostics soient partagés par tous les acteurs sociaux. Enfin, le Plan était vraiment un lieu vivant et réactif.
J’ai retrouvé, de 2004 à 2010, le plaisir de la concertation en siégeant au Conseil économique et social (CES).
Vous ne l’avez pas retrouvé à la Datar ?
Si, en partie, avec notamment les travaux de prospective relancés après mon arrivée, en 1989. Dans toutes mes fonctions, je me suis efforcé de bâtir des relations avec le monde de la recherche et des études. Lorsque j’ai été directeur de l’Architecture, j’ai souhaité un programme de recherche, “Architecture et lieux de travail”. Il est important pour les fonctionnaires investis dans l’action de prendre un peu de recul et de discuter avec des chercheurs. C’est vrai que la Datar reste une exception, puisqu’elle continue à disposer d’un secteur de prospective, comme l’urbanisme avec le Plan urbanisme, construction, architecture (PUCA).
Avant de parler de la Datar, on pourrait revenir sur le ministère qui s’est longtemps appelé “de l’Équipement” avant de devenir, en 1978, le grand ministère de l’Environnement et du Cadre de vie, confié à Michel d’Ornano.
En 1979, responsable du service de l’habitat à la direction de la Construction, j’ai eu en plus la tutelle des organismes HLM. Ce qui m’a valu le surnom de “Robespierre des HLM”. Robert Lion, alors délégué général de l’Union HLM, naviguait vent debout contre la réforme Barre, et nos rapports étaient quelquefois difficiles. La mise en œuvre de la réforme ne m’a pas posé de problème éthique, même si, à mon avis, c’est un bon exemple de réforme faite à contre-cycle. Conçue intellectuellement dans la période des Trente Glorieuses, elle visait à diminuer le poids de la charge du logement pour l’État. Mais elle est arrivée quand la croissance s’est arrêtée, avec les conséquences afférentes sur l’APL ! En termes économiques stricto sensu, il eût probablement mieux valu garder le système d’aide à la pierre plutôt que de développer l’aide à la personne. Mais, puisque j’avais cette mission, j’ai “fait le job”…
Le ministère de l’Équipement de l’époque était composé de gens de qualité : Jean-Michel Bloch-Lainé, Georges Mercadal, qui venait du monde des études et de la recherche, Pierre Mayet, patron de la DAFU. Les trois chefs de service étaient le statisticien Pierre Durif, remarquable économiste du logement, Alain Maugard et moi-même. Il y avait une ambiance sympathique et efficace, avec un système où les ministres travaillaient avec leurs services. Michel d’Ornano, qui a été l’un des meilleurs ministres que j’aie connus – Jean-Pierre Chevènement est hors compétition –, savait manager son ministère. Tous les vendredis matin, il faisait le point avec ses directeurs sur tous les dossiers. Plusieurs fois dans ma carrière, j’ai constaté avec regret que les ministres ne savaient pas travailler avec leurs directeurs. Le phénomène s’est considérablement aggravé du temps de Giscard et, ensuite, aussi bien avec la gauche qu’avec la droite, le phénomène des cabinets ministériels hypertrophiés s’est développé.
À la suite de l’alternance de 1981, vous prenez la direction de l’Architecture dans le ministère de Roger Quilliot (Urbanisme et Logement) succédant ainsi à Joseph Belmont…
Joseph Belmont était désireux de partir ; il considérait qu’il avait terminé sa mission. En plus, peut-être n’était-il pas d’accord avec la 101e proposition de Mitterrand – la suppression de l’Ordre des architectes –, que j’ai “traînée” pendant plusieurs années… J’ai engagé une grande consultation sur l’organisation de la profession, qui nous a amenés à faire un tour de France avec Jean Tribel, l’architecte que j’avais choisi comme adjoint.
Il y a eu également une réforme de l’enseignement, menée à bien en 1994.
