Luc Dupont, architecte *
Une première lecture hâtive laisse apparaître l’agglomération parisienne comme une nébuleuse indifférenciée. En réalité, il s’agit d’un territoire très anciennement occupé et structuré en villages et agglomérations selon une logique géographique, historique et topographique. Il faut se reporter aux cartes anciennes pour redécouvrir cette organisation et trouver ses lignes majeures, ses chemins de desserte. Les polarités multiples de la ville existent déjà, elles y sont inscrites.
Seul l’examen de la formation de la ville nous permet ensuite de la “dessiner”, dans un souci de densité et d’économie de l’espace collectif. Tous les vides (mis à part les parcs) de la carte ci-contre ont été remplis à partir de la moitié du xixe siècle : espaces industriels principalement dans les vallées et lieux bas, cités et zones d’habitat diffus ou pavillonnaire ailleurs. Ils constituent les territoires à retravailler.
Nous continuons malheureusement à bégayer l’urbanisme médiocre et inhumain des cités, désormais sous des formes prétendument “écologiques”, en investissant les deniers vides ou les territoires à reconvertir ! C’est un urbanisme muet (sans langage), morbide, sans lien entre les habitations et sans espaces de rencontres entre les habitants. C’est de surcroît un urbanisme dispendieux : gabegie d’espaces vides à entretenir, formes architecturales monstrueuses et coûteuses à entretenir – quand il ne faut pas les détruire vingt ans plus tard, coûts d’exploitation élevés pesant sur les familles…
De Paris à Clichy-sous-Bois, il nous faut revenir au dessin des rues (étroites, sans stationnement), des passages… et surtout des places publiques, donnée totalement absente (Tolbiac-Masséna, les Batignolles, futurs Docks de Saint-Ouen…) dans l’urbanisme contemporain alors qu’elle est le fondement de l’humanité des villes ! Il ne s’agit nullement d’une déclinaison d’essence formelle qu’il faudrait combattre et remplacer, mais du meilleur ajustement économique et humain aux préoccupations d’économie foncière et de rapprochement des individus. Remplacer – comme cela se fait dans certaines zones ANRU – les barres par des immeubles de taille moyenne ne suffit pas et ne résout pas le problème des banlieues. Les formes urbaines ne sont pas une donnée “à inventer”, qui plus est à l’ère de l’écologie : l’histoire des villes nous en donne de multiples exemples (sur lesquels nous pouvons introduire des variations…).
Nous conclurons un peu tristement : nous avons dessiné et proposé un projet urbain sur les Batignolles avec rues, ruelles et places (plus dense à territoire égal et beaucoup moins haut (R+1 à R+2) que le projet officiel). Nous l’avons présenté à une SEM majeure de la région parisienne… Elle nous a dit son intérêt… mais a conclu que ce projet ne serait pas accepté par les promoteurs, qu’il conviendrait de l’appliquer à des tissus anciens à rénover !
Qui fait la ville ? Qui veut dessiner et construire de la ville ? Comprenez-vous mieux alors les problèmes des banlieues ? Sans volonté politique éclairée, la ville continuera à se défaire.
* Architecte-urbaniste associé de l’agence RVA, est l’auteur de La Ville ou le Chaos, éditions Non Lieu, 2008.
Philippe Vignaud *
Près d’un an après la remise des travaux des dix équipes de la consultation internationale sur le Grand Paris, nous voyons s’installer les doutes sur la démarche entreprise. Les architectes de renom qui ont pris part à cette réflexion hors normes s’inquiètent de ne point sentir d’effet concret découler de leurs propositions, pourtant foisonnantes. Les architectes, par nature fascinés par l’image de l’objet et par nécessité par le prince, semblent découvrir à la fois l’urbanisme – la ville dans sa complexité –, son lien à la gouvernance, donc à la politique, ainsi que sa captation insidieuse, puis son usage dévoyé par les politiciens.
L’inadéquation de leurs réponses destinées à des questions non posées les renvoie à leur statut d’artiste, hors du champ social. Leurs images, icônes médiatiques un temps utilisées par les édiles à leur propres fins, achèvent tristement leur vie chimérique.
