N°364
Janvier | Février | 2009
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Michel Corajoud
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Idées en débat/
Jean Nouvel. Critiques
François Chaslin
par Thierry Paquot

De 1981 à 2008, François Chaslin (né en 1948) rédige près de 40 articles sur le travail de l’architecte Jean Nouvel (né en 1945), soit environ 80 projets ou réalisations qui sont examinés avec minutie, non sans polémique parfois. Il est rare, pour ne pas dire exceptionnel, qu’un critique suive pas à pas le trajet d’un créateur sans pour autant en devenir l’hagiographe attitré ou un membre de sa garde rapprochée. Ce que pense Jean Nouvel de François Chaslin, nous ne le savons pas, par contre, on perçoit chez le critique un vif intérêt pour l’architecte, avec quelquefois de l’irritation, mais jamais de méchanceté ou de mauvaise foi. C’est donc une excellente idée que de rassembler en un volume ces textes destinés aussi bien à la presse spécialisée ou quotidienne qu’à des catalogues, des ouvrages collectifs ou des revues, car non seulement nous les lisons dans leur continuité chronologique, mais nous découvrons, en fait, deux livres en un. Le premier retrace les grandes étapes de la vie professionnelle d’un architecte starifié et mondialement connu et célébré. Le second témoigne du long apprentissage d’un critique, l’un des meilleurs de la presse française, pour ne pas dire le plus cultivé et le plus direct. J’ai toujours apprécié chez François Chaslin ses facéties, son humour, son autodérision et sa curiosité ; le côtoyant au jury du prix La Ville à lire (Urbanisme et France Culture), j’ai pu constater le sérieux de ses lectures et le sens aiguisé de ses observations. Un homme qui aime autant les livres est forcément quelqu’un de bien, non ? 

Ainsi, ce recueil entrelace deux histoires : celle d’un jeune architecte qui s’engage de plus en plus dans la critique de l’architecture, qu’il contribue à inventer en France, devient le rédacteur en chef de diverses publications, dont L’Architecture d’aujourd’hui, avant d’enseigner et de produire la seule émission radiophonique entièrement consacrée à l’architecture, Métropolitains (sur France Culture, chaque mercredi de 10 à 11 heures), et celle d’un architecte vite adulé des branchés. Jean Nouvel est l’auteur d’une œuvre impressionnante : des musées (dont l’Institut du monde arabe, la Fondation Cartier et le musée du quai Branly à Paris), des hôtels (Lucerne, Madrid), des lycées, des logements (Nemausus à Nîmes), le palais de justice de Nantes, des tours (Agbar à Barcelone), d’innombrables projets… Bien sûr, c’est la plume alerte de François Chaslin qui écrit ces deux livres, d’où un sentiment unilatéral malgré l’honnêteté de l’auteur, sauf lors de la transcription de l’entretien radiophonique du 6 mars 2002, au cours duquel Jean Nouvel s’exprime et dénonce la presse française liguée qui lui préférerait Henri Gaudin (sa bête noire !), tout en exposant sa démarche : “Chaque projet est à chaque fois une stratégie”, “Chaque projet est un diagnostic”, “Un concept arrive après des réflexions […]. Alors qu’un pari est une sorte de vision préalable. Je suis à l’opposé de ça. Je vais le plus loin possible avant de me confier à mon intuition. Toute cette part d’analyse et de concept est pour moi fondamentale”, “Je défends surtout la thèse selon laquelle, dans la modernité d’aujourd’hui, la question primordiale est celle de l’essence, qui est posée dans le rapport lumière-matière”. 

D’article en article, le lecteur suit les évolutions de l’architecte, tant formelles (le verre, le végétal, la chromatique…) que théoriques (Baudrillard, Deleuze, Virilio), sa carrière internationale, sa consécration en 2008 avec l’obtention du prix Pritzker, tout comme il assiste à la maturité d’un critique qui questionne, décrit, analyse et tente de peser le pour et le contre pour chaque projet étudié, pour chaque réalisation visitée. Jamais des piques gratuites, toujours des remarques argumentées, à la différence des “professionnels” de la critique architecturale qui s’extasient devant le musée du quai Branly avant de l’avoir parcouru, avant son inauguration, avant d’en prendre la mesure, contrairement aux critiques de la presse internationale, d’où un article passionnant sur les mécanismes de la non-critique subordonnée à l’actualité et devant rendre sa copie avant l’achèvement des travaux ! On l’aura compris, ce recueil n’est pas une compilation de “papiers” à la gloire d’un architecte ou de l’auteur, mais une leçon de critique architecturale, une histoire vagabonde et personnelle de l’architecture depuis un bon quart de siècle. 

Un absent toutefois : l’urbanisme. Il est vrai que la pensée de Nouvel sur les formes de l’urbanisation planétaire est plutôt attendue et banale, comme pour la plupart de ses collègues du reste, ce n’est pas une raison pour ne pas en faire part. L’architecture ne trouve sa finalité que dans l’édification d’un lieu enfin habitable et là l’urbanisme ne peut être sacrifié sur l’autel des canons esthétiques…