
Les responsables chinois, et pas seulement les chercheurs, portent un regard sans concession sur la réalité des problèmes urbains.
‘‘Nous avons perdu le sens de la lenteur et acquis celui de la vitesse”, écrit la cinéaste Ning Ying dans le texte qu’elle nous a adressé et qui évoque la force des mutations touchant Pékin depuis une quinzaine d’années. C’est d’ailleurs la première chose que pointent les participants à notre table ronde, de retour de la capitale chinoise, la rapidité d’exécution (Bernard Reichen), l’écrasement des structures dans le jeu d’acteurs (Étienne Tricaud), la vitesse de réalisation (François Ascher)… Le tout sur fond d’une croissance des mobilités, tant par la progression de la motorisation individuelle que par la multiplication des déplacements urbains mais aussi inter-urbains, voire inter-régionaux, qui contribuent à ces flux de populations flottantes pouvant constituer jusqu’à 20 ou 30 % de la population des villes.
Nous consacrons ainsi une large place à un symposium international sur les “mobilités urbaines en Chine”, organisé à Pékin du 9 au 11 octobre 2004 par l’Institut pour la ville en mouvement (IVM), partenaire de ce dossier. Un symposium qui a réuni experts étrangers et chinois et dont Jean-Pierre Orfeuil tire des conclusions plutôt optimistes sur la compréhension réciproque des enjeux. Même s’il relève que derrière les mêmes mots – “développement durable” tout particulièrement –, on ne met pas forcément les mêmes choses. Les ateliers de ce symposium consacrés aux problématiques spécifiques à quatre villes (Pékin, Shanghai, Wuhan, Chongqing) témoignaient en tout cas du niveau de préoccupation des responsables chinois et de leurs attentes à l’égard des experts et chercheurs étrangers.
C’est donc d’abord un souci de compréhension qui guide ce dossier. Avec des regards de spécialistes français, comme celui de Jean-François Doulet, enseignant à Sciences Po Paris et responsable du programme Chine de l’IVM, qui a largement contribué à sa conception, mais aussi de chercheurs chinois, résidant dans leur pays ou à l’étranger dont les analyses et les points de vue surprendront sans doute tous ceux qui conservent de la Chine une vision par trop figée.
Car le symposium de Pékin le démontrait amplement : les responsables chinois, et pas seulement les chercheurs, portent un regard sans concession sur la réalité des problèmes. Avec la quête de réponses (nouvelles formes de planification, partenariat public/privé, concession de service public…) qui ne dépaysent pas l’interlocuteur français, même si l’échelle des défis à relever est évidemment très différente. Zhuo Jian rappelle l’histoire de la planification urbaine chinoise, longtemps prisonnière de la planification économique globale. Tingwei Zhang souligne l’émergence récente de nouveaux “produits” de développement urbain étroitement soumis aux lois du marché. Pan Haixiao analyse les conditions d’une meilleure planification du transport urbain. Et Fulong Wu ne cache pas l’ampleur des ségrégations socio-spatiales en train de se constituer.
On pourra nous reprocher d’avoir négligé la question du patrimoine architectural et urbain, qui a beaucoup mobilisé en France et ailleurs, notamment sur le devenir des hutongs, ces quartiers de maisons basses de Pékin massivement démolis depuis une dizaine d’années. La question a déjà été beaucoup évoquée dans les médias et, surtout, la donne est en train de changer : la “doctrine” officielle met désormais en avant, à Pékin notamment, l’existence des périmètres de préservation, et la gentrification de certains secteurs de hutongs semble bien engagée. Car, comme l’explique Jean-François Doulet, “la Chine vit actuellement dans un monde de références multiples qui, chacune à sa façon, est assimilée localement”. Ce qui n’empêche pas une quête identitaire, dont le patrimoine, dans ses multiples dimensions, est un des enjeux.
La question demeure, bien évidemment, des effets à long terme de cette transformation “globish”, qui gomme la spécificité des villes chinoises au point que François Ascher n’y discerne que la pointe avancée de la globalisation et non l’expression d’une altérité qui a été longtemps l’apanage de la Chine. C’est pourquoi l’ambition de ce dossier est de tenter de lever le voile sur la fabrication des villes chinoises, à travers le prisme des mobilités. Sachant que, demain, une société civile urbaine plus mobile, dans tous les sens du terme, s’exprimera de plus en plus fortement sur les conditions de son devenir et aspirera à prendre le chemin de l’invention démocratique.
La revue Études chinoises, éditée par l’Association française d’études chinoises, y consacre un dossier intitulé“Les migrants dans la Chine contemporaine” (vol. XXIII, année 2004).
À retenir notamment l’article d’Isabelle Thireau et de Hua Linshan sur “Les migrants et la miseà l’épreuve du système du hukou” (permis obligatoire pour résider dans une ville).