Plus inquiétant, l’hyper-présence du végétal semble avoir nappé les dessins ainsi que la pensée, comme si l’image fantasmée de “l’après-Kyoto” occultait la ville réelle, injuste, fragmentée et enkystée. C’est ainsi que, hors de questions non formulées par une maîtrise d’ouvrage inexistante, les projets remis par les stars de l’architecture n’abordent pas la constitution des territoires dans leur complexité emploi/résidence, création de richesses/poids des coûts sociaux.
Pourtant, il n’est un mystère pour personne que l’inégalité entre l’est et l’ouest de l’agglomération parisienne a pris une dimension intolérable. La région Île-de-France segmentée à outrance vit une situation pré-chaotique, à l’équilibre républicain précaire.
Parlons de la Seine-Saint-Denis. Deux problématiques spécifiques auraient pu bénéficier du concentré de matière grise de la consultation internationale.
La première a trait à l’image d’Épinal de ce département stigmatisé par l’industrialisation, puis symétriquement par la désindustrialisation avec ces résultats : des sols pollués et segmentés par des infrastructures à l’abandon, un habitat collectif télégénique en période d’émeutes, des populations mal formées, un taux élevé de chômage…
Il est vrai qu’un habitant de Seine-Saint-Denis sur cinq vit en zone urbaine sensible (ZUS). Comment faire de ces territoires ghettoïsés, qui ne représentent aujourd’hui que des coûts, des ensembles urbains en capacité de générer de la richesse ? Au-delà de l’incantation naïve de certaines propositions, comment passer d’un démagogique bricolage des sites à une offensive urbaine de production d’activités diverses, de production de valeurs ? Nous avons grand besoin d’inventer une dynamique vertueuse de régénérescence de ces pans entiers de notre agglomération capitale pour refaire de ceux-ci des bastions de modernité – comme ils le furent au début des Trente glorieuses – avec en outre l’exigence de solidarité et de durabilité.
La seconde concerne le télescopage entre tertiarisation et territoires pauvres. La Seine-Saint-Denis a vu livrer et occuper en dix ans des centaines de milliers de m2 de bureaux dans des quartiers flambant neufs à l’urbanisme aseptisé. À Saint-Denis, Saint-Ouen, Pantin, Aubervilliers, les nouveaux quartiers d’affaires fleurissent, avec les “cités” pour voisins indésirables. Chaque matin, les rames de RER déversent leurs milliers de cols blancs qui s’enfuient à la nuit tombante et emportent autant de d’habitants sous-qualifiés occuper les emplois de service. Une image pathétique d’un échec de la mixité urbaine et sociale, un entre-soi contrarié comme ferment de la détestation. Est-ce la ville durable que nous voulons fabriquer ?
Ces exemples d’échecs sociaux se multiplient. Il ne s’agit pas de nier la réelle bonne volonté des élus à l’origine des politiques publiques qui en sont la cause, mais de mettre sur pied des modèles urbains innovants, articulant les trois piliers du développement durable, qui en viendront à bout.
Ce qu’aurait permis la soumission de ces quelques sujets à la sagacité des maîtres, ou pour le moins leur figuration au cahier des charges du Grand Paris.
Au lieu de cela, la réflexion de l’ensemble des protagonistes semble se focaliser sur le tracé ou l’aspect du futur métro circulaire de Paris. Même s’il représente un facteur incontournable de génération urbaine, le tuyau de transport en commun, qu’il soit petit ou grand 8, ne peut résoudre à lui seul l’équation complexe du Grand Paris de “l’après-Kyoto”. Ce débat d’experts, cette querelle en milieu fermé semble bien occulter l’absence de projet politique fondé et partagé. Peut-être aussi l’absence de moyens. De ce Grand Paris-ci, il y a fort à craindre que, si les choses poursuivent cette pente à l’échec, les Franciliens n’en verront circuler les premières rames que… vers 2022, dans une région Île-de-France malheureusement inchangée.