La politique des grands travaux a aussi été lancée et il a fallu la gérer, ce qui n’a pas été toujours facile avec des personnalités vibrionnantes comme Christian Dupavillon. Mais cela m’a permis d’être associé à l’organisation des concours de l’Opéra Bastille et de la Cité de la musique. Celui de l’Opéra m’a valu une relation d’amitié très solide avec Christian de Portzamparc, parce que j’ai défendu son projet au jury, et ensuite chez Mitterrand. Et je continue à penser hic et nunc qu’il s’agissait du meilleur projet. J’ai des goûts assez éclectiques en architecture (comme en musique), mais je suis très attaché à ce qu’un bâtiment signifie sa fonction. J’aime bien le Stade de France parce qu’il a une gueule de stade…
Être pendant quatre ans directeur de l’Architecture, avec une année et demie supplémentaire en y ajoutant l’Urbanisme, a été une période très riche, même si les relations avec l’Ordre étaient complexes. J’ai aussi durant mon mandat mis au point la loi sur la maîtrise d’ouvrage public (MOP), qui a conforté le rôle de l’architecte dans le processus de réalisation d’un bâtiment.
Le milieu des années 1980 n’est-il pas un moment de basculement où l’architecture redevient à la mode ?
Effectivement, le climat change, mais l’élément essentiel est l’arrivée d’une génération : celle des Sarfati, Macary, Zublena, Grumbach, Soler, Porzamparc, Nouvel… qui avaient fait Mai 68 et défait l’École des beaux-arts… L’architecture française continue à bien se porter, et c’est justice que l’on ait eu deux Pritzker.
Vous récupérez donc l’Urbanisme dans la direction de l’Architecture et de l’Urbanisme…
Il y avait eu beaucoup de discussions autour d’une éventuelle fusion Architecture et Construction, qui aurait probablement été plus logique. C’était un moment où les ministres commençaient à avoir “envie” de fusionner des directions ; ce qui a abouti à ce pandémonium qu’est l’actuelle Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature (DGALN)… En 1985, Paul Quilès avait donc décidé de fusionner Architecture et Urbanisme, et de m’en confier la direction. Ce fut un exercice passionnant, mais difficile.
Mais quid de l’urbanisme lui-même ?
Quand je suis arrivé, tous les textes des lois de décentralisation avaient été adoptés, avec des erreurs d’ailleurs, que j’avais dénoncées à l’époque. Autant je comprenais le transfert de pouvoir aux communes sur les POS et les permis de construire, autant j’ai regretté que l’on ait transféré les schémas directeurs aux collectivités, sans faire une condition préalable de l’existence de structures intercommunales. Ni Pierre Mauroy ni Gaston Defferre n’étaient de farouches partisans de l’intercommunalité. Ils étaient l’un comme l’autre très désireux de sauvegarder l’indépendance de leur ville centre, pour des raisons différentes d’ailleurs.
Vous passez ensuite à l’opérationnel, à l’AFTRP.
Effectivement, il y a eu la cohabitation en 1986, et je suis parti de la DAU en février 1987. Cela a été mon premier départ “à l’insu de mon plein gré”. Mais j’ai du respect pour Pierre Méhaignerie, mon ministre de tutelle, qui m’a nommé PDG de l’AFTRP. Là, je me suis encanaillé, si je puis dire. J’avais vécu depuis 1967 dans l’administration régalienne, alors que, à l’AFTRP, il m’a fallu développer un chiffre d’affaires, négocier et lancer des opérations d’aménagement, vendre des terrains…
Mais l’AFTRP dispose d’un patrimoine foncier considérable…
Il y avait le jackpot de Paris Nord 2. J’ai vendu les terrains de l’hôtel Hyatt de Roissy avec le permis de construire. Ce qui m’a valu de faire la connaissance d’Helmut Jahn, que j’ai choisi comme architecte, avec Jean-Marie Charpentier comme associé.
