
Yuiga Danzuka
Nour Films
L’architecture peut être une discipline obsédante, L’Inconnu de la Grande Arche, de Stéphane Demoustier, nous l’avait rappelé à l’automne dernier en revenant sur le destin tragique de Johan Otto von Spreckelsen, créateur du « Cube », incapable de lâcher prise face à des enjeux plus grands que lui. Dans Des fleurs pour Tokyo, Hajime est un paysagiste concepteur qui a tout sacrifié à sa vie professionnelle, à commencer par sa famille – sa femme s’en serait suicidée de chagrin. Par ce choix quasi faustien, il est devenu un « starchitecte », avec pour chef‑d’œuvre un projet hybride entre parc paysager et centre commercial de luxe, à la fois symbole du renouveau de Tokyo et prouesse technique dans une mégalopole où les espaces naturels se font rarissimes.
Pendant ce temps, ses deux enfants se sont construits sans lui et n’attendent désormais plus rien de ce père absent. Emi, l’ainée, est sur le point d’emménager avec son compagnon, avec un projet de mariage à l’horizon. Il ne lui viendrait pas une seconde à l’idée d’en informer son géniteur. Quant à Ren, le cadet, il sillonne les rues de la capitale japonaise en tant que livreur de fleurs. Par hasard, il se retrouve à apporter un bouquet d’orchidées sur le site d’une exposition architecturale consacrée à Hajime Takano… son père. Le face-à-face est loin d’être chaleureux.
Pour le réalisateur, dont c’est le premier long métrage (présenté à la Quinzaine des cinéastes cette année), « l’idée initiale était de raconter l’histoire d’une famille qui se reconstitue, à l’image de la ville de Tokyo et de ses transformations ». Cette tentative de recomposition, qui s’annonce particulièrement laborieuse, ne pourrait aboutir sans que Hajime, un homme froid qui prétend assumer tous ses choix de vie, ne décide d’affronter ses démons, pour ne pas dire ses fantômes.
Pour apprécier pleinement Des fleurs pour Tokyo, il faut aimer les tropismes formels du cinéma japonais, faits de silences pesants, de pudeur rhétorique, de non-dits… En d’autres termes : d’économie de mots. On préfère le basculement final, qu’on n’avait pas vu venir (malgré les signes avant-coureurs astucieusement disséminés) et qui entraîne le film sur les versants de la fable. Rodolphe Casso





