N°364
Janvier | Février | 2009
Transmettre
Michel Corajoud
— Consulter les archives

1/ 

Éditions de la Villette, 2008, 246 pages, 

24 euros (cf. la note de lecture de Thierry Paquot in Urbanisme n° 362, sept.-oct. 2008).

 

Grand Paris : un métro en première couronne ?
Par Marc Wiel, urbaniste, consultant

Les débats autour des projets d’Orbital, Arc Express ou Métrophérique en Île-de-France dans le cadre du schéma directeur ou dans celui de la consultation sur le Grand Paris illustrent à l’envi que la réflexion urbaine n’est pas sortie en France du “spatialisme”, de son tropisme morphologique, de la pensée magique qui inspire les inventeurs de lieux. Cela marche toujours.

 

Dans son ouvrage Paris Métropole. Formes et échelles du Grand Paris /1, Philippe Panerai a bien traduit cette approche habituelle à l’homme de l’art. La banlieue est sous-équipée en centralités, il suffit de mailler le réseau pour pouvoir faire pousser autant de centres aux nœuds de chaque maille. Voici le grand projet fédérateur qui va sortir la banlieue de sa position subalterne. Et que l’on ne nous mette pas un tramway, les banlieusards ont aussi droit à la vitesse. Vitesse, le mot est lâché. Il y a la bonne vitesse, celle des transports collectifs, et la mauvaise, celle des autoroutes urbaines. Eh bien non ! Il n’y a ni bonne ni mauvaise vitesse : la vitesse, quelles que soient ses modalités, a des avantages et des inconvénients. Certains de ces inconvénients peuvent être plus ou moins contrariés par d’autres politiques urbaines que celle de la mobilité. La vitesse, c’est la mise en concurrence des territoires et celle-ci a des avantages et des inconvénients. Si on veut un territoire doté partout de services de proximité suffisants, socialement mixte, avec la possibilité pour tous de choisir son mode d’habitat à un prix raisonnable, et enfin permettre l’efficacité économique du système urbain, il faut proportionner la vitesse et le coût du déplacement différemment selon sa nature. Un schéma directeur d’urbanisme se doit de fixer le cadre de la concurrence dans la compétition pour l’espace avec le souci de respecter beaucoup de choses plus ou moins contradictoires. Il est donc d’abord un document qui coordonne des politiques publiques avant de donner priorité à tel ou tel projet. 

L’insuffisance de la qualité de la desserte en transports collectifs de la première couronne va exiger des investissements, c’est sûr. La vitesse est moins une question de matériel que de passage ou non en souterrain et d’espace entre les stations. Il faut une vitesse suffisante pour donner l’accessibilité à suffisamment d’emplois, sans prétendre la donner à tous les emplois, tant qu’on n’a pas garanti une certaine égalité dans la possibilité de déménager. C’est le liant qu’aucun schéma spatialisé ne suffira jamais à garantir par lui-même, et qui fera de l’urbaniste qui en reste au dessin un perpétuel marchand d’illusions. En revanche, des métros légers peuvent être utiles pour permettre la diffusion des fonctions métropolitaines, qui sinon auront toujours intérêt à se concentrer, ce qui déséquilibrera socialement l’ensemble de l’organisation du territoire métropolitain comme c’est le cas actuellement. Espérons qu’un jour les spécialistes des différentes disciplines de l’urbanisme apprendront à se parler entre eux. En tout cas, les controverses actuelles en donnent l’occasion.

 


 

Mea Culpa !

Dans mon compte rendu de la Conférence citoyenne (Urbanisme, n° 363, page 13), je faisais dire à Pierre Mansat que la Ville envisageait la construction de tours dans le centre. Celui-ci m’a précisé par mél que rien de tel n’était prévu. Dont acte.

