Le temps de l’évaluation de la rénovation urbaine version ANRU est bien arrivé. La publication de l’ouvrage À quoi sert la rénovation urbaine ?, élaboré dans le cadre du PUCA sous la direction de Jacques Donzelot, avec le concours de François Ménard, est en effet à marquer d’une pierre... grise. Ni blanche, ni noire. Parce que les réponses des différents auteurs et de Jacques Donzelot lui-même sont au final des plus nuancées. À l’exception de Renaud Epstein, le théoricien du “gouvernement à distance”, qui radicalise plutôt son propos avec son article “ANRU : mission accomplie ?”, en pointant le paradoxe d’un “formidable succès politique du Programme national de rénovation urbaine (PNRU) – succès qui peut être mis au crédit de l’agence qui en a la charge – et d’un échec de la politique de rénovation urbaine”. Succès et échec étant dus au “design institutionnel” de cette politique, soit son pilotage par en haut via l’ANRU, en rupture avec l’approche transversale et partenariale de la politique de la Ville.
Ce point de vue est fortement discuté au sein du livre par deux praticiens, l’architecte urbaniste Jean-Patrick Fortin et un chef de projet rénovation urbaine, Frédéric Meynard. Cette discussion est passionnante et montre bien la complexité des relations entre l’ANRU, les collectivités et les bailleurs, dans la conception comme dans la réalisation des projets.
Les autres contributions sont tout à fait éclairantes sur l’ “origine” (Jean-Claude Driant et Noémie Houard) comme sur les “effets” de la rénovation urbaine (Thierry Oblet et Agnès Villechaise, Barbara Allen et Hervé Duret, Christine Lelévrier et Christophe Noyé). S’appuyant sur des enquêtes de terrain, ces auteurs font apparaître les résultats contrastés d’une politique “ayant indubitablement changé la donne des banlieues”, comme le reconnaît en conclusion Jacques Donzelot. Reste à analyser dans quel sens. Les auteurs fournissent plusieurs pistes qui mettent à mal une vision par trop fermée de ces mutations. Bref, un ouvrage indispensable en cette période politique.
On pourra le compléter par un autre, se situant dans un registre très différent. Architecte urbaniste intervenant dans plusieurs projets de rénovation urbaine, Philippe Vignaud, qui avait déjà proposé un regard critique sur le PNRU dans La Ville ou le Chaos, revient sur le sujet, mais en élargissant son approche avec Une autre ville est possible. Non pas que l’auteur se soit converti aux thématiques “altermondialistes”, car il reste plutôt fidèle à un réformisme de bon aloi dans ses propositions “pour une renaissance urbaine”.
Dans un premier chapitre, il rappelle que les Trente Glorieuses caractérisées par un urbanisme d’État ont vu, à partir de 1973 et en moins de dix ans, les nouveaux quartiers d’habitat social “passer d’un statut de réservoir de valeur à celui de générateur absolu de coûts”, sur fond d’une vaste recomposition territoriale, économique et sociale.
Puis, sans transition, Philippe Vignaud s’attache à tirer un bilan de la rénovation urbaine, dans un deuxième chapitre intitulé “Politiques publiques : l’ANRU et la prime à la casse comme contre exemple”, qui constitue le cœur de son livre. Avec un point de vue très critique, loin des approches nuancées de la plupart des contributeurs de À quoi sert la rénovation urbaine ?. L’architecte urbaniste fait le procès sans appel d’une “volonté d’éradication des quartiers” dont il souligne l’échec patent, la majeure partie des reconstructions ayant lieu sur site ou à proximité immédiate et les tendances à la paupérisation des habitants n’ayant pas été inversées. Au passage, il pointe un phénomène peu analysé : “un contre mouvement à la démolition irraisonnée des grands ensembles : un mouvement radical de patrimonialisation de certains d’entre eux”. Auquel l’auteur a été lui-même confronté aux Courtillières à Pantin (cf. Urbanisme, n° 357, nov.-déc. 2007).
En fait, le paradoxe de l’auteur, concepteur urbain, est d’argumenter que “l’urbain ne peut pas tout” et qu’il faut donc penser la complexité de la ville, dans le sillage de penseurs comme Edgar Morin. Ce qui signifie concrètement des politiques publiques luttant contre la ville segmentée, s’inscrivant dans des stratégies de renaissance territoriale et ne négligeant pas la dimension économique. L’architecte urbaniste insiste beaucoup sur les données socio-économiques et territoriales. Il est visiblement moins à l’aise sur les dimensions liées à la diversité culturelle et religieuse qui sont au cœur des récents ouvrages de Gilles Kepel, Quatre-vingt-treize, et Banlieue de la République, Société, politique et religion à Clichy-sous-Bois et Montfermeil.
Au-delà d’un plaidoyer raisonné pour un État stratège, Philippe Vignaud sait parler de “l’Archipel des résignés” avec émotion, et même colère. Parce qu’il défend l’idée que, dans les quartiers “sensibles”, se joue l’avenir de la civilisation urbaine.
Antoine Loubière





( 









