N°341
Mars | Avril | 2005
Villes chinoises en mouvement
Jean Chesneaux
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Idées en débat/
Henri Sellier, urbaniste et réformateur social.
Roger-Henri Guerrand et Christine Moissinac
par Thierry Paquot

Curieusement, il n’existait pas de biographie critique du maire de Suresnes, bâtisseur de la cité-jardin, militant coopérateur et ministre de la Santé du premier gouvernement du Front Populaire, Henri Sellier (1883-1943). C’est fait. Et bien fait ! L’historien du logement social et des “mœurs citadines” Roger-Henri Guerrand, aidé d’une urbaniste, Christine Moissinac, nous propose le portrait d’un homme, mais aussi d’une ville et d’une époque. Issu d’un milieu modeste, élève moyen, le jeune Henri échappe néanmoins à la reproduction en entrant comme boursier à HEC, alors principalement fréquentée par les héritiers…
Cette formation au commerce lui permet d’apprendre des langues (l’allemand et l’anglais), de voyager et de se familiariser avec l’économie et la comptabilité. Ce qui se révélera bien précieux au futur gestionnaire de l’Office départemental des Habitations à bon marché (dont il est l’instigateur) et à l’élu soucieux de pragmatisme et d’actions concrètes. Car notre jeune diplômé est également un militant socialiste depuis l’âge de quinze ans, ouvert à la lutte syndicale et aux idéaux prônés par le mouvement coopératif (Benoît Malon, Charles Gide). Trois personnes marqueront profondément son engagement politique : Édouard Vaillant (1840-1915), ingénieur centralien et docteur en médecine, sera son mentor ; Jules-Louis Breton (1872-1940), le créateur du Salon des Arts ménagers en 1923, ingénieur de formation, son compagnon en militance ; et Lucien Voilin, à plusieurs reprises, lui concédera une place de choix lors d’élections.
C’est ainsi, du reste, que notre provincial (il est né à Bourges) devient conseiller général de la banlieue parisienne, siège qu’il occupera durant trente-trois ans, et s’affirmera, avec conviction, “banlieusard”. Ses premières propositions de réformes et ses premières brochures (dont Les banlieues urbaines et la réorganisation administrative du département de la Seine, 1914) sont consacrées au fonctionnement administratif – il préconise par exemple la redistribution de la manne fiscale des communes riches aux communes pauvres, la mise en place d’une carte de transport hebdomadaire, la construction de logements sociaux et la réalisation d’une véritable politique d’hygiène. Henri Sellier est obnubilé par trois nécessités : “apprécier la situation du département à son exacte mesure”, “prévenir, encadrer et soigner” et enfin “offrir des conditions de vie ‘saines’”. Il militera pour cela, tant au niveau local – avec d’incontestables réussites à Suresnes – et national – en tant que ministre de la Santé, mais là son champ de manœuvre est bien limité.
Les auteurs exposent très clairement l’urbanisme à la Sellier, avec la maîtrise du budget et des dépenses publiques, un réseau d’intervenants compétents et dévoués (“la bande du patron”), un regard attentif sur les expériences étrangères, une administration municipale stimulée et contrôlée, une population suivie de près (“le quadrillage social”), choyée et sollicitée… Sellier soigne ses administrés : des écoles (dont la célèbre école en plein air), une piscine, un stade, des collèges techniques et professionnels, des fêtes régulières, des services, des espaces verts…
Le maire est un gestionnaire qui se refuse aux beaux discours et mise avant tout sur les réalisations : “Il est du devoir des maires, écrit-il en 1937, de s’inspirer des méthodes industrielles et de tenter de calculer scientifiquement la part à réserver à l’assistance collective, préventive, et celle à réserver à l’assistance individuelle”. Henri Sellier se bat contre la syphilis et la réglementation de la prostitution, contre l’inégale répartition territoriale des équipements sanitaires, pour l’eugénisme – en cela, il suit le PCF. C’est un réformateur et, au sein des socialistes, il est un peu à part. Néanmoins et bizarrement, il se rend en URSS stalinienne à trois reprises et en revient plutôt satisfait, se refusant à toute critique, alors qu’au même moment Gide signe son remarquable et courageux Retour d’URSS… Il est également – et les auteurs ne le dissimulent pas – l’ami du maire nazi de Stuttgart, Karl Ströllin (1890-1963), qui est peut-être intervenu en 1941 pour le faire libérer alors que la Gestapo venait de l’arrêter, et surtout il écrit une lettre chaleureuse à un collaborateur notoire, Marcel Déat. Figure exemplaire d’un homme de conviction et d’action, pour qui le “projet urbain s’appuie sur un projet politique”.