Sous leurs pas, les années

Camille Bordenet
[Robert Laffont, coll. « Pavillons », 288 pages, 20 euros]
La littérature n’est pas avare de récits contant le retour au village natal, à la suite du décès d’un proche, de celui ou de celle qui a largué les amarres des années plus tôt. Avec celui ou celle qui a fui – souvent vu(e) comme un(e) traître à sa classe par ceux fidèles à leurs racines – peut se rejouer le match Paris vs province, pardon, territoires.
S’exfiltrant elle-même de son bourg isérois l’année de ses 18 ans, Constance revient dix-sept ans plus tard pour l’enterrement de sa grand-mère. Pour celle qui est devenue présentatrice TV à Paris, ce retour à Valfroid (le bien-nommé), c’est se confronter à Jess, l’ex-BFF, qui, elle, est restée, par choix, mais qui n’a ni compris ni digéré cette rupture brutale du fil du temps de l’adolescence.
Sous leurs pas, les années donne le ton dès l’ouverture, citant en exergue l’autrice aurillacoise multiprimée Marie-Hélène Lafon : « Le pays premier peut être une prison, il peut être un royaume suffisant […] Je ne sais pas bien où passe la frontière entre […] le partir ou le rester. »
Spécialiste des thématiques liées aux espaces ruraux, Camille Bordenet, qui est aussi journaliste au Monde, déjoue les pronostics. Dans ce récit d’une rupture d’amitié, qui sonne aussi comme le témoin politique d’une fracture sociale (France d’en haut/France d’en bas), elle efface le tableau rassurant d’une ruralité « muséifiée », avec ces néoruraux « qui aiment à se réapproprier des lieux et des usages en les remarketant […] là où les “déjàlà” n’avaient pas eu l’idée de capitaliser leur savoir-faire ».
Elle raconte le bus France Services qui sillonne les routes quand les guichets des administrations ferment au fur et à mesure ; le bal du samedi, où l’on resserre les rangs avant des élections municipales quand le fond de l’air commence à devenir brun ; l’engagement en politique, né parfois au détour des ronds-points, dans ces « campagnes 2.0 qui compteraient bientôt plus de bornes automatisées et de lockers Amazon que d’habitants ». In fine, pour paraphraser la chanteuse Lio qui s’exprimait en novembre dernier sur la première radio de France (1) : le plouc, « ça n’existe pas, c’est une invention des grandes métropoles ».
Et même si à Paris « y a des gens bien. Là-bas aussi ». Jess nous rappelle que : « Depuis l’école, on leur apprend à se penser “par rapport” à la ville, “par défaut” de l’urbain, comme si leurs contrées ne pouvaient pas être une fin. »
Frédérique Chatain
(1) « Le beauf, ça n’existe pas, c’est une invention des grandes métropoles », Lio, France Inter, « Le Grand Portrait », 20 novembre 2025.





