Avant d’envoyer ce numéro à l’impression, nous avons appris la triste nouvelle du décès de François Ascher, suivie d’une série de communiqués : du ministre Jean-Louis Borloo, de l’Institut pour la ville en mouvement, de l’Institut français d’urbanisme… Nous publions ci-dessous un de ses derniers textes, qu’il nous avait fait parvenir malgré son état de santé, suite à l’annonce de son Grand prix de l’urbanisme et à un premier échange avec Ariella Masboungi. Un plaidoyer argumenté pour une relance de la recherche urbaine. Nous publions également – sans modification – l’article que Thierry Paquot avait rédigé sur l’attribution du Grand prix 2009 avant l’annonce de la mort de son lauréat, homme de convictions, ouvert au débat, généreux en amitié. La revue Urbanisme, à laquelle il a régulièrement collaboré, lui rendra l’hommage qu’il mérite dans son prochain numéro.
Comment relancer la recherche urbaine ?
par François Ascher (mai 2009)
Il y a aujourd’hui un véritable déficit du côté de l’urbanisme de haut niveau, notamment par manque de concepts nouveaux répondant aux enjeux urbains contemporains (mixité, durabilité, mobilité, attractivité…). De leur côté, les chercheurs ont tendance à se replier sur leurs disciplines. Il faut donc les ramener sur le terrain de l’urbanisme, en les valorisant. Car il y a un besoin de concepts scientifiques permettant à l’intervention urbaine de faire face au défi de la maîtrise des grandes métropoles. La consultation sur le Grand Paris a démontré cette nécessité, à défaut d’apporter de nouvelles façons de penser et d’agir. Il faut donc relancer la recherche urbaine autour des grands enjeux sociétaux.
Mais le monde de la recherche est un “monde”, avec ses paradigmes, ses temporalités, son vocabulaire, ses règles. Pour pouvoir le mobiliser, il faut donc des “traducteurs” et des “médiateurs” avec les “mondes de l’action”. Il faut se donner les moyens de transformer les résultats (et les questions) de la recherche en informations et connaissances utilisables par les mondes de l’action. Et, réciproquement, il faut se donner les moyens de transformer les problèmes de l’action en questions compréhensibles par le monde de la recherche, susceptibles de l’intéresser (intellectuellement et... matériellement). Les questionnements, les temporalités, les langages des deux mondes sont très différents. De plus, bien des acteurs n’ont à résoudre des problèmes “qu’une fois”, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas le sentiment qu’un investissement (nécessairement à moyen et à long terme) puisse les aider. Il faut donc des dispositifs de médiation et de traduction dans les deux sens. Ils devraient être de trois types.
1) Tout d’abord, des dispositifs capables de faire se croiser les politiques scientifiques avec les problèmes rencontrés par les acteurs et avec les politiques thématiques (urbanisme, aménagement, logement, transports, etc.).Pour cela, il faudrait recréer des organismes comme le Plan Construction et Architecture ancienne manière, avec les ministères, les collectivités locales (une coopérative des communautés urbaines par exemple, un style du DIFU allemand), des acteurs professionnels innovants, voire des organisations professionnelles, des universitaires et des chercheurs. Ce dispositif aurait ses propres moyens de financement : cotisations des collectivités locales, sponsoring des acteurs privés, subventions de l’État.
Par ailleurs, il est utile que des organismes sans enjeux immédiats, ni académiques, ni professionnels, jouent un rôle dynamiseur en étant capables d’identifier des thèmes émergents à mettre à l’agenda de la recherche. L’Institut pour la ville en mouvement (IVM) est un bon exemple de ce type de démarche indépendante des jeux d’acteurs de l’université et de l’aménagement.
2) Un deuxième type de dispositif devrait permettre de structurer la recherche sur les villes, sur l’urbanisme et pour l’urbanisme. Il faut faire face en effet à une double exigence : l’ancrage disciplinaire des équipes (leur excellence et leur reconnaissance dans leur propre discipline) et la pluridisciplinarité (qui s’organise sur des thèmes : logement, transport, etc.).
Pour cela, il faut des équipes ayant une certaine consistance, travaillant dans des laboratoires bien identifiés. La pluridisciplinarité ne doit pas affaiblir la qualité scientifique dans une sorte de culture générale. Il faut que l’ancrage disciplinaire serve aussi à féconder les recherches thématiques, notamment en favorisant les transferts théoriques et méthodologiques des recherches qui avancent sur d’autres thèmes que l’urbain. Le financement devrait être assuré principalement par des organismes légitimes scientifiquement, du type Agence nationale de la recherche, et par les universités elles-mêmes.
