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n° 367 Juillet-Août 2009
Ville et presse

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n° 373
Juillet-Août 2010
Villes créatives ?
 

Agora

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Éditorial
(in extenso)
Par Antoine Loubière

Alors, le Grand Paris ? Patience, chers lecteurs, nous préparons un méga-dossier pour la rentrée de septembre. Mais notre rubrique Agora vous offre un avant-goût, fortement polémique certes, de notre prochain numéro. Disons-le tout net. Notre comité de rédaction était à la base largement composé de “sceptiques”. Mais il a longuement discuté, un soir de mai, des résultats de la consultation internationale du “Grand pari de l’agglomération parisienne”, pour finalement se diviser en deux camps. Les sceptiques qui le sont restés et se font caustiques suite à leur visite de l’exposition organisée à la Cité de l’architecture et du patrimoine – Jean-Michel Roux entre autres incarne avec une verve réjouissante cette sensibilité. Les sceptiques qui se sont laissé emporter par le mouvement et se réjouissent, tel Olivier Mongin, que le débat sur la métropole parisienne prenne enfin de l’ampleur. Même si les concrétisations restent évidemment floues à l’heure où nous écrivons.
Remarquons cependant, alors que nous publions un dossier sur les (parfois) difficiles relations entre la presse (écrite) et la ville, que le Grand Paris fait parler d’architecture, mais surtout d’urbanisme à l’échelle métropolitaine, la plus ambitieuse qui soit. La presse est remplie d’images – pas toujours très réalistes – et d’interviews de concepteurs volontaristes, tandis que collectivités et associations multiplient débats et échanges avec les équipes. Ce n’est pas la revue Urbanisme qui s’en plaindra.
 

Notes


Le GRAND PARI de l'agglomération Parisienne
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Grand Paris
Une architecture spectacle...
(in extenso)
Par Gérard Monnier *

La question récurrente de l’agglomération parisienne et de son devenir est devenue pour le personnel politique un gisement permanent d’opportunités. Naguère, la planification et les schémas directeurs cadraient les choix dans le temps long. On lui substitue aujourd’hui le temps court des événements, des discours datés, et “l’exposition” prime sur la “consultation”. La mise en forme l’emporte sur le contenu, la performance brillante de la communication sur l’élaboration de solutions. La démonstration du nouveau cours des choses vient d’en être faite avec la “Consultation internationale sur l’avenir de la métropole parisienne”, qui aboutit à l’exposition à la Cité de l’architecture et du patrimoine, et avec le discours du président de la République le 29 avril 2009. On ne reviendra pas ici sur celui-ci, assemblage habile d’une concertation programmée avec les élus sur les projets en cours et de l’appui au secrétaire d’État chargé du développement de la Région-capitale et à la Région Île-de-France pour un nouvel équipement ferroviaire.
Plusieurs indices conduisent à penser que l’opération a été menée pour aboutir, sans plus, à mettre en scène l’intervention présidentielle. En évitant les questions qui fâchent, l’analyse critique de l’existant par exemple, et l’engagement dans les commandes. Si la consultation avait des objectifs prospectifs décents, elle s’écartait  de la problématique du concours, et pour cause : il y a une réglementation, une jurisprudence des concours internationaux, que les architectes connaissent bien et qui sont contraignantes pour le maître d’ouvrage. Et, après une consultation, rien donc n’oblige à faire juge le public en lui montrant les propositions non retenues. Premier symptôme.