Il fallait aussi négocier des ZAC comme celle du Poirier de la Farinette (j’adore ce nom), à Villemoisson-sur-Orge, aller dans les villes nouvelles, bref se démener pour trouver des affaires. J’y ai fait un plan d’entreprise, comme dans toutes les entreprises que j’ai dirigées, y compris Domaxis.
L’AFTRP marche bien aujourd’hui. Cela a été un plaisir, en 1987, de réveiller une belle endormie. Je continue de regretter que la Région Île-de-France n’ait pas mieux utilisé l’AFTRP, et que l’on ait abouti à cette situation absurde avec l’AFTRP + l’établissement public foncier (EPF) régional + trois EPF départementaux !
Arrive l’alternance de 1988 et vous êtes nommé délégué à la Datar fin octobre 1989...
Ce fut aussi une période heureuse, parce que j’y suis arrivé avec deux ministres – Roger Fauroux et Jacques Chérèque – et un Premier ministre avec lequel j’étais en phase puisque j’ai toujours été “deuxième gauche” et donc classé comme “rocardien”. J’ai d’ailleurs présidé un temps l’Adels, créée par Michel Rocard.
La Datar est un outil formidable. Je regrette qu’elle se soit un peu étiolée. Quelles que soient les qualités d’Emmanuel Berthier [actuel délégué], on ne peut pas dire que l’on va relancer l’aménagement du territoire lorsqu’il est intégré à un ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Pêche ! Le ministère de l’Égalité des territoires de Cécile Duflot me paraît mieux configuré.
N’auriez-vous pas préféré être rattaché au Premier ministre ?
J’ai connu des collaborateurs de la Datar qui défendaient ce positionnement et je leur ai expliqué que ce n’était pas la question. L’important, c’est que le ministre ait l’oreille du Premier ministre. C’était le cas de Jacques Chérèque avec Michel Rocard, comme de Charles Pasqua avec Édouard Balladur.
Nous avons fait un travail dont je m’honore : un CIAT (comité interministériel) de relance de l’aménagement du territoire en novembre 1990, avec mes deux directeurs, Noël Lebel et Jean-Louis Guigou, pour la partie prospective.
Lorsque je me remémore le rapport de la commission des Villes du VIe Plan et le CIAT de novembre 1990, je considère que ce sont deux moments fondateurs. Le CIAT a relancé la prospective, mis en place toute une série d’instruments, remis en perspective la politique de développement local et posé les fondements d’Euroméditerranée. Il était indispensable que l’aménagement du territoire ait un volet méditerranéen dans lequel l’État s’implique.
L’aménagement du territoire repose sur trois piliers : une vision à long terme, une stratégie à moyen terme – la politique des grands schémas d’infrastructure plus l’enseignement supérieur-recherche – et une action à court terme pour “éteindre les incendies”. Parce qu’on ne peut pas dire à quelqu’un : “Vous êtes à Longwy, écoutez, c’est bien, attendez les lendemains qui chantent en 2025 (on est en 1990), vous verrez ce que vous verrez…”
Auriez-vous un conseil à donner à la nouvelle ministre chargée de l’Égalité des territoires ?
Je me pose actuellement des questions, par rapport à la capacité qu’a la Datar de s’appuyer sur ce maillon intermédiaire dans le dispositif, entre “pompier” d’un côté et “visionnaire” de l’autre, que constituent les schémas et les fonds structurels européens. La réalisation des premiers risque d’être retardée et la France pourrait être exclue des seconds. Dans ce contexte-là, les éléments essentiels restants sont plutôt du côté de la DGCL, avec la répartition des dotations. Nous serons plus dans une logique d’accompagnement des projets des collectivités locales que dans celle d’influence directe. Je continue à défendre la constitution d’un ministère dans lequel il y aurait à la fois la Datar, l’ex-DIV, la DGALN et la DGCL, alors que celle-ci est partagée en trois ministères (Intérieur, Réforme de l’État et Égalité des territoires).