3) Enfin, un troisième type de dispositif assurerait le lien entre les chercheurs et les acteurs professionnels. Je pense au modèle des centres hospitaliers universitaires (CHU), où des cliniciens de haut niveau travaillent aux côtés de chercheurs ou sont eux-mêmes impliqués dans la recherche. Des centres urbanistiques universitaires (CUU) pourraient traiter des problèmes urbanistiques complexes, un peu comme ce qui s’est passé avec certaines équipes du concours sur le Grand Paris, mais en travaillant sur la durée.
Certains gros instituts d’urbanisme pourraient devenir des CUU et assurer ainsi simultanément la formation de jeunes urbanistes, mais aussi traiter des problèmes trop lourds et trop complexes pour une équipe classique d’urbanistes privés ou publics. Ces CUU seraient financés en partie par les contrats liés à chaque projet opérationnel.
De manière générale, il faut favoriser la mobilisation des chercheurs comme experts, ce qui ne passe pas forcément par une commande de recherche. Mais il faut pouvoir utiliser leurs méthodologies et leurs savoirs pour faire avancer des projets.
Les crises actuelles nécessitent plus que jamais que les connaissances scientifiques fécondent l’action. Je souhaite que mon Grand prix de l’urbanisme puisse servir la société ainsi que les acteurs politiques et professionnels de l’urbanisme et de l’aménagement en favorisant le débat sur les enjeux de la recherche.
Grand prix de l’urbanisme 2009
par Thierry Paquot
Le Grand prix de l’urbanisme a été attribué la première fois en 1989 à Michel Steinbach, puis à Jean-François Revert, Jean Dellus, Antoine Grumbach et Bernard Huet en 1993. Il connaît alors une interruption de quatre ans, avant d’être de nouveau décerné en 1998 à Christian Devillers, puis à Philippe Panerai et Nathan Starkman, Alexandre Chemetoff, Jean-Louis Subileau, Bruno Fortier, Michel Corajoud, Christian de Portzamparc, Bernard Reichen, Francis Cuillier, Yves Lion et David Mangin. Pour les 20 ans de cette prestigieuse distinction, le jury /1 unanime a voté pour un économiste spécialisé en urbanisme, François Ascher, né en 1946. Celui-ci a créé Europan, le Club Ville-Aménagement, l’Institut pour la ville en mouvement (PSA-Peugeot Citroën), et a dirigé l’Institut français d’urbanisme (IFU, université Paris 8).
Dans le monde de l’urbanisme et de l’aménagement, François Ascher représente les sciences humaines et sociales et, lors de précédents jurys, son nom avait déjà été mentionné aux côtés de ceux de Françoise Choay ou de Marcel Roncayolo, comme si certaines personnes consultées souhaitaient honorer des théoriciens soucieux de l’opérationnalité, des “penseurs” dont les écrits nourrissent les praticiens. Par son enseignement, ses recherches et sa capacité à stimuler des études, à faire se rencontrer et échanger “professionnels” et “chercheurs”, François Ascher contribue, indéniablement, au renforcement des études urbaines. Homme de dialogue et de débats, il est toujours prêt à défendre ses idées (“la métapole”, “l’hypermodernité”, “le compromis”, etc.) avec une grande ouverture d’esprit et une réelle curiosité, pas si fréquentes dans le milieu académique.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur les questions urbaines, dont Demain la ville ? (avec Jean Giard, Éditions sociales, 1975), ouvrage qui explicitait les propositions du Parti communiste, auquel il appartenait alors, Métapolis ou l’Avenir des villes (Odile Jacob, 1995), Le Logement en questions (qu’il coordonne, éditions de l’Aube, 1995), La République contre la ville. Essai sur l’avenir de la France urbaine (l’Aube, 1998), La Société hypermoderne. Ces événements nous dépassent, feignons d’en être les réalisateurs (l’Aube, 2001), Les Nouveaux Principes de l’urbanisme. La fin des villes n’est pas à l’ordre du jour (l’Aube, 2001), Fabriquer la ville. Outils et méthodes. Les aménageurs proposent (sous sa direction, La Documentation française, 2001), La rue… est à nous ! (co-direction, Au diable vauvert, 2007) et Les Nouveaux Compromis urbains. Lexique de la ville plurielle (l’Aube, 2008). Dans ce dernier, il note que “cette ville du xxie siècle ne peut être que diversité et donc compromis entre les demandes et les pratiques variées dont elle fait l’objet. L’urbanisme ne peut donc être uniforme. Mais il doit être volontaire, car les dynamiques sociétales ont tendance spontanément à produire du chaos et de l’injustice. L’urbanisme interpelle ainsi les politiques. Il exige qu’ils aient des ambitions et des projets. Mais il implique aussi un art du compromis car chaque situation, chaque enjeu urbain, nécessite la prise en compte d’intérêts variés et la construction d’aménagements et de majorités ad hoc.”





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