De part et d’autre, la demande a provoqué une étonnante amnésie : tous font le choix d’ignorer les phases précédentes, du SDAU de 1965 au récent SDRIF, les villes nouvelles qui en découlent, avec leurs équipements et les emplois, autant d’obstacles à l’infamie de la “ville-dortoir”. Deuxième symptôme.
La consultation débouche sur un étonnant exercice à contre-emploi : des architectes qui parlent aménagement, géographie, qui portent des projets de transport, qui fixent les lieux du divertissement, qui animent un art urbain sans monuments (un “Panthéon à pied”, projet Castro) ; des images au kilomètre, des formules à foison, mais des idées ? Quelques-unes, mais minuscules, juste dignes d’un urbanisme de comptoir : un TGV à la Défense “pour l’ouvrir sur l’Europe” ; le vœu, aussi pieu que naïf, d’une architecture “de niveau international” (?) (Richard Rogers au micro de France Culture). Troisième symptôme. Décidément, “il n’aurait pas fallu confier ce travail à des architectes : ça reste assez pauvre, même si le côté stars a servi la communication” (François Ascher, Le Monde, 14 mai 2009).
Ainsi, une dizaine d’architectes acceptent d’entériner la dérive de leur métier. Oubliées les structures improbables, les architectures-systèmes délirantes, les visions d’utopies, au profit de postures modestes : des interventions douces, des réglages, de la réanimation, du bouche à bouche. Abandonnés les contre-projets, les polémiques, les manifestes. Écartés la question de la gouvernance, le rôle des élus, des administrations expertes, des sociologues, dans un territoire vide de banlieues plus ou moins difficiles, de zones d’exclusion et de privilèges. Quatrième symptôme.
Confirmation du rôle confié à la Cité de l’architecture, omni-présente dans le dispositif, au point de compacter l’exposition dans des conditions peu dignes du Grand Paris, alors que d’autres dimensions étaient sans doute nécessaires. Cinquième symptôme.
Ainsi, des architectes d’un talent confirmé négligent leur domaine de compétence ; la tradition de la double invention, typologique et technologique, qui organise le bâti, qui fixe l’identité, qui stimule “l’imaginaire collectif” (Thierry Paquot). Pour faire court : quelle suite convaincante donner à l’invention des tours et des barres, de la “ville de l’auto”, du béton et du verre ? Quel impact aura l’économie d’énergie sur le paysage bâti ? Mais des architectes qui n’oublient pas de jouer, avec désinvolture, sur le credo du tout-libéral ; ils demandent la déréglementation du foncier, la fin de l’encadrement des droits à construire (projet Lion). Ils anticipent et cautionnent le cœur de l’exposé présidentiel (Hervé Kempf, Le Monde, 10-11 mai 2009). Faut-il leur rappeler ce que la profession d’architecte elle-même doit à une réglementation protectrice ?
Avec, en échange, aucun engagement des décideurs, simplement invités à “en faire bon usage”, comme le déclare impavide la ministre de la Culture ! Ou “comment devenir des intermittents aussi satisfaits que précaires ?”.
 

