« L’expérience nocturne est profondément individuelle »

Coordinatrice de la chaire Noz Breizh à l’université de Bretagne-Occidentale (UBO), Edna Hernández González, maîtresse de conférences en aménagement et urbanisme, s’est passionnée pour la nuit lors de sa thèse sur la diffusion du modèle d’éclairage lyonnais au Mexique (1). Ses recherches pluridisciplinaires redéfinissent l’urbanisme nocturne et transforment notre perception de l’obscurité.

Crédit photo : D. R. 

Comment travaillez-vous à partir des perceptions sensorielles et des représentations sociales de la nuit ?

Nous cherchons d’abord à déconstruire l’idée d’un sentiment d’insécurité uniforme la nuit. Nos recherches montrent, au contraire, que l’expérience nocturne est profondément individuelle, façonnée par des vécus personnels et par des représentations sociales. Cette expérience est à la fois intime et très située : elle varie fortement selon les contextes territoriaux. Elle s’inscrit ainsi dans des imaginaires collectifs, tout en restant ancrée dans des trajectoires individuelles, ce qui en fait toute la complexité. En France, par exemple, nos travaux montrent que l’on peut, dans certains contextes, envisager de réduire l’éclairage nocturne : le sentiment d’insécurité tient moins à l’obscurité qu’à la lisibilité des usages et des présences dans l’espace public. À l’inverse, au Mexique, la lumière joue un rôle bien plus déterminant. Dans des contextes marqués par des niveaux de violence élevés, elle devient un facteur essentiel de rassurance et de perception de sécurité.

La question de la coprésence est également centrale : qui occupe l’espace public la nuit ? Cette interrogation relève moins de la technique que de choix politiques. L’éclairage, à lui seul, ne suffit pas à y répondre. Des politiques de gouvernance nocturne apparaissent plus pertinentes pour prévenir des interactions non désirées. Enfin, il est important de rappeler que les femmes ne constituent pas un groupe homogène. Préserver cette complexité est essentiel. Car un sentiment d’insécurité généralisé – parfois instrumentalisé – peut servir à légitimer des réponses simplifiées, centrées sur l’éclairage public, au détriment d’ap- proches plus globales.

C’est l’objet du projet de recherche Smart Noz (2) ?

Exactement. Dans le cadre de Smart Noz (2022−2024), nous avons été agréablement surpris par les retours des habitants, qui rejoi- gnaient des résultats observés ailleurs, notamment à Lyon. À Brest, nous intervenions dans un quartier dit sensible comme Kerangoff. Les habitants nous disaient : « C’est trop éclairé. » Ils se sentaient surveillés, comme sous projecteurs, et souhaitaient un éclairage similaire à celui du centre-ville. Cela renvoie à une question de traitement et de représentation : le sentiment de ne pas être considérés à l’égal des autres. Nous avons donc collaboré avec les services d’éclairage public pour proposer une approche plus qualitative.

Des ajustements étaient déjà prévus, mais ce travail a transformé la perception des habitants de leur quartier, avec des effets positifs immédiats. Bien sûr, de telles démarches prennent du temps et ne peuvent pas être généralisées partout en raison de contraintes multiples. Mais même de manière ponctuelle, elles permettent de repenser l’éclairage public – tant pour les gestionnaires que pour…

Propos recueillis par Maider Darricau 

Retrouvez cet entretien en intégralité dans le numéro 450 « La nuit  » au format papier ou au format numérique 

Couverture : Laurent Duvoux 

Photo : Exposition Traverser la nuit, mars 2023, chaire Noz Breizh, crédit : Bénédicte de Kersabiec

Notes :

1/ Thèse de doctorat en urbanisme et aménagement du territoire à l’Institut français d’urbanisme (IFU), université de Marne-la-Vallée (Upem) sous la direction de Jérôme Monnet (boursière du gouvernement mexicain). Sujet : « Comment l’illumination nocturne est devenue une politique urbaine. La circulation de modèles d’aménagement : de Lyon (France) à Puebla, Morelia et San Luis Potosí (Mexique). » Soutenance à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, école doctorale « Ville, Transports, Territoires », 11 nov. 2010, Paris.

2/ Projet financé par la Région Bretagne, appel à projets (AAP) « Recherche et société », 2021. Partenaires : la compagnie de théâtre Monaluna, l’agence locale de l’énergie et du climat Energence, Brest Métropole, UBO.


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