La densité urbaine, c'est tendance. Pas un discours, pas un colloque professionnel, pas un SCOT qui ne se place sous sa protection. On aimerait savoir combien des adeptes du culte vivent dans les bas étages d'une rue populeuse, et sans le secours d'une résidence secondaire. La densité des logements est seule en cause. Les activités peuvent disposer de zones largement calibrées. Les centres commerciaux périphériques ne dépassent pas un niveau. Partout, y compris dans les secteurs centraux des agglomérations, de vastes terrains en déshérence attendent leurs aménageurs, tandis que s'étirent les négociations foncières et les procédures d'urbanisme. Et les arrière-cours de la ville consomment sans frein de vastes surfaces : aéroports, stockages, traitements de déchets, etc.
La densité ainsi conçue s'opposerait à l'étalement. Nos villes, comme chacun sait, se vautrent coupablement à la campagne. Chaque fois que la population métropolitaine française augmente d'un habitant, environ 1 500 m2 de territoire sont artificialisés. Dans les grandes agglomérations où les mêmes évaluations sont tentées, on peut frôler 800 m2 par personne. Notons que la notion d'artificialisation englobe, par exemple, les jardins publics et privés, et que le nouvel arrivant, souvent un nouveauné, n'est pas le consommateur direct de cet espace. Le vertueux (et prospère) habitant du centre prend aussi l'avion, plus souvent même qu'un bébé périurbain.
Des constats d'étalement similaires valent pour tous les pays, développés ou non, avec des variantes dans le jugement. Il faut croire que de forts ressorts agissent. La ville disséminée est-elle plus coûteuse, moins écologique, moins durable qu'une autre (et laquelle) ? C'est l'opinion courante. Elle ne repose, et ne peut reposer, sur aucune recherche convaincante. Un système urbain, en effet, comporte trop de variables et trop de critères d'appréciation pour être optimisé. Une certitude est que, toutes choses égales par ailleurs, sur un terrain donné à prix connu, la densification augmente le plus souvent les prix de revient par mètre carré de plancher, notamment à cause des coûts de structures et de stationnement. Par ailleurs, des choix radicaux en matière d'énergies renouvelables, de matériaux recyclables, de traitements des eaux et des déchets exigent de la place. Mais ces remarques ne sont pas très probantes dans un sens ou un autre, parce qu'il faudrait, pour juger, mesurer les infrastructures primaires, les déplacements induits, l'entretien des espaces ainsi créés, les pratiques sociales, puis enfourner le tout dans des modèles économétriques cyclopéens.
Les condamnations les plus solennelles de l'urban sprawl sont par conséquent d'essence politique et culturelle, mais des nuances s'imposeraient. La suburbia est à certains égards une anti-ville. Les bidonvilles du Caire ou de Lima sont au contraire parfaitement denses et urbains, comme la joyeuse mixité sociale du 16e arrondissement de Paris.
Densifier, mais où et comment ? À l'échelle d'une région urbaine, il est bien tard. Du reste, il n'est plus temps de parler au futur. L'unité urbaine de Paris (en gros l'agglomération vue par l'INSEE) compte 35 hab./ha (Ville de Paris comprise, naturellement), l'aire urbaine de Paris (le bassin d'emploi) 11 hab./ha. Divisez par 2,5 environ pour obtenir la densité de logements. Pour une agglomération moyenne comme Caen, on obtient respectivement 14 et 3 hab./ha. Édictez enfin des règles claires pour contenir les constructions dans les périmètres déjà urbanisés. Des propriétaires fonciers verseront bien des larmes. Restez-y insensibles, comme l'ont été nos durs voisins du nord de l'Europe. Dans vingt ans, vous aurez gagné 15 à 20 % de densité moyenne, à supposer que la construction se poursuive à grand train, sans démolitions notables. Le territoire concerné sera encore plein de trous. Du reste, rien de cela n'est entrepris, la dissémination perdure.
C'est donc une autre échelle de densité qui est principalement visée aujourd'hui : celle des terrains constructibles, commandée par les PLU. Mais, puisque les politiques locales de régulation des marchés restent l'exception, les effets fonciers seront paradoxaux, selon le principe de base suivant : à peine une densification est autorisée que les propriétaires de terrains bruts monteront leurs exigences, jusqu'à faire revenir les charges foncières unitaires au montant antérieur. Considérons la carte de destination générale des sols du projet de Schéma directeur de la région Île-de-France/ SDRIF (février 2007) : des "zones de densification préférentielle" sont sommairement délimitées, sous des petites boules rouges. Aucune révision des PLU ne traduit encore réglementairement ces intentions, mais, sous les boules, sonne déjà la petite musique du jackpot.
Pourquoi un mot d'ordre rudimentaire, au surplus impopulaire, sans échelles territoriales, sans contenus fonctionnels précis, sans images, sans traductions opérationnelles aisées, a-t-il un tel succès ? Difficile d'oublier que des structures de production et de financement sont en jeu. Si la densification produit plus d'immeubles et moins de maisons, c'est autant de gagné pour les promoteurs des premiers, contre les constructeurs des secondes. À quoi s'ajoute le plaidoyer tonitruant des partisans des tours, qui ne se contentent plus d'y mettre des bureaux, mais y voient aussi des logements et même des logements sociaux, et qui font de la densité un argument central. Pourtant, une chose au moins est sûre : les tours ne produisent pas de quartiers très denses, sauf à s'asseoir sur toutes les règles de prospects, à supprimer les sous-sols épais et donc les stationnements, à rapetisser les parvis et à interdire les lotissements d'habitation qui germent, si j'ose dire, très loin dans leur ombre.
Assurément, il convient d'utiliser les sites disponibles dans le tissu urbain continu et de soigner dignement nos périphéries. Mais si on parlait en premier de continuité de l'espace public, si on rapprochait habitat, boutiques et artisans, qui avaient fait alliance depuis le néolithique et qu'on sépare désormais, si on collait mieux à la demande résidentielle, si on améliorait nos outils fonciers, si on réanimait l'aménagement en déclin (donc les ZAC en pratique), si on s'attaquait aux questions institutionnelles qui handicapent aujourd'hui la maîtrise d'ouvrage de projets complexes, mais j'en oublie, on verrait renaître la demande d'urbanité et diminuer le gaspillage de sol, sans avoir à user d'une langue de plomb.