
Intellos contre manuels ?
De déclarations tonitruantes en articles de presse alambiqués, une guerre des classiques et des modernes se fait jour, travestie en une fausse lutte de classes. Face aux embouteillages qui congestionnent la capitale, les people, l’élite, les “intellos” seraient exaspérés par les chantiers de la mairie de Paris tandis que les gens de peu, adeptes du “bon sens”, y retrouveraient une joie de vivre faite de simplicité et de gouleyante bonhomie. Si factice que puisse être l’argument, car aucune statistique sérieuse ne vient accréditer cette coupure sociale entre diplômés râleurs et manuels béats, l’idée est martelée, avancée comme argument pour contester, par exemple, les propositions de Rem Koolhaas aux Halles et défendre celles de David Mangin. Tandis que les “branchés” s’enthousiasmeraient pour l’architecte batave, les “vrais gens” batailleraient pour le jardin made in France.
Du pouvoir Vert
La réalité est tout autre. À l’origine du mécontentement palpable des Parisiens d’extractions diverses, les chantiers de la capitale, le tramway en particulier, et plus encore les mille et une roueries des Verts résolus à transformer Paris en une cité à petite vitesse. “Zones 30”, dos-d’âne, rétrécissements, pistes cyclables, couloirs à bus, autant d’aménagements urbains censés préserver la substantifique moelle de la vie parisienne mais qui la désorganisent. Comme d’habitude en France, le citoyen jugé immature se voit administrer une bonne leçon de conduite. On le punit en quelque sorte de vouloir jouir de sa ville comme il l’entend, en consommateur de pétrole et autres saletés néolibérales. Loin du rush et de l’agitation, Paris sera village, un point c’est tout. Et sept jours sur sept, il y flottera un faux air de dimanche. Voilà ce qu’on veut nous imposer, voilà l’esprit.
Hélas, l’esprit a des allures (des petites allures) d’ectoplasme. Car la mobilité, les flux, les accélérations deviennent pour tous ceux que le développement intéresse une nécessité, un sang qui tonifie. Vouloir réinsuffler à tous un sens perdu de l’attente en groupe, de la queue, de la file et du pas de curiste est une agression et plus encore une mauvaise action. Pour qui veut coller un tant soit peu à la frénésie chinoise, à l’explosion moscovite, s’accorder au rythme mondial des sociétés performantes, valoriser le travail, l’initiative, l’invention, osons le dire le bénéfice et les emplois, encenser le pas du cheval est une absurdité.
La parole aux riverains ou la privatisation de l’espace public
C’est pourtant avec une constance sans retenue que nos édiles enfoncent le clou. Ainsi de l’argument des associations de riverains. Pas un débat urbain sans le retour du même, l’éternel groupement de citoyens résolus à tout faire pour que rien ne se fasse. Chacun sait qu’en vérité, toute association est d’abord celle de quelques militants déterminés qui parlent fort et pour les autres. Après tout, cela suffit parfois à faire pencher la balance et pas toujours du mauvais côté. Écouter le peuple, pourquoi pas, mais, que je sache, il y a des élus pour cela, et supposer que la rue ait raison contre l’assemblée, c’est déjà pencher vers la dictature. Avec ces associations de riverains, on frôle l’inacceptable. Car enfin, de la division entre espace public et espace privé, il devrait rester au moins l’essentiel, l’idée que les personnes privées n’ont pas voix à régenter l’espace public du simple fait que leurs fenêtres le surplombent. Bien que ne résidant pas place des Vosges, boulevard du Temple ou même sur la Canebière, j’estime avoir mon mot à dire sur les aménagements qu’on y projette. Que Jean Tiberi ait voulu, du temps de son mandat de maire de Paris, transformer le 5e arrondissement en ville d’eaux en y édifiant une volée de fontaines toutes plus ratées les unes que les autres, ne m’a pas satisfait. Je l’ai dit. La ville est un espace de mobilité, un espace public où l’on circule. Il arrive même, eh oui, qu’on soit pressé.
Si l’on devait se ranger aux diktats des associations de riverains, mieux vaudrait encore adopter l’urbanisme des gated cities, ces villes closes que, d’ordinaire, on brocarde comme d’américaines extravagances. Dans ces ghettos de riches, les résidants décident de tout. Osons alors planter des grilles aux extrémités des rues et des boulevards et attribuons-en la jouissance aux propriétaires qui les bordent. Ce sera plus clair. Les associations de riverains pourront dès lors cultiver leurs potagers, dîner “bio” et transformer Paris en une poétique collectivité d’endives.
L’engourdissement de Paris
Peter Sloterdikj, le philosophe allemand (voir son excellent dernier livre publié chez Maren Sell, Sphère 3 : Écumes), a raison d’écrire que “nous sommes tous entrés dans la société de la gâterie”. Comme des enfants gâtés, nous râlons sans cesse, à l’image d’un enfant dont la chambre emplie de jouets l’exaspère car il ne peut plus rien y stocker. Chaque apport nouveau nous occasionne la douleur de ce qu’il remplace. L’abondance nous vole. Ainsi, le téléphone nous aurait fait perdre le sens du contact direct, la voiture nous aurait fait perdre le sens de la marche, le fast-food, le sens du repas en famille, et le repas en famille, le sens de la tomme de chèvre. Quant à Rem Koolhaas ou Jean Nouvel, ils nous ont dérobé le sens de la chaumière… Quand des critiques d’architecture soutiennent que “Paris, c’est le xixe siècle, un point c’est tout”, on est confondu d’autant de conservatisme. Mais le siècle de Napoléon III, c’était aussi celui d’Haussmann et de ses audaces ! On aura compris que ces militants classés en général à gauche sont, dans les actes, les moteurs d’une politique antisociale résolue. Faire de Paris une ville ennemie de toute innovation, où l’on promeut les couloirs à bus, mais où construire des logements devient un casse-tête, où l’idée d’édifier des tours, à peine sortie du placard, y est remise à toute vitesse, tout cela a pour conséquence l’effondrement du dynamisme économique. La conséquence est connue, l’investissement dans la pierre plutôt que dans la Bourse ou l’entreprise. Une valeur refuge qui se solde par un surenchérissement du mètre carré. Résultat, l’élimination des Parisiens les moins en fonds, et pas seulement les pauvres, mais encore les classes moyennes, celle des “intellos”. On comprend que ces derniers l’aient mauvaise.
Paris médaille d’or ou médaille dort ?
On sait que le maire de Paris espère décrocher les jeux Olympiques. Sans doute voit-il dans cette opportunité non seulement de quoi lui assurer un marchepied vers la présidence de la République, comme d’autres avant lui, mais également un moyen de développer la capitale. En cas de succès, ce sont surtout les abords de la ville qui seront valorisés, dynamisés. Tant mieux, le sort de Paris est aujourd’hui indissociable de celui de l’Île-de-France, les migrations de voyageurs en sont les premières preuves. D’où l’inacceptable endormissement prôné par quelques édiles à bicyclette. Quand on veut accueillir la flamme olympique et relever le gant du “plus loin, plus haut, plus fort”, on ne peut pas militer pour le plus petit, le plus mou, le plus terne ! Ce n’est point pécher par excès d’intellectualisme que d’afficher cette conviction.