 

Crédit photo : D.R.
Grand Paris : quelques mises au point
Par Thierry Paquot

L’hebdomadaire Le Point titre son édition datée du 20 novembre 2008 “Le Grand Paris en 2020” et précise sur la couverture “24 pages spectaculaires”. Comment résister à une telle annonce alléchante ? Le journaliste Denis Demonpion annonce la couleur : “Paris fait peau neuve. La bataille des grands chantiers est engagée” ; suit la liste archi-connue des projets non encore vraiment programmés. Quant au dossier, rien que du vieux ! Des illustrations publiées par la presse quotidienne il y a plusieurs mois, et dans la presse spécialisée avec bien plus d’informations et surtout de points de vue critiques. Comment rester neutre face à de telles propositions contradictoires entre elles ? Comment ne pas aider le lecteur à se forger une opinion en chahutant le discours officiel des uns et celui, plus codé, des professionnels ? Le travail journalistique consiste à fournir, le plus clairement possible, les pièces d’un dossier, à en indiquer les forces et les faiblesses, les atouts et les manques, à les chiffrer, à les inscrire dans une histoire plus longue… Au lieu de cela, un texte plat, sans aucune idée, sans grille de lecture, sans interrogation sur l’intérêt même d’un Grand Paris ou de la construction d’une tour, fût-elle pyramidale ! Le point zéro de la réflexion et de l’information. Heureusement, le lecteur curieux pourra se reporter à la collection complète d’Urbanisme, revue née en 1932, entre autres sur la question du (déjà) Grand Paris…

L’Atelier parisien d’urbanisme (APUR) propose un petit volume cartonné (Paris 21e siècle, 2008, APUR/Le Passage, 64 pages + DVD, 12 euros), indiquant l’état de la capitale sur les plans sociologique, économique et urbanistique. Le DVD correspond à 1 200 pages de données, de cartes, de photographies et de projets architecturaux, classées par arrondissement. C’est par conséquent un outil très utile pour les urbanistes, mais aussi pour les citoyens préoccupés par la question urbaine. Un éditorial insipide d’Anne Hidalgo précède un satisfecit décerné à la politique urbaine de la municipalité, document illustré de projets d’architecture plutôt inquiétants. Pas un mot sur les relations à inventer entre un nouveau territoire et les pratiques démocratiques, c’est-à-dire la gouvernementalité d’un éventuel Grand Paris. C’est cet aspect que Valérie Pécresse, dans une tribune publiée par Le Monde (25 novembre 2008), met en avant, sans malheureusement en dire plus que les sempiternels yfaut et autres yaqua. 

Le Grand Paris est une ambition politique avant d’être un dessin d’architecte ! L’emploi, les transports (la gratuité !), les logements sociaux, les universités, les hôpitaux, les équipements culturels, les parcs et jardins ne trouveront de réponses à leurs nombreux problèmes que lorsque sera débloqué le processus de décision, tributaire, pour l’instant, d’un ubuesque emboîtement d’instances aux territoires différents. Et aussi et surtout lorsque des expérimentations seront enfin osées, en partant des initiatives des habitants, ainsi que la mise en réseau d’entreprises, d’administrations, d’associations… 

 

Grands territoires : les espaces de la croissance démographique
Par Olivier Piron, inspecteur général de l’Équipement

L’INSEE met progressivement en ligne les résultats des enquêtes censitaires réalisées de 2004 à 2008. Actuellement les résultats de 80 % des communes de moins de 10 000 habitants, et de pratiquement toutes les communes de plus de 10 000 habitants sont disponibles. Les chiffres rigoureux devraient venir cette année, mais on peut commencer une première analyse des tendances lourdes, présentées dans le tableau ci-dessous, en raisonnant bien entendu par ordre de grandeur.

D’où les grandes constatations suivantes :

 

a) Le taux de croissance de la population a connu un vif rebond, dû tant à la reprise de la natalité qu’à un solde migratoire externe plus élevé. Ce qui explique en partie une tension constatée en matière de logement, car le rythme de construction nécessaire avait été de fait sous estimé par les autorités responsables au niveau national. 

