Fin du GIP Epau : petites économies et grand gâchis
En juin 2026, le gouvernement a décidé de dissoudre le GIP Epau dont les programmes de recherche et d’expérimentation ont irrigué pendant plus de vingt ans les réflexions sur la fabrique de la ville en France. Un choix budgétaire que regrette le monde de l’urbanisme, à commencer par votre revue.
Le 2 décembre 2025, les dix lauréats de Quartiers de demain sont présentés en grande pompe à la Cité de l’architecture et du patrimoine. Dans une vidéo de plus de 7 minutes, le président de la République, Emmanuel Macron, à l’initiative de ce programme lancé en juin 2023, adresse ses félicitations au groupement d’intérêt public l’Europe des projets architecturaux et urbains (GIP Epau) qui pilote cette consultation, ainsi qu’aux maires, aux élus, aux parlementaires, aux préfets et aux habitants représentant les dix quartiers à l’honneur dans les villes de Marseille, Colmar, Sedan, Le Mans, Coulommiers, Pessac, Caen, Manosque, Lodève et Corbeil-Essonnes. Bientôt, des équipes multidisciplinaires (urbanistes, architectes, paysagistes, sociologues, écologues…) fédérées autour de ces projets pourront passer à l’action pour transformer ces quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) en donnant du sens à la transition écologique, en renouvelant le cadre de vie, en renforçant les liens sociaux et en expérimentant de nouvelles façons de faire (voir aussi notre portfolio p. 43–49). Telle était la promesse.

La Caravane des ruralités, un des programmes du GIP Epau, a fait halte en mars 2024 à Saint-Orens-de-Gameville (Haute-Garonne), aux portes de la métropole toulousaine.
Trois jours plus tard, le gouvernement annonce que le budget du GIP Epau subirait une coupe de 70 % en 2026. Quartiers de demain, c’est fini. Passé la stupeur et l’incompréhension, les acteurs de la fabrique de la ville se mobilisent. Une pétition publiée dans Le Monde cumule même quelque 2 000 signatures, mais rien n’y fait. Le GIP Epau est en réalité sur la liste de la mission « État efficace », dans l’objectif de « contribuer, dans un contexte de finances publiques contraintes, à renforcer la performance de la gestion des départements ministériels comme des opérateurs de l’État ».
Créé en 2002, le GIP Epau, opérateur interministériel (Transition écologique, Logement et Culture), a conduit d’ambitieux programmes nationaux de recherche-action et d’expérimentation tout en créant des espaces d’échanges entre l’État, les collectivités, la recherche, les élus, les professionnels et les citoyens. Le tout selon un budget de fonctionnement modeste (environ 11 millions d’euros en 2025). Le GIP a finalement été dissous fin juin 2026 et sera liquidé au 31 décembre 2026, date à laquelle l’ensemble des agents sera licencié. En tout, ce sont 270 conventions avec les collectivités territoriales dans le champ de la recherche et de l’expérimentation qui sont passées par pertes et profits. Cela implique aussi l’arrêt des activités de quelque 2 800 chercheurs mobilisés sur l’ensemble des programmes. Une perte sèche pour la production de connaissances dans les domaines de l’urbanisme, de l’architecture, de la biodiversité, de l’environnement… Pour la revue Urbanisme, également, la disparition du GIP Epau signifie une perte considérable de ressources et de réflexions (1).
Des programmes transférés
Que va-t-il advenir des programmes ? Tout d’abord, Quartiers de demain passe sous le giron de l’Anru. Pour Didier Herbillon, maire de Sedan et président de l’association Sites & Cités remarquables de France, le programme lauréat du site de la résidence des Ardennes avait permis de franchir un cap en matière de démocratie citoyenne : « Le GIP Epau a accompagné la Ville dans sa relation aux habitants, qui ont ainsi participé à toutes les étapes du projet. » Élu depuis vingt ans, il reconnaît n’avoir « jamais vécu une opération comme celle-là ». Cette disparition inquiète l’édile pour la suite du projet : « Il va falloir réfléchir à se faire accompagner, sans doute par d’autres acteurs, comme des agences privées. Mais je ne suis pas certain qu’elles disposeront des mêmes compétences : le GIP offre une ingénierie très spécifique. Nous avons l’impression d’être abandonnés au milieu du gué. » Pour Nicolas Escach, géographe et maire adjoint à la Ville de Caen, dont le quartier Grâce de Dieu était aussi lauréat de Quartiers de demain, les jurys citoyens participaient à répondre à la crise institutionnelle en ouvrant des espaces de délibération. « C’est une épine qu’on se met collectivement dans le pied par rapport à la crise démocratique qu’on est en train de vivre. »
Pour Europan, prestigieux concours d’architecture et d’urbanisme à l’adresse des jeunes professionnels, qui a connu sa 18e édition l’an passé, un transfert est prévu au ministère de la Culture, à la direction générale des Patrimoines et de l’Architecture (DGPA). Quant au programme de la Caravane des ruralités, initié en 2023 par Dominique Faure, alors ministre déléguée chargée des Collectivités territoriales et de la Ruralité, et qui visait à explorer les territoires et leurs initiatives locales à travers des ateliers et des visites de terrain autour des questions d’industrie et d’habitat, il passe sous le giron de l’ANCT (Agence nationale de la cohésion des territoires). Pour la géographe Monique Poulot, présidente du conseil