Ce dossier est né à la suite d’une rencontre intitulée “Pour une anthropologie de l’ordinaire urbain”, tenue à l’Institut d’ethnologie de Neuchâtel, les 24 et 25 septembre 2009, à l’initiative d’Ellen Hertz et Julien Glauser, qu’ils soient chaleureusement remerciés.
Par Thierry Paquot
Si “rien” n’est pas grand-chose, “deux fois rien”, affirmait Raymond Devos, en impose et doit être pris en considération… Le joueur de mots, amuseur public de son état, avait bien raison : “deux fois rien” n’est pas “rien”, quant à “trois fois rien”, cela vaut à la fois plus et moins ! La vie urbaine, dans sa quotidienneté, est faite de mille et un petits riens qui, pris séparément, ne sont guère significatifs, mais ensemble constituent l’épaisseur même de la vie, avec sa routine, ses habitudes, ses répétitions, ses parcours, ses gestes, ses formules. On pourrait y voir la marque de l’ennui, la source d’une contrainte, le signe d’une pauvreté existentielle, que sais-je encore ? Tout comme y repérer la maîtrise de son univers, le contrôle de la proximité, le plaisir de l’attendu, le réconfort du même. Et puis, à bien les observer, ces petits riens urbains se décalent, se transforment, changent de place, d’heure, de posture, et métamorphosent l’ordinaire, l’enracinent dans l’infra-ordinaire tant apprécié par Georges Perec. Est-ce honteux d’acheter chaque jour en rentrant du travail sa baguette à la même boulangerie, de taquiner la serveuse, puis de chercher le journal chez le même kiosquier et de discuter des principaux titres avec lui, avant d’aller boire l’apéro au bar du coin, avec les mêmes convives ? Cet enchaînement n’est pas vraiment programmé et automatique, des modifications peuvent s’effectuer, des grains de sable enrayer les mécanismes. Tenez, il pleut, du coup vous bifurquez, n’achetez pas de pain (il en reste !), prenez trois quotidiens différents, montez quatre à quatre les marches de l’escalier de votre immeuble, sans voir personne. Ou bien, il fait beau et vous errez aux alentours, sans vous précipiter, furetant ici et là, dévisageant les passants, pénétrant dans la cour d’un immeuble, vous attardant devant une scène du théâtre urbain, léchant les vitrines, répondant à un touriste égaré, conversant avec le facteur qui vient de terminer sa tournée ou avec la concierge qui sort les poubelles.
Balzac, à la suite de Sébastien Mercier et de quelques autres piétons de la capitale, s’applique à noter le moindre fait entrevu, à saisir le pouls d’un quartier, l’humeur d’une rue, il écrit : “Le Boulevard, qui ne ressemble jamais à lui-même, ressent toutes les secousses de Paris : il a ses heures de mélancolie et ses heures de gaieté, ses heures désertes et ses heures tumultueuses, ses heures chastes et ses heures honteuses.” (Le Diable à Paris, 1844).
Baudelaire ne sera pas en reste :
“La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.”
(“À une passante”, Les Fleurs du Mal, 1861)
Ni plus tard Jules Romains :
“Les passants courent du même sens,
Et, dénouant les carrefours neutres,
Redressent les boulevards tordus ;
Pour que, de moins en moins divergentes,
Malgré les murs, malgré les charpentes,
Les innombrables forces confluent,
Et que brusquement l’élan total
Mette en marche toutes les maisons.” (La Vie unanime, 1908)
Les poètes, les écrivains, les cinéastes, les photographes s’évertuent à énergiser la ville qui le leur rend bien ! Tout bouge en elle et tout mérite notre attention. C’est ainsi qu’ils inventent les “croquis urbains”, visant à témoigner de ces petits riens ordinaires, et pourtant si riches de sens et de signification. De Siegfried Kracauer à Annie Ernaux en passant par Walter Benjamin et Pierre Sansot, les ambiances urbaines, les graffitis gravés sur les murs, les propos entendus à la va-vite, les gestes volés à des passants pressés, les grimaces des uns, les rires des autres alimentent leur œuvre. La réalité urbaine fictionne leurs textes et leur assure une familiarité qui conforte le lecteur. Il est en terrain connu. Et pourtant, le surréel est aussi au rendez-vous, comme dans le Paysan de Paris de Louis Aragon (1926) ou Nadja d’André Breton (1928). Cette heureuse combinaison du rêve et du réel, chacun la constate, en arpentant le trottoir, en empruntant le métropolitain, en errant dans un grand magasin. La ville recèle de ces trésors anodins mais incommensurables, de véritables démultiplicateurs de songes. Les anthropologues, au regard plus exercé que les sociologues et autres géographes, devinent l’essentiel dans le banal, détectent l’original dans l’habituel, dégotent l’étonnant dans l’insignifiant. Ce sont d’autres valeurs, d’autres codes, d’autres situations qu’ils extirpent d’un ordinaire urbain pourtant bien simple. Mais le simple n’est pas toujours simpliste ! Un salut auquel on répond, une porte que l’on tient ouverte, un sourire échangé, un signe de tête, un air entendu, tout un alphabet muet se met en place et facilite la mise en relation. Parfois, il ne faut pas grand-chose pour que la chaleur dégèle le froid. Vous regardez les enseignes et détachez “ange” de Boulangerie et vous voilà heureux pour un instant ! Vous remarquez une plaque à côté d’un interphone, Docteur Dieu, vous ne ressentez plus aucune douleur, c’est miraculeux ! Vous vous étonnez que ce menuisier se nomme Joseph Bois ou encore que la boutique À l’escale de Sétif soit celle d’un coiffeur ! Chaque déambulation urbaine devient cueillette d’anecdotes. Chaque détour vous rend témoin d’une scène unique et inhabituelle. Qui d’entre nous refuse d’actionner son œil-caméra ? Pas moi, en tout cas, trop gourmand de ces saynètes, trop “bon public” pour les bouder, trop content qu’il se passe quelque chose, car finalement la grande ville se doit d’être à la hauteur de sa réputation, non ? Ces “petits riens urbains” sont autant de bénédictions laïques dans la grande communion des citadins…