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Où va la ville ? Formes urbaines et mixité
Jacques Lucan
Par Philippe Panerai

Jacques Lucan relance le débat sur l’îlot.  Cet ouvrage, qui répond à une commande de la Ville de Paris, compte 196 pages organisées en huit chapitres. Les observations, comparaisons et analyses qu'il contient visent, comme le souligne dans la préface Anne Hidalgo, première adjointe au maire de Paris en charge de l’urbanisme, à comprendre les évolutions récentes et à vérifier si les nouvelles formes urbaines apparues depuis une décennie apportent des réponses satisfaisantes aux objectifs de mixité sociale, culturelle et générationnelle affirmés par la Ville, et facilitent les montages opérationnels et le jeu des acteurs chargés de leur mise en œuvre.
Ce livre est ainsi construit en deux parties de quatre chapitres qui se répondent. La première traite de l’évolution de l’îlot au cours de ce XXe siècle encore tout proche et qui semble déjà si loin de nous. La deuxième développe les manières de faire qui se généralisent en France dans les grandes opérations d’urbanisme de la première décennie du XXIe siècle autour de la notion de macro-lot et en interroge les conséquences. Partant de l’îlot haussmannien – n’oublions pas que la commande vient de Paris –, ces deux premiers chapitres dressent à marche forcée une histoire de l’îlot, de sa dissolution jusqu’aux années 1960 et de son renouveau dans les années 1970. Lucan y montre que même lorsque l’îlot, en tant que forme urbaine, est jugé dépassé, anachronique, “il est quasiment impossible de se passer de l’usage du mot pour désigner ne serait-ce que des unités foncières”.
Le troisième chapitre, intitulé “Mutations 1”, s’ouvre par la consultation pour le quartier Masséna, remportée par Christian de Portzamparc, qui marque à Paris l’abandon du néo-haussmannisme encore triomphant dans les premières opérations Seine Rive Gauche. Se fondant sur une analyse argumentée de l’évolution des villes et de la société, Portzamparc nous propose, avec la ville de l’âge III, une nouvelle conception : l’îlot ouvert où se mêlent jardins privatifs et bâtiments discontinus. La continuité de l’enveloppe et le velum, la “croûte de l’îlot”, que dénonçait Henry Bernard en 1965, volent en éclats. L’îlot s’ouvre et se libère, prêt pour de nouvelles aventures.
Comme dans un opéra, vient alors un petit chapitre (n° 4) d’intermezzo : “La diversité maître mot de l’urbanisme contemporain”, où se mêlent la hantise des grands ensembles, la lassitude néo-haussmannienne, les remords de Buffi, la facilité plastique de Portzamparc, les façades enjouées d’Architecture Studio et les images de synthèse de quelques ZAC récentes. Lucan interprète la diversité, qui rassemble l’architecture gabaritaire aux profils obliques (zoning as a design guideline) et les formes sculptées, biaises, molles ou plantées échappées de quelques BD écologiquement bien-pensantes, comme l’affranchissement de toute typologie, ou du moins d’une typologie expressive où l’immeuble disait ce qu’il était, conduisant à “se défaire de l’image de l’immeuble qui borde la plupart des voies parisiennes”. Ce chapitre s’achève sur le contre-exemple paradoxal d’Herzog et de Meuron à Lyon Confluence : la ville variée qui n’apporte pas de réponse convaincante, l’éternel débat autour de la diversité n’étant pas encore tranché. Lucan a le mérite de l'aborder en distinguant “diversité” et “variété”. On serait tenté d’y ajouter la “singularité” des bâtiments que revendique Portzamparc dans son îlot ouvert. Autant de pistes à explorer.
Le chapitre 5, “Mutation 2 : de l’îlot au macro-lot”, s’ouvre par une question simple : “Qu’est qu’un macro-lot ?” à laquelle répond d’abord un louable effort de définition  – lot, îlot, macro-lot – qui revient sur la coupure instaurée par la consultation Masséna. En bref, un macro-lot serait un îlot-lot formé de plusieurs entités fonctionnelles et formelles associant plusieurs maîtres d’ouvrage dont l’un est généralement le leader, avec (ou non) plusieurs architectes dont l’un est le coordinateur.
