N°364
Janvier | Février | 2009
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Michel Corajoud
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Dossier/ Transmettre

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Cf. “L’urbaniste”, in Urbanisme n° 304, janv.-fév. 1999 ; 

“Métiers/Formations”, in Urbanisme, n° 335 mars-avril 2004 ; 

et “Acteurs des villes”, in Urbanisme, hors série n°33, oct. 2008.

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Par Antoine Loubière et Thierry Paquot

Comment appréhender des réalités sociales et urbaines inédites avec des notions et des concepts périmés et inadaptés ?

 

Nous avons à plusieurs reprises /1 consacré un dossier à la formation au métier d’urbaniste, à la constitution des savoirs professionnels et à la recherche urbaine. Néanmoins, il nous a semblé opportun de revenir sur ces thèmes, au moment où à la fois l’Université se réorganise (et se territorialise), la recherche urbaine se reconfigure et les pratiques des professionnels se diversifient. Cette fois-ci, nous questionnons d’abord les responsables des principales formations à l’aménagement et à l’urbanisme et tous nous indiquent qu’ils se trouvent à un carrefour. En effet, la ville n’est plus celle qui existait lors de la création des instituts d’urbanisme – il y a 90 ans pour l’IUP et 40 ans pour la plupart des autres –, l’État n’intervient plus aussi massivement et autoritairement, le puissant ministère de l’Équipement, devenu celui du Développement durable, est affaibli et délaisse désormais le champ de la formation. La décentralisation, la construction européenne, les récentes lois (Chevènement, Voynet, SRU, Borloo, etc.), les nouvelles prérogatives des collectivités, etc., imposent de nouveaux cadres juridico-administratifs et exigent d’autres pratiques. La préoccupation environnementale, surtout, fait qu’on ne peut plus urbaniser avec un bulldozer ! Les agences d’urbanisme, les services des collectivités locales, les structures d’aménagement s’évertuent depuis quelques années à modifier leur culture et à devenir plus attentifs aux lieux, aux sites, aux habitants, tout en préparant des projets plus économes en énergie et mieux adaptés aux mobilités “douces” et “propres”. Les enseignements des instituts reposaient sur une croissance économique assurée, la dégradation “normale” de la nature, l’automobilisation généralisée, le gaspillage “insouciant” des énergies. 

Certes, des enseignants se préoccupaient du logement social – si mal en point, malgré les “plans” successifs de réhabilitation conduits depuis plus d’une vingtaine d’années –, des “quartiers sensibles”, de la montée des ségrégations, de la généralisation de la précarité, du morcellement socio-spatial des agglomérations, des insuffisances du transport public, de l’inégale répartition des équipements collectifs (santé, éducation et culture) selon les régions et d’une “demande” accrue pour une approche paysagère de l’urbanisme. 

Dans l’ensemble, les urbanistes appliquaient des modèles et des normes, sans se soucier du cas par cas et sans comprendre que, dorénavant, leur mission ne consistait pas à agir seulement sur la géographie et la topographie, mais aussi sur les interactions individuelles et les combinaisons entre activités, indépendamment d’une simple délimitation territoriale. Il leur faut combiner harmonieusement les lieux et les flux, dans le plus grand respect des valeurs démocratiques. 

Bizarrement, la réforme en cours de l’Université vise à encourager les filières “professionnelles” au détriment de la recherche et de la réflexion théorique ; or, en urbanisme, les deux vont, et font, “ensemble”. Ainsi, nous pouvons sans grand risque de nous tromper dire que le déficit théorique va s’accroître, et bloquera très rapidement la formation “professionnalisante”. En effet, comment appréhender des réalités sociales et urbaines inédites avec des notions et des concepts périmés et inadaptés ? Il nous faut accompagner le changement paradigmatique à l’œuvre, sous la poussée de l’urbanisation planétaire, du réchauffement climatique, des revendications écologistes, des attentes habitantes, du désir d’une plus grande habitabilité des logements et des quartiers urbains. Le grand ensemble, la tour, l’étalement urbain, le centre commercial, le parc à thème et bien d’autres anciennetés sont à reconsidérer. De même, le tourisme de masse qui s’élargit, la patrimonialisation excessive et sans réel discernement qui s’effectue à grande vitesse, le déploiement incessant des technologies de l’information et des télécommunications qui modifie dans ses fondements le couple espace/temps, les modes de vie des citadins hors des villes traditionnelles, les invariants anthropologiques qui font que chaque être urbain se doit d’habiter la terre, et bien d’autres phénomènes en cours qui n’ont pas encore de nom, tout cela fait éclater l’enseignement de l’urbanisme ! 

La ville n’est plus la ville, le péri-urbain crée des centralités, l’habitant est ici et simultanément ailleurs par la magie des réseaux de communication, il devient paradoxal en tout, ce qui stimule la recherche et devrait aussi inviter les décideurs à être plus audacieux en expérimentations. Les contributions d’enseignants et de chercheurs, de France ou d’Italie et d’Espagne, rassemblées dans ce dossier – qui se refuse à poser un point final – témoignent de cette situation périlleuse. Transmettre ? Non pas un savoir clos, figé, mais les questionnements, les pistes, les alternatives, qui refonderont cette discipline indisciplinée mais ô combien décisive pour le devenir urbain de l’être et de la terre. Transmettre ? L’idée même d’un chantier ouvert, pour la pensée comme pour les expériences urbaines. Ne sous-estimons pas l’enjeu : partout au monde des zones entières sont aménagées sans urbanisme et ne sécrètent pas le moindre signe d’urbanité. La civilisation urbaine ne peut s’épanouir que dans un cadre qui a été (a)ménagé avec attention, dévouement et souci du partage des affaires de la Cité. L’urbanisme sera sensoriel, chronotopique et démocratique, ou bien alors les humains résideront dans des enclaves étanches les unes aux autres où régneront une citadinité sélective et une altérité imposée.