Si on reprend le cours de votre carrière, on vous retrouve en 1993 en Seine-Saint-Denis...
À l’époque, j’étais peu enthousiaste, car je considérais que j’aurais pu être nommé préfet de région en sortant de la Datar. Mais, en Seine-Saint-Denis, j’ai trouvé un département en train de bouger : les communistes étaient sortis de l’époque où l’on voyait sur leurs affiches la Seine-Saint-Denis en morceau de gruyère, percé de trous… J’ai eu de très bons rapports avec Georges Valbon et avec son successeur, Robert Clément, à la présidence du conseil général. Je me suis bien entendu avec tous les élus, parce que je suis tombé sur un département dynamique, avec des gens qui savaient se mobiliser pour agir…
J’ai aussi aidé Profession banlieue à démarrer, mais je pourrais aussi citer d’autres initiatives telles les femmes relais, qui ont fêté leur 25e anniversaire il y a peu à Bobigny. J’y étais.
La Seine-Saint-Denis, c’est aussi des atouts exceptionnels, Roissy, La Plaine-Saint-Denis avec le Stade de France. J’ai été nommé quinze jours après l’accord Périlliat-Valbon-Braouezec sur les conditions de réalisation du Stade de France et je suis parti six mois avant son inauguration, le 28 janvier 1998… Entre-temps nous avons bâti le stade, construit deux gares de RER, couvert l’autoroute A1, réaménagé la station de métro Porte-de-Paris… Tout le monde s’est mobilisé.
Je passerai sur les problèmes de sécurité, j’ai connu des épisodes un peu difficiles…
La vie d’un préfet en Seine-Saint-Denis, c’est aussi gérer les suites d’une catastrophe comme celle de l’avion de la TWA qui s’est écrasé le 17 juillet 1996 avec 230 personnes à bord…
Puis, en juin 1997, vous prenez la direction du cabinet de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l’Intérieur.
Cela a été un moment tout à fait passionnant. Aussi parce que Jean-Pierre Chevènement est un homme engagé mais calme, attentif à ses collaborateurs, un républicain profondément convaincu, qui a une vraie vision politique, en bref, un homme d’État, tout cela dans un gouvernement plutôt “sympathique”. Je n’ai vécu directement que la loi sur l’entrée et le séjour des étrangers, et je suis parti au début de la préparation de la loi sur l’intercommunalité. Je me souviens très bien des premières réunions, où, dans le bureau de Jean-Pierre Chevènement, il a choisi des majorations financières pour l’intercommunalité. Il a eu là une bonne intuition, et la loi est intervenue au moment où le fruit était mûr.
Mais nous avons aussi vécu des événements douloureux, comme l’assassinat de Claude Érignac, le préfet de Corse.
Vous quittez ensuite le cabinet pour la préfecture de région d’Île-de-France...
Ce n’était pas programmé. Joël Thoraval a annoncé qu’il souhaitait quitter la préfecture d’Île-de-France parce qu’il voulait publier un livre – ce qu’il a d’ailleurs fait – sur la Bible et qu’il était sollicité pour prendre la présidence du Secours catholique. Il n’y avait pas de candidat qui s’imposait pour la préfecture de région. J’ai donc dit au ministre que ça m’intéressait, que j’avais toujours travaillé dans l’aménagement et que je trouvais que ce serait nouveau d’avoir un ancien Datar à la préfecture d’Île-de-France.
Je me suis bien entendu avec Jean-Paul Huchon. Nous avons fait ensemble la génération des contrats de plan 2000-2006. J’avais aussi des relations confiantes avec l’ensemble des élus locaux, de droite comme de gauche, que je connaissais à peu près tous depuis longtemps. Il me semble que nous avons fait du bon travail avec des objectifs et des programmes d’action clairs. Je pense en particulier à l’équilibre entre le développement des pôles de croissance et le traitement des zones sensibles.