Notes


* Historien de l’architecture, professeur émérite de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne.
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Rien que du neuf !
(in extenso)
Par Jean-Michel Roux, consultant

Il faut dire un mot de la mise en scène. Dans une longue galerie, dix petites chapelles privées sont alignées. Dans chacune, l’officiant dit sa messe, en boucle et sur écran. Les parois sont couvertes d’images saintes. On remarque quelques objets cultuels en trois dimensions. On peut appuyer sur des boutons pour éclairer les cryptes. On trouve de l’hermétisme, des nez rouges, et aussi des exposés raisonnés mais elliptiques. Des tronçons grandeur nature du Moyen Âge, survivants du musée des Monuments français, dominent ces miniatures du xxie siècle à bâtir.
Nous n’en sommes qu’aux premières impressions, même avec les synthèses et les catalogues mis à la disposition du public. Impossible d’ailleurs de comprendre certaines démarches, sinon peut-être en rassemblant, en lisant et en commentant les travaux complets de chaque équipe. Mais c’est un monachisme à créer, pour les prochains siècles. La consultation veut “examiner la question urbaine sous tous les angles”. Il reste pour l’instant des images et leurs architectes, dans les affiches, dans l’exposition et dans les médias. Il faudra fouiller profond pour retrouver des traces des autres contributions. Le diagnostic manque, par exemple le simple fait que, malgré des performances productives estimables, la croissance quantitative de l’Île-de-France, en habitants et emplois, est modérée et, par certains aspects, déséquilibrée.
Depuis le schéma directeur de 1965, le vocabulaire et les représentations ont changé. Moins d’emprunts à l’art militaire, plus aux sciences du vivant : pores, rhizomes, noyaux, éponges, plans conçus comme des agrandissements de coupes tissulaires, beaucoup de vert, Kyoto oblige. Partout la certitude que la densité engendre l’urbanité (l’inverse serait plus vrai) et que cette urbanité culmine avec la figure totémique de la tour. Pour résumer : il faut compresser le bâti, et détendre les champs et les forêts.
Ainsi, de grands vaisseaux spatiaux se posent sur la métropole. Certains laissent un trou au milieu, où se perpétue le Paris historique, d’autres non. Les productions des soixante-dix dernières années sont froissées comme des brouillons ratés. C’est mérité, chacun en convient. Des évidences fort anciennes sont rappelées, de façon assez vaniteuse mais utilement tonitruante, et des idées connues sont redessinées : les terrains abondent s’ils sont aménagés ; un maillage plus serré de transports en commun s’impose ; on peut relooker les grands ensembles et le tissu pavillonnaire ; l’agriculture et la forêt font partie de la politique urbaine ; la basse Seine peut prolonger la métropole. Puis chaque architecte choisit ses sites et nous donne sa vision idéale du port de Gennevilliers, de la boucle de Vitry, de la gare Paris Nord, de Montparnasse ou de l’île de la Cité. Les journaux ont saisi l’aubaine, ils couvrent leurs pages de ces images dont le caractère commun est de ne laisser voir aucune trace de vie humaine. Les Franciliens y cherchent vainement une terrasse où prendre un café, et peuvent espérer qu’on épargnera leur logis.
Est-ce le Grand Paris de demain ? Sans doute pas. La consultation ne fournit ni mode d’emploi, ni calendrier, ni scénario d’application, ni analyse de la demande sociale, ni prévisions technologiques. La moindre estimation laisse présager des investissements techniques et fonciers pharaoniques. Seule est limpide la confiance exprimée par les exposants dans leur propre design. En somme, l’exposition peut se suffire à elle-même. C’est l’apogée de l’urbanisme d’écran. Cependant l’effet d’annonce peut être salutaire, pour créer des maîtrises d’ouvrage et orienter les capitaux. Les grandes rocades de transports en commun, inscrites dans les plans depuis plus de quarante ans, cherchaient toujours leur financement : le président va créer un fonds. Il faudra encore des décennies de travaux.
Les maîtrises d’ouvrage urbaines : c’est la question centrale. Les équipes consultées, à une exception près, ont presque parfaitement contourné la question prioritaire de la gouvernance. Le Grand Paris reste acéphale, bloqué par une dissémination archaïque des pouvoirs, seul de son genre parmi les métropoles de cette taille, avec une distribution très inégale des attentions publiques et de la citoyenneté. Derrière la satisfaction affichée par les grands féodaux de la Région-capitale, toutes tendances politiques confondues, on ne peut que voir un consensus conservateur. La prospective urbaine, chez nous, a ses beaux jours derrière elle, aux alentours de 1900, disons.
 
© D.R.
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Dix équipes en quête de métropole…
(in extenso)
Par Olivier Mongin*

