

1/
Cf. Jean Gottmann, “Why the skyscraper ?”,
in Geographical Review n° 56, 1966, pp. 190-212.
2/
Cf. Caroline Mierop, Gratte-ciel
préface de Paul Goldberger, Institut français d’architecture et éditions Norma, 1995.
3/
Cf. Hans Magnus Enzensberger, Le Perdant radical. Essai sur les hommes de la terreur
traduit de l’allemand par Daniel Mirsky, Gallimard, 2006.
4/
Cf. Sophie Body-Gendrot, La Société américaine après le 11 septembre
Presses de Sciences Po, 2002.
5/
Cf. “La tyrannie du gratte-ciel”, Frank Lloyd Wright, L’Avenir de l’architecture, pp. 168-186, conférences de 1930
traduit de l’américain par Georges Loudière et Mathilde Bellaigue, Les éditions du Linteau, 2003.
6/
Cf. Paul Virilio, Ville panique. Ailleurs commence ici
Galilée, 2004.
7/
Cf. Thierry Paquot, Petit Manifeste pour une écologie existentielle
Bourin-éditeur, 2007.
La tour rêve de compétition, de dépassement, de toujours plus haut.
La tour naît du désir de quelques humains de manifester leur puissance économique. La révolution industrielle encourage les innovations techniques et l'esprit d'entreprise. D'immenses fortunes se constituent en une poignée d'années et des firmes se dotent de sièges sociaux à la hauteur de leur richesse et de leur pouvoir. La tour devient emblème, logo, marque. Elle symbolise l'audace capitalistique, le challenge, le défi /1. Elle rêve de compétition, de dépassement, de toujours plus haut. Elle synthétise les progrès constructifs d'une époque, et à chaque amélioration s'effectue le changement de génération. Car toute tour est datée. Dans son origine d'abord, la fin du xixe siècle, qui voit triompher l'internationalisation du commerce, la constitution d'empires coloniaux, l'industrialisation massive de toutes les marchandises, l'entrée de la science dans tous les domaines (de l'agro-alimentaire à la communication). L'ossature métallique, l'ascenseur et le téléphone, sans oublier le droit foncier et la spéculation, sont réunis aux États-Unis, et c'est tout naturellement là que les premiers gratte-ciel sont édifiés /2.
Par la suite, la tour exprime l'arrogance du capitalisme des sociétés multinationales, du taylorisme, des établissements financiers ou assurantiels les plus puissants. Elle adopte la structure apparente en acier et les vastes panneaux de verre. Elle joue de la transparence pour mieux dissimuler dans sa chorégraphie de reflets colorés l'origine des surprofits qui la paient. Puis les ascenseurs vont encore plus vite, le chauffage se perfectionne, les réseaux des NTIC la câblent du haut jusqu'en bas. La tour impressionne. Majestueuse, elle en impose et semble indestructible.
Pourtant, des "perdants radicaux" /3, se prétendant islamistes, plantent deux avions suicides dans les deux tours du World Trade Center, qui se fracassent tel un échafaudage d'allumettes le 11 septembre 2001. Le bilan est lourd : trois mille victimes /4. L'objet "tour" ne représente plus les pièces défensives d'un jeu d'échecs planétaire, mais s'apparente au cinéma d'horreur et est assimilé à La Tour infernale (film catastrophe de John Guillermin, 1974). Afin de conjurer le mauvais sort - et de s'opposer au terrorisme -, les "décideurs" des États interventionnistes (Chine, Russie, Inde, Dubaï...) ou ceux des firmes les plus rentables (États-Unis, Grande-Bretagne, Espagne, Allemagne...) se lancent dans la course à qui construira la plus haute tour du monde. Lors du MIPIM 2007 (Marché international des professionnels de l'immobilier), à Cannes, les visiteurs pouvaient voir les maquettes des futurs gratte-ciel de Moscou (la tour de la Fédération, 448 m, livraison en 2010), Varsovie (la tour Zlota 44, 54 étages et 250 appartements de luxe), New York (la tour de la Liberté, 540 m), Dubaï (certainement 800 m), la Défense (la tour Granite de Nexity par Christian de Portzamparc, la tour Generali par Valode et Pistre, la tour Unibail par Thom Mayne, 300 m, livrée en 2012), Londres (Renzo Piano et la London Tower Bridge, 300 m)...
En 1936, lors de ses conférences à Rio, Le Corbusier espérait une tour de 2 000 m pour Paris, seuls des Japonais ont pour l'instant travaillé sur une tour de 4 km de haut ou une pyramide de 2 004 m (dite "TRY 2004") pouvant accueillir 700 000 résidants permanents et 800 000 salariés. Frank Lloyd Wright, partisan on le sait de la "ville dispersée", d'une ville-paysage, récuse le gratte-ciel /5. Il n'ignore pas les procédés techniques qui facilitent la construction en hauteur, mais, s'il admet une tour ici ou là, à un nœud de voies de communication par exemple, il dénonce le tout tour : "Les gratte-ciel n'ont pas de vie propre, pas de vie à donner, n'en recevant aucune de la nature de la construction. Aucune. Et ils n'ont pas de relations avec les alentours. Parfaitement barbares, ils se dressent sans égards particuliers pour ces alentours, ni les uns pour les autres ; ils n'ont d'autre objet que de gagner la course ou d'attirer le locataire. L'espace cet élément psychique plein de charme de la ville américaine a disparu. À la place de ce sentiment subtil s'est installé le resserrement haut et étroit. L'enveloppe des gratte-ciel est sans morale, sans beauté, sans permanence. C'est une prouesse commerciale ou un simple expédient. Les gratte-ciel n'ont pas d'idéal unitaire plus élevé que le succès commercial." Bien sûr, il n'anticipait pas sur la victoire du shopping et du décor de ville qui l'accompagne, du moins dans certaines mégapoles. Cet ersatz de ville se satisfait d'une telle image, dans laquelle la tour tient le rôle principal.
Dans L'Architecture d'Aujourd'hui (mars-avril 1975), Bernard Huet poursuit cette analyse : "Le gratte-ciel moderne est devenu un objet irrationnel anti-économique et absurde que la crise linguistique a totalement vidé de sa substance signifiante. D'abord, support du signe publicitaire, il s'est transformé en signe vide par excellence de l'espace moderne euclidien, isotrope, homogène. Sa mort est proche et il rejoint déjà au musée des grands mythes populaires les ‘villes flottantes et volantes' chargées de toutes les potentialités catastrophiques et apocalyptiques d'une société agonisante et convulsionnaire. Le cinéma commercial ne s'y trompe pas qui associe le gratte-ciel, le Zeppelin et le paquebot aux terreurs primitives de l'humanité, l'incendie, l'inondation et le tremblement de terre." Trente ans plus tard, Paul Virilio dénonce lui aussi cette "impasse en altitude" /6, pourtant un architecturalement correct se met en place, insidieusement, et brandit la tour comme étant le must, la preuve du progrès sans aucun argument convaincant. À l'heure d'une indiscutable crise environnementale /7, il est aberrant de promouvoir exclusivement ce type de construction, alors même qu'il nous faut inventer et expérimenter diverses manières écologiques de rendre habitable notre petite planète.