N°370
Janvier | Février | 2010
Petits riens urbains
Michel Agier
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Idées en débat/
Le patrimoine en questions. Anthologie pour un combat
Françoise Choay
par Thierry Paquot

La parution d’un ouvrage de Françoise Choay est toujours un événement. Philosophe et historienne, elle occupe une place essentielle dans la pensée architecturale, patrimoniale et urbanistique, et son audience dépasse largement les frontières de l’Hexagone. Les articles qu’elle accepte si gentiment de publier dans Urbanisme sont à chaque fois repris dans d’autres publications et traduits en plusieurs langues.
Le patrimoine est une de ses préoccupations, comme en témoignent ses nombreux articles et conférences, à la suite de la sortie en 1992, de L’Allégorie du patrimoine. Enseignante, elle est soucieuse que ses étudiants puissent accéder directement aux textes essentiels, d’où son anthologie de 1965, sans cesse rééditée, L’Urbanisme, utopies et réalités et celle-ci sur le patrimoine. Visiblement l’éditeur a été craintif en exigeant un choix limité de textes, et des extraits plutôt que leur intégralité. Le résultat est néanmoins passionnant pour le néophyte, qui y trouvera de quoi satisfaire sa curiosité et, surtout, pourra à sa guise prolonger ses lectures. Cette trentaine de documents s’échelonne du milieu du xiie siècle (abbé Suger) à 2008 (Unesco) et combine à la fois des textes d’auteurs (dont Pie II Piccolomini, Aubin-Louis Millin, Félix de Vicq d’Azir, Antoine-Chrysostome Quatremère de Quincy, Victor Hugo, John Ruskin, Eugène Viollet-le-Duc, Aloïs Riegl, Gustavo Giovannoni, André Malraux…) et des déclarations “officielles” (Commission des Travaux Publics, 1794 ; Conférence d’Athènes, 1931 ; Conférence de Venise, 1964, Convention pour la protection du patrimoine mondial, culture et naturel de l’Unesco, 1972).
Tous ces documents sont précieux et éclairent l’histoire occidentale de la préservation des monuments, de la restauration du patrimoine matériel ou immatériel, et leur assemblage constitue une solide introduction à cette fameuse “question patrimoniale” qui mobilise tant d’énergie et tant d’argent et soulève bien des débats. À cette “question patrimoniale”, Françoise Choay répond par “le patrimoine en question”, dans son introduction, menée tambour battant et adressée aux “praticiens et aux élus” et aussi “au public non spécialisé”. Elle distingue le “monument” (dont la principale fonction est identificatoire) du “monument historique” (qui repose sur une “construction intellectuelle”), puis s’attarde sur “les deux étapes de la genèse du monument historique” (le Quattrocento avec son nouveau regard sur l’individu et la révolution industrielle qui débute au milieu du xviiie siècle et se poursuit tout au long du xixe siècle, et qui voit émerger un autre regard avec la photographie, la vitesse et le tourisme, ce dernier se focalisant sur les musées et les monuments remarquables…).
Elle rend hommage à ceux qui, avec intelligence et sensibilité, élargissent la notion de patrimoine, limitée à leurs yeux aux seuls “édifices prestigieux” selon l’idéologie d’une caste au pouvoir, pour y introduire l’architecture vernaculaire (fermes, quartier ancien de village, usines et manufactures, etc.), comme Hugo, Boito, Ruskin et surtout Giovannoni. Elle adhère à la position émise par Viollet-le-Duc dans son article “Restauration” de son Dictionnaire raisonné de l’architecture française, qu’il énonce ainsi : “Le meilleur moyen de conserver un édifice, c’est de lui trouver un emploi.” Il se borne à l’édifice, sans oser y associer le tissu urbain auquel il appartient… Plus loin, elle dénonce la dérive touristico-marchande de l’Unesco qui, en amalgamant “monument” et “monument historique”, les dessert tous les deux, et tente une illusoire universalisation de l’idée même de patrimoine.
Françoise Choay en vient alors à analyser les effets de la technicisation de notre environnement, et ce, à l’échelle planétaire, sur le patrimoine, sa conception, son entretien et sa finalité. “En d’autres mots, écrit-elle, nous devons arracher sites et édifices anciens à leur ghetto muséal et financier. L’objectif est réalisable aux seules conditions de : doter ces lieux de nouveaux usages adaptés à la demande sociétale contemporaine ; renoncer au dogme de leur intangibilité et au formalisme de la restauration historique ; savoir procéder aux transformations nécessaires en associant le respect du passé et la mise en œuvre des techniques contemporaines de pointe.” Elle cite quelques exemples en Italie, en France et en Colombie, avant de brocarder les architectes vedettes qui ne se soucient guère de cette manière humble de penser la survie d’une architecture, à la différence de Rogelio Salmona, à propos duquel elle note : “En associant les techniques de pointe à l’écoute des populations et à une prise en compte toujours plus attentive des sols, des reliefs, des végétaux, des ciels et des anciens patrimoines bâtis, il a édifié une œuvre contemporaine semblable à aucune autre aujourd’hui, parce qu’elle affirme avec lyrisme, en même temps que notre modernité, l’identité, l’altérité et les différences d’une culture.”
Il convient de questionner le patrimoine, de refuser son homogénéisation (tant au niveau juridique que dans son traitement esthétique), sa marchandisation, non pas au nom d’un passé “authentique” et pittoresque qu’il faudrait figer, mais en hommage à la vie, au tourbillon des destins enlacés, à cette histoire qui n’est jamais extérieure aux femmes et aux hommes, toujours en quête d’une stabilité compromise et d’une continuité désarticulée…