Du déroulement de l’opération à grand spectacle du Grand Paris, l’exposition inaugurée à Chaillot permet de retenir les premières leçons /1. Toutes les équipes, mais elles sont beaucoup trop nombreuses pour que l’on s’y retrouve, fourmillent d’idées, dessinent allègrement et font preuve d’un souci pédagogique à l’oral (le cours de quinze minutes de Christian de Portzamparc est à diffuser dans les écoles). Un souci qui se démarque d’une scénographie où les équipes présentent courageusement leur travail dans des petits habitacles dont le look hésite entre la salle de massage, le tipi indien et la carcasse de fusée.
Mais oublions les conditions invraisemblables de la visite, et revenons-en à l’esprit de l’exposition et aux riches publications qui l’accompagnent. Ce qui était prévisible s’est passé : on parle de projets architecturaux, on se risque à des prévisions urbanistiques, on imagine un autre Paris, mais on se borne à évoquer des projets possibles. Toujours le projet ! Ce qui signifie deux choses : tout d’abord, on ne parle quasiment jamais, si l’on excepte Richard Rogers, des questions de gouvernance, de la capacité politique de décider et de réaliser des projets ; ensuite, la question de l’imaginaire, c’est-à-dire celle d’une vision historique susceptible de porter un projet, est aux abonnés absents. La gouvernance politique et l’imaginaire historique qui passe par des habitants, voilà deux thématiques hors sujet. C’est un peu gênant quand on se souvient que le Grand Paris a d’abord suscité des polémiques sur la gouvernance, vite oubliées au nom d’un consensus illusoire car provisoire. Quant à l’imaginaire ! Comment penser que l’on puisse se passionner pour l’avenir de Paris en oubliant que c’est une ville-capitale et qu’en France – un pays dont le territoire a longtemps été l’affaire du seul État et de ses grands corps – ce n’est pas rien ?
Celui qui veut glaner et profiter de bribes de l’exposition pourra cependant s’arrêter à l’entrée de la première salle. Michel Lussault, au demeurant co-président avec Paul Chemetov du conseil scientifique de la consultation (tiens, deux membres du comité de rédaction d’Urbanisme !), géographe et auteur de L’Homme spatial (Seuil, 2007), a rédigé un glossaire substantiel, histoire de rappeler (il était temps) le contenu de la commande qui sous-tendait à l’origine cette consultation. Des dix expressions retenues, il ressort qu’une expression, à rallonge mais la plus décisive, a été contournée, celle de “métropole du xxie siècle de l’après-Kyoto” (“cet objet constituait la cible de la consultation. Le problème est qu’il est difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir ce que cette expression désigne, ce qui a mis les équipes à la peine”), que le sens des neuf autres n’est simple à comprendre qu’en apparence (“auto-organisation urbaine”, “centralité”, “commutateur urbain”, “étalement urbain”, “logistique”, “mobilité”, “non-bâti”, “proximité”, “séparation”), et enfin qu’une autre a été oubliée, celle d’imaginaire (à laquelle Michel Lussault a consacré un article de référence dans Urbanisme /2). Bref, les agences d’architectes ont été rappelées à l’ordre d’un urbanisme à l’échelle métropolitaine mais on ne parle pas trop de limites (à l’exception de la limite poreuse du “grand paysage”), on a remis les pendules à l’heure d’un “urbanisme des flux”, on a envisagé la fameuse rocade de transports qui aurait dû être construite avant les ensembles en tous genres, on découvre les flux, les mobilités, les rhizomes, on remet en cause l’urbanisme fonctionnaliste et le zoning, on ne prend pas plaisir à imaginer du nouveau pour le nouveau… Mais il serait grand temps d’adopter un minimum de langage commun. Ildefons Cerdà, et plus récemment David Mangin et Philippe Panerai, ont rappelé à l’ordre des mots en rédigeant des glossaires comme le fait ici d’entrée de jeu Michel Lussault ! Le ministère de la Culture aurait pu cadrer “un tout petit peu plus” la consultation sur le Grand Paris, peser le poids des mots, se risquer à des choix sémantiques. Les politiques devraient privilégier les mots et ne pas se satisfaire des seules images (qui ne sont en rien un gage d’imaginaire collectif !).
Pour le reste, le Grand Paris est un feuilleton à suivre : les projets passeront inéluctablement  au tamis de la gouvernance, et seul un imaginaire parisien renouvelé et moins muséal permettra de modifier les liens entre les périphéries et le Paris historique et haussmannien. En tout cas, merci pour le glossaire : c’est un bon début de cours de culture urbaine contemporaine, qui peut aider à poursuivre cette aventure au long cours…
 

Notes


* Directeur de la revue Esprit.

1/
J’ai développé tous ces points dans “Dix équipes en quête de métropole”, Esprit, juin 2009.

2/
“Les chemins de la démocratie”, in Urbanisme n° 342, mai-juin 2005.
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Les “pelles à Starck”
(in extenso)
Par François Chaslin*

