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Littératures électorales
par Antoine Loubière

La proximité des élections municipales a produit, comme en 2001 (!), une vague éditoriale consacrée aux villes, à leur gestion, à leurs élus. Les livres évoqués ci-après ont cependant quelque chance de survivre à l’échéance électorale. C’est pourquoi nous proposons à nos lecteurs de les découvrir, même après les élections de mars 2008. On commencera par un ouvrage collectif paru il y a près d’un an, donc avant la vague éditoriale sus-mentionnée, mais qui n’en mérite pas moins l’attention car il traite d’une grande ville qui était l’un des principaux enjeux des élections de mars 2008. En effet, avec cette Sociologie de Bordeaux (La Découverte, coll. Repères, 2007, 120 pages, 8,50 euros), signée d’Émile Victoire – réunissant des enseignants-chercheurs à l’université Victor Segalen-Bordeaux 2 (Charles-Henry Cuin, François Dubet, Didier Lapeyronnie, Thierry Oblet, Sandrine Rui, Agnès Villechaise, et Joël Zaffran) –, le lecteur disposera de tous les éléments pour comprendre le scrutin, ses déterminants socio-politiques, et plus profondément l’évolution de l’agglomération bordelaise depuis les années 1960. Beaucoup d’ouvrages ont été consacrés, ces derniers temps, au projet urbain mis en œuvre par Alain Juppé depuis son élection en 1995. Mais l’appréhension des mutations plus globales de la métropole bordelaise est souvent restée dans le flou. Ce livre de synthèse les éclaire fort justement, en particulier à partir des différenciations sociales et spatiales en cours, notamment entre les communes de la périphérie. Il souligne également l’émergence d’une nouvelle classe dirigeante politico-administrative, en rupture avec l’ancienne bourgeoise de négociants à laquelle appartiennent en fait les deux principaux rivaux, Alain Juppé (UMP) et Alain Rousset (PS)... Mais les auteurs se gardent bien de toute prévision quant au résultat des élections !
Face à l’émergence de ces nouvelles élites locales, particulièrement à l’aise dans les instances dites intercommunales, Luc Gwiazdzinski et Gilles Rabin, deux duettistes spécialistes de la marche (en banlieue de préférence, cf. Urbanisme n° 356) ou du coup de gueule, se demandent si on n’assiste pas à La Fin des maires (éditions Fyp, 2008, 160 pages, 19,50 euros), titre de leur nouvel ouvrage, sous-titré Dernier Inventaire avant disparition. À contre-courant du prêt-à-penser, nos deux auteurs proposent des pistes de réflexion pour le renforcement du binôme communes-État, gage selon eux d’une meilleure articulation entre le besoin de proximité et l’intérêt général.
François Ascher défend exactement la thèse inverse. Dans sa récente “Lettre au maire de la commune voisine”, parue dans le dossier “Gouverner” (Urbanisme n° 358), il expliquait que l’avenir appartient à des institutions métropolitaines élues au suffrage universel, la commune n’étant plus opérationnelle pour répondre à l’évolution des modes de vie et aux attentes des habitants-citoyens. Il reprend cette idée et plusieurs autres dans son dernier ouvrage, Les Nouveaux Compromis urbains (éditions de l’Aube, 2008, 142 pages, 12 euros), qui se veut un “lexique de la ville plurielle” explicitant la plupart des termes (d’“accessiblité” à “urbanisme” en passant par “gentrification” et “péages urbains”) qui alimentent les débats actuels entre professionnels, élus et militants. Iconoclaste lui aussi, il reste sceptique sur le volontarisme affiché par certains urbanistes pour lutter contre l’étalement urbain. Il plaide plutôt pour essayer de “rendre plus durables les villes telles qu’elles se sont déjà étalées sans pour autant pénaliser les populations modestes qui en sont les principaux occupants”.
À la confluence, si l’on peut dire, des deux ouvrages qui viennent d’être évoqués, Philippe Estèbe, dans la nouvelle collection dirigée par Jacques Donzelot (“La ville en débat”) et soutenue par le PUCA (éditions PUF), défend lui aussi une thèse originale sur l’intercommunalité dans Gouverner la ville mobile (2008, 80 pages, 8 euros). Il avance en effet que “la véritable surprise” (issue de la loi sur l’intercommunalité de 1999), “c’est l’institutionnalisation d’un régime périurbain, assumant sa spécificité et vivant très largement de la mobilité (professionnelle et résidentielle) de ses habitants”. Dans ce cadre, il se refuse à condamner ces intercommunalités qui ont fleuri à la périphérie des grandes agglomérations, prenant la forme de “clubs périurbains” parfois très fermés sur eux-mêmes et s’opposant généralement aux intercommunalités de ville-centre. Pour l’auteur, il s’agit en effet d’une “actualisation de la démocratie communale historique, dans un contexte où la mobilité permet l’homogénéité sociale dans les périphéries des villes”. Un peu elliptique parfois, ce petit livre n’en fait pas moins réfléchir sur la pérennité de la commune et de son dérivé intercommunal non métropolitain.