Je suis aussi content d’avoir contribué à ce que l’on gère correctement la fin des villes nouvelles, en liaison avec Marie-Line Meaux. J’ai milité pour la création de l’établissement public Plaine de France (dix jours avant que je m’en aille !). Les étapes essentielles ont donc été le contrat de plan, une première réforme du syndicat des transports (STIF) et la création de l’EP Plaine de France.
J’ai aussi contribué à ce que l’association du corps préfectoral, que je présidais comme le veut la tradition, bouge un peu. Ça a aussi été une période très riche de ma vie.
Puis 2002 arrive, avec un changement de majorité, j’ai dû partir et laisser la place au directeur du cabinet du président de la République. Philippe Massoni m’a alors beaucoup aidé en faisant passer le message à Jacques Chirac que j’étais intéressé par la présidence de Réseau ferré de France (RFF). Je savais que le poste était libre, après le départ de Claude Martinand – récemment décédé. Départ volontaire puisqu’il devenait vice-président du Conseil général des Ponts. Dans ces conditions, j’ai été heureux de partir pour RFF. Travailler sur les réseaux m’a passionné, même s’il est vrai que, dans la vie quotidienne, je n’ai jamais ressenti autant le poids de la tutelle. Et cela a continué avec mes successeurs, parce qu’on est là dans un domaine de co-tutelle, entre le Budget et l’Économie d’un côté et les Transports de l’autre, et, les tutelles ayant forcément des opinions contradictoires, vous êtes toujours accusé par l’un d’agir pour le compte de l’autre.
Vous êtes parti sur un coup d’éclat…
Je suis parti lorsque j’ai été nommé au Conseil d’État. L’un des enjeux importants du moment était de savoir à combien s’élèverait la participation de RFF au financement de lignes à grande vitesse, puisque la loi ne lui permet pas de payer plus que ce qu’elle reçoit comme recettes sous forme de péage. Il s’agissait du dossier de la LGV Rhin-Rhône branche Est (Dijon-Besançon). Les Finances et les Transports avaient des avis totalement différents sur la participation, 100 millions d’un côté, 500 millions de l’autre. Nos équipes estimaient que la participation raisonnable était de 300 millions. Et je me suis offert le plaisir de faire voter le conseil d’administration, avec l’appui des représentants du personnel et des personnes qualifiées – dont Adrien Zeller, avec qui j’avais d’excellentes relations –, contre toutes mes tutelles et avec l’avis défavorable du commissaire du gouvernement, en faveur de la contribution qui me paraissait juste.
Avec mon équipe, notamment Jean-Marie Bertrand et Jean-Louis Rohou, nous avons régionalisé RFF, lancé un certain nombre de lignes nouvelles, organisé des débats publics (CDG Express, Bordeaux-Toulouse, Marseille-Nice). Je suis devenu d’ailleurs, à cette occasion-là, très favorable aux débats publics, car ils font gagner du temps. C’est à juste titre que Guillaume Poitrinal dénonce, dans un récent ouvrage, le fait qu’on a, aujourd’hui en France, l’inconvénient des concertations préalables longues, spécificité des pays d’Europe du Nord, avec celui de longs contentieux et du juridisme des pays de l’Europe du Sud. Mais je suis persuadé que, pour les grandes infrastructures, il faut faire des débats publics. Un regret, celui de n’avoir pu faire aboutir le contrat d’objectif État-RFF. Mais un contrat avec RFF supposait qu’il y ait aussi un contrat avec la SNCF, et le contrat avec la SNCF était plus difficile à établir que le contrat avec RFF.
Je suis parti en octobre 2005 pour faire place au directeur du cabinet du Premier ministre. Je regrette que le ministre de l’époque [D. Perben] n’ait pas eu le courage de me dire les choses en face.