La Régie autonome des transports parisiens (RATP) est fière de sa stratégie d’échanges culturels avec des pays étrangers. Voici de quoi il retourne : elle reçoit une œuvre artistique, qu’elle installe à Paris dans une station de métro en contrepartie d’une sorte de droit de tirage d’une station Art nouveau signée Guimard. Ainsi, une grande verrière de Loubennikov (Ryaba la poule, très graphique et colorée) a-t-elle été inaugurée à la Madeleine, en échange d’une entrée Guimard pour la station Kievskaïa de Moscou. Deux verrières de Judy Ledgerwood, Jour et Nuit, ont été placées dans la station aérienne de Bir-Hakeim contre l’envoi d’un Guimard pour la Van Buren Street de Chicago. La station Champs-Élysées-Clémenceau a été décorée d’azulejos portugais (très jolis, très frais) en échange d’une guimarderie pour la station Picoas de Lisbonne. Un des accès de Palais-Royal accueille une fresque mexicaine constituée de centaines de milliers de perles de couleur du folklore huichol, en échange de quoi un Guimard a été transplanté à la station Bellas Artes de Mexico. Bientôt, un autre sera à Montréal. Et ainsi de suite. Un jour, il y aura du Guimard de contrefaçon partout. Car c’est bien de la contrefaçon.
Cette initiative ne me paraît pas contribuer à l’enrichissement du monde. Plutôt à son appauvrissement. À son nivellement. On rencontre les mêmes Sanisette, panneaux d’affichage, Abribus, les mêmes bancs publics, les mêmes amoureux peut-être (dans le genre Erasmus), les mêmes gares à vélos (du genre Vélib’), les mêmes mâts de signalétique et les mêmes chaussures de marque dans toutes les villes du monde. Notamment, pour ce qui est du mobilier urbain, du fait de la puissance globalisée de sociétés comme JCDecaux et ses deux grands rivaux, les américains Clear Channel et Viacom.
Decaux a vendu partout les bornes d’information que Philippe Starck avait créées pour Paris en 1992 en forme de spatules de fonte. On les appelle couramment “pelles à Starck”. Elles sont très bien, dans leur genre, mais elles auraient gagné à ne pas être mondialisées. On aurait préféré qu’elles renouvellent et qu’elles renforcent l’identité parisienne, après les fontaines offertes par le financier Richard Wallace en 1872, une centaine au total, et sur le même mode que les cabines téléphoniques rouges de Londres (dues à sir Giles Gilbert Scott, 1924), cabines qu’on trouve hélas elles aussi répandues partout. Si bien qu’on débarque à Palavas-les-Flots et qu’on croit être à Londres et s’être trompé de station de train : Palavas? O, excuse me, sir, I beg your pardon. I thought I were at Piccadilly Circus. C’est comme ça : mêmes nourriture, mœurs, émissions de télévision, mêmes montres au poignet des mêmes classes sociales et parfois des dirigeants politiques.
Pour en revenir au mobilier urbain, les 767 pelles à Starck parisiennes, confiées à Decaux, arrivent au terme de leur existence. Je ne sais pas combien d’années avaient duré les vespasiennes (renouvelées de l’empereur Vespasien), après que le préfet Rambuteau les avait installées dans Paris en 1834, au nombre de 478. En tout cas, pour ces pelles, le marché avec Decaux courait sur quinze ans. Il est arrivé à échéance depuis 2007, et la Ville envisage de remplacer le dispositif par des bornes interactives. Le mobilier urbain n’a plus le temps de vieillir.
Inversement, ce qui est ancien, ce qui a une “valeur d’ancienneté” comme les stations de Guimard dont nous parlions (qui sont plus que centenaires), on s’empresse d’en faire des duplicata. Allez vous y retrouver ! Comme l’exposait Guy Debord en 1967 : “Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.” Alors, que faire ? Il faut noter que, dès que l’on sort des séries de mobilier urbain bien dessinées (celles de Starck, Foster, Bellini, Szekely, Wilmotte pour Decaux), on tombe dans des absurdités. Par exemple avec l’engluement en style nouille et chewing-gum du nouveau mobilier de Bruxelles : c’est tout l’Art nouveau qui en est rétroactivement corrompu.
Il existe un article de la Charte internationale (dite de Venise) relative à la conservation des monuments et des sites (1964) : “Article 7. Le monument est inséparable de l’histoire dont il est le témoin et du milieu où il se situe.” De l’histoire, donc, et du milieu. Couvrir Bruxelles de cochonneries post-Art nouveau est absurde et dégradant. Exporter des copies de l’Art nouveau parisien est absurde et dégradant. L’Art nouveau est un moment de l’histoire. Les grilles en fonte de Guimard sont un moment particulier d’une géographie culturelle et sentimentale particulière, celle du Paris des années 1900 et du temps qui a passé depuis et qu’elles ont en quelque sorte catalysé en elles. Hélas, aujourd’hui, le vrai n’est plus en effet qu’”un moment du faux”. On fait des Venise à Las Vegas, à Macao, en Chine continentale, à Fukuoka et au Qatar. Mais la RATP ne devrait pas pour autant exporter Amélie Poulain aux quatre coins du monde en pièces détachées. C’est pas une pute, notre petite Amélie.
 

Notes


* Critique d’architecture, producteur de Métropolitains sur France Culture
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