 

b) 45 % de l’accroissement de la population s’est effectué dans des communes rurales, qui pourtant ne représentent que 25 % de la population métropolitaine. Le souhait de la loi SRU, qui demandait dans son article 1 de maîtriser l’urbain et de développer le rural, est donc réalisé.

Par ailleurs, des analyses plus précises montrent que ce taux de 1,20 % par an est quasiment uniforme par strate de communes. Même les communes de moins de 50 habitants ont retrouvé de la population, ce qui est une première depuis 1848. Il y a donc là un changement sensible par rapport à la période antérieure 1990-1998.

Bien entendu, ce développement est plus fort en zone périurbaine que dans les communes rurales hors aire urbaine. Mais là aussi il reste globalement positif, avec plus de communes en croissance qu’en décroissance. 

Enfin, le taux de desserrement y est équivalent à celui connu au niveau national – autour de 0,7 % par an – soit un rythme d’évolution du parc de 2 % par an. 

 

c) Le développement des communes entre 2 000 et 10 000 habitants, qui sont urbaines pour la plus grande partie, est supérieur au rythme national moyen, et légèrement plus élevé que dans la période antérieure.

 

d) La catégorie des communes entre 20 000 et 200 000 habitants n’est pas homogène. Comme le montrent des analyses plus détaillées par strate communale : hors Île-de-France, les rythmes d’évolution sont assez homogènes autour de 0,15 % par an ; en Île-de-France, ils tournent autour de 0,8 % par an.

 

e) Les communes entre 10 000 et 200 000 habitants hors Île-de-France ont connu une croissance démographique nettement inférieure à la moyenne nationale, avec prés de 40 % d’entre elles en décroissance, sans que ce soit forcément lié à leur situation économique ou financière. Le rythme de construction y est à peine au-dessus du point mort.

 

 

f) Les communes au-dessus de 200 000 habitants, toutes hors Île-de-France, ont connu cette fois une croissance démographique nettement supérieure à la croissance nationale, avec un taux de desserrement de l’habitat en gros conforme à la moyenne nationale. L’effort de construction y a donc été soutenu. L’effet métropolitain joue à plein.

 

g) Les communes urbaines en Île-de-France, hors Paris, se sont développées à un rythme en gros semblable à celles de métropoles provinciales. Mais il existe une différence notable : cette augmentation s’est faite essentiellement par mobilisation du parc existant, avec un taux de logement vacant qui retrouve celui de 1968, c’est-à-dire avec très peu de marge de manœuvre. Le desserrement général en France s’y traduit au contraire par un resserrement de la population. 

 

h) Les chiffres concernant Paris montrent une augmentation de la population recensée. Mais chacun reconnaît que le recensement de 1999 était de mauvaise qualité, avec des évaluations par défaut. On peut penser que la population reste au moins stable. 

Ces données statistiques peuvent conduire aux constatations suivantes :

– Les choix des Français sont assez typés : soit l’intensité urbaine, et les aménités correspondantes, des grandes villes : soit le confort spatial et les aménités liées au calme et au paysage des petites communes.

– Ce sont les communes les moins peuplées, avec les plus faibles niveaux de service, et la DGF par habitant la plus faible, qui croissent le plus. Aujourd’hui, les maires bâtisseurs, ce sont les maires ruraux. Les questions rituelles sur le coût de l’étalement urbain ont apparemment trouvé leurs réponses.

– La forte croissance de la population en Île-de-France s’est effectuée grâce à une forte mobilisation du parc existant. Mais c’est un fusil à un coup. L’Île-de-France a un fort taux de migration interne négatif. Elle ne loge plus les franciliens. 

– Enfin d’une manière générale, et sur le seul plan démographique, le discours “Refaire la ville sur la ville” a permis à peine de maintenir en place la population existante.