Dans la même collection, Thierry Oblet, auteur d’un remarquable Gouverner la ville (PUF, 2005) et membre du collectif ayant rédigé Sociologie de Bordeaux, propose avec Défendre la ville (2008, 128 pages, 8 euros) un retour historique sur la problématique de l’insécurité urbaine puis sur les stratégies de lutte contre cette insécurité, avant de s’interroger sur la signification du “tournant libéral pour la police des villes” et de plaider en conclusion pour la valorisation de “la compétence politique du maire”. Cet essai, qui procède à des allers-retours constants en théorie(s) et pratique(s), est d’un apport précieux dans une période où s’opposent de manière simpliste tenants d’une sévérité croissante de la police et de la justice et contempteurs de la répression, de la vidéo-surveillance et de la privatisation de la sécurité. Favorable à la coproduction de la sécurité, Thierry Oblet estime qu’il faut promouvoir le maire au rang de principal animateur d’une nouvelle police de la ville.
Utile contrepoint à l’ouvrage de notre collaborateur Hacène Belmessous (cf. Urbanisme n° 358), ce livre donne la parole à Deux Maires courage (éditions Autrement, coll. Frontières, 170 pages, 15 euros), titre pour une fois bienvenu concernant deux personnalités comme Pierre Cardo (Chanteloup-les-Vignes) et Claude Dilain (Clichy-sous-Bois). Ce “dialogue sur la crise des banlieues”, mis en forme de manière très vivante par la journaliste Anne Dhoquois, présente l’intérêt de faire apparaître les convergences entre deux élus de tendances politiques opposées (UMP et PS) sur bien des problèmes, mais aussi de pointer certains désaccords sur l’islam, les allocations familiales ou la police de proximité. On se réjouira également que ces figures de maire longtemps ignorées de la scène médiatique aient enfin conquis droit de cité. Ce qui est bien le moins pour des élus de banlieue !
Avec Le Pouvoir des villes ou l’Art de rendre désirable le développement durable (éditions de l’Aube, 2008, 156 pages, 18,80 euros), Jean Haëntjens, directeur de l’agence d’urbanisme de Saint-Nazaire, propose un complément au récent ouvrage d’Alain Cluzet sur La Ville durable (cf. Urbanisme n° 359). Partageant la même volonté de s’opposer au modèle américain (et donc libéral), il affirme la nécessité d’un pouvoir urbain créatif alors que “les compétences techniques ne sont pas encore au niveau des compétences institutionnelles”. D’où par exemple le rôle des agences d’urbanisme. Jean Haëntjens fournit quelques exemples de stratégies adaptées (Copenhague, Barcelone, Bilbao, Nantes, Fribourg et son quartier Vauban...). On regrettera que ces illustrations du “clavier du pouvoir urbain” soient toujours les mêmes présentées dans les colloques et faisant l’objet de voyages d’études.
On terminera ce tour d’horizon par un ouvrage très différent dans son ton et dans sa forme, mais qui offre un vrai plaisir de lecture. Sybille Vincendon, rédactrice en chef adjointe à Libération, qui a conçu et coordonné les cahiers “Villes” dont on a déjà dit ici tout le bien qu’il fallait en penser (Urbanisme n° 338), propose un Petit Traité des villes à l’usage de ceux qui les habitent (éditions Hachette Littératures, 2008, 177 pages, 16 euros). S’appuyant sur le tour de France des villes qu’elle a accompli pour son journal au fil des ans, elle explique de manière très pédagogique la complexité de la gestion urbaine, en offrant “non pas un cours d’urbanisme, mais une promenade”. “Ce qui revient au même”, avoue-t-elle. Ce n’est pas nous qui la démentirons… D’autant qu’elle nous donne l’occasion de retrouver des envies propres à la ville, pas seulement les calissons d’Aix, mais d’abord l’espace public... Au final, un plaidoyer plein d’humour – comme ce passage sur les journaux empruntés sans l’autorisation de leur propriétaire dans les TGV – et sensible pour “une ville poreuse qui sommeille en chacun de nous” et dont on espère que les élus de mars 2008 (anciens et nouveaux) sauront réveiller le désir.

 
Crédit photo : D.R.
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