Presque contemporain de l’îlot ouvert de Masséna, l’îlot Saint-Maurice à Lille, coordonné par Xaveer De Geyter, constitue l’archétype du macro-lot que Jean-Louis Subileau, directeur général de la SAEM Euralille, développera à Boulogne-Billancourt dans l’opération du Trapèze (2004). Partant de cet exemple, Lucan nous livre, à la manière de C. Durand, la marche à suivre dans le développement d’un macro-îlot quelconque, et en résume les objectifs – mixité programmatique, diversité architecturale, rapidité d’exécution. Et, sans en avoir l’air, nous révèle les logiques profondes de cette nouvelle manière de faire qui accompagne les évolutions récentes de l’économie et la recherche du rendement maximal à court terme. Rapidité d’exécution, diversité architecturale et mixité programmatique ont quelques conséquences.
La première est une nouvelle étape dans la concentration des opérateurs, le plus souvent privés : groupes bancaires et “majors” du bâtiment (par leurs filières aménagement) se partagent le marché, dans une série de montages où chacun est à son tour leader puis simple utilisateur, créant ainsi un réseau d’obligations diverses d’où sont exclus les opérateurs plus modestes. Cette concentration amenuise le rôle et les prérogatives des collectivités territoriales. Si les grandes villes bien dotées de services compétents et appuyées sur des SAEM solides peuvent diriger les opérations et imposer leurs exigences, qu’en est-il des villes plus modestes ?
La facilité de montage et d’exécution incite au permis de construire unique et à la mutualisation des parkings ainsi qu’à un traitement unifié des espaces verts – on retrouve les économies d’échelle qui justifient les concentrations –, avec leur inévitable conséquence, la division en volumes chère aux grandes opérations sur dalle des années 1960 et 1970. L’ensemble suscite un repositionnement des acteurs et de nouvelles pratiques de coordination.
Après ce vaste mouvement central, le livre s’achève par trois petits chapitres qui reviennent sur les thèmes liés à la commande politique : “Mixité et formes urbaines” (chapitre 6), “Formes urbaines et développement durable” (chapitre 7) et “Logiques du plan guide” (chapitre 8), dont je retiendrai deux questions : quelles différences autres que volumétriques et stylistiques entre le macro-lot et les vastes opérations sur dalle des années 1960-1970 ? Quelles capacités d’évolution à long terme pour ces macro-lots ?
On me dira – notamment les architectes auprès desquels Lucan a enquêté – que c’est la continuité du sol, au même niveau que le trottoir permettant l’accès direct depuis la rue aux entrées des logements et des bureaux, qui fait la différence, et que la division en volumes sait résoudre les questions de responsabilité dans la maintenance. C’est oublier que toutes les dalles ne sont pas perchées comme le Front de Seine ou les Olympiades. Mais les problèmes qui se posent trente ans après dans un proto-macro-îlot mixte à forte densité comme la dalle Villette à Aubervilliers, avec son parking mutualisé de 1 450 places, me laissent sceptique, ou tout du moins incitent à penser que le macro-lot devrait être réservé à des opérations exceptionnelles par leur ambition, leur situation et leur densité. Ce qui, depuis la place des Vosges et le Palais-Royal à Paris, appartient déjà à l’histoire.
Autant le dire clairement, j’ai trouvé cette étude particulièrement stimulante, non seulement parce qu’elle renoue avec des réflexions déjà anciennes et m’a fourni une occasion de m’y replonger, mais aussi parce qu’elle dit avec simplicité, mais preuves à l’appui, ce qui est, en orientant le débat vers le processus et non vers l’image, et en nous renvoyant cette question, à nous tous : “Est-ce que vous vous rendez compte de ce qui se passe ?”, et, à la Ville de Paris, commanditaire de l’étude : “Est-ce vraiment cela que vous voulez ?” Nous voilà avertis, nous ne pourrons plus dire que nous n’étions pas prévenus. L’architecture redevient une question politique.

Philippe Panerai

 
Éditions de
la Villette, 2012,
196 pages,
26,50 euros
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