Cela étant, j’ai été très heureux au Conseil d’État, en service extraordinaire. J’ai dirigé la rédaction de plusieurs rapports (réforme du droit de préemption, coordination interministérielle) et assumé diverses missions, notamment sur l’organisation du ministère de la Défense. J’étais à la section des Travaux publics. J’ai eu des présidentes remarquables, Marie-Ève Aubin et Marie-Dominique Hagelsteen. J’aurais aimé que la réforme des conseillers extraordinaires, en poste maintenant pour cinq ans, ait lieu plus tôt, je serais volontiers resté un an de plus !
Quelques mots sur la Fondation Le Corbusier que vous présidez ?
J’ai toujours aimé l’architecture, et Le Corbusier en particulier. C’est Christian Pattyn qui m’a proposé d’être son successeur à la présidence de la Fondation. J’ai recruté un directeur avec lequel je m’entends remarquablement bien, Michel Richard, et ensemble nous avons essayé de faire évoluer un certain nombre de choses, même si nous n’avons pas réussi à obtenir l’inscription de l’œuvre de “Corbu” au Patrimoine mondial de l’Unesco, car nous nous sommes heurtés à un environnement défavorable.
Nous avons suscité l’organisation d’un maximum d’expositions de par le monde, lancé le catalogue raisonné des dessins. Nous avons continué avec Claude Prelorenzo, le secrétaire général, à organiser chaque année des colloques, sur des sujets liés à la vie et à l’œuvre de Le Corbusier. Nous avons rendu à la maison La Roche son cachet originel, et allons engager la rénovation des façades des deux maisons La Roche et Jeanneret, avec quelque chose qui commence à se savoir et qui va être une révolution dans le monde corbuséen : nous allons leur redonner leur couleur d’origine. Les villas blanches de Le Corbusier n’étaient pas blanches, elles étaient “ocre chaud”…
Et vous amenez Le Corbusier à Sarajevo…
Il y aura une exposition Le Corbusier à Sarajevo en septembre prochain, lors du Forum international d’urbanisme qu’organise l’association Paris Métro Sarajevo, que je préside par amitié pour Jean-François Daoulas, architecte français installé à Sarajevo depuis 1994. Ce que j’aime avant tout, c’est établir des ponts improbables entre des personnes, entre des réseaux…
Quelles sont vos villes préférées ?
D’abord, Paris, sans hésitation. Car il y a la Seine. Et la Seine constitue une colonne vertébrale à partir de laquelle tout se structure et s’organise. Je ne connais pas d’autre ville au monde qui ait ce rapport au fleuve, et dans laquelle le fleuve soit aussi bien traité. Je ne commenterai pas les projets de Bertrand Delanoë... et c’est bien de réduire la place de la voiture. Mais je dois avouer que je m’offre régulièrement le plaisir, avec mon épouse, qui est encore plus convaincue que moi, de prendre le tunnel des Tuileries et de déboucher sur le Palais de Justice et la Conciergerie. C’est un plaisir toujours renouvelé.
La deuxième ville que j’aime beaucoup est Prague. C’est pour moi un musée d’architecture : entre l’art roman, le cimetière juif, le baroque, l’Art nouveau, l’Art déco, tout est présent à Prague. Et en même temps ce n’est pas une “ville musée”, c’est une ville qui vit, jusqu’au bâtiment de Frank Gehry, qui s’appelle “Ginger et Fred” !
Et la troisième, c’est Chicago. Parce que, là aussi, il y a ce rapport à l’eau. J’apprécie beaucoup l’auditorium d’Adler Van der Rohe, celle de Frank Lloyd Wright, etc. Ce sont des trésors urbains...
À propos de la Seine, vous défendez le projet d’Antoine Grumbach pour le Grand Paris...
Ce que j’apprécie le plus dans le projet d’Antoine Grumbach, c’est qu’il est le seul à être sorti de Paris et de la région Île-de-France !
Propos recueillis par Antoine Loubière et Annie Zimmermann, le 5 juin 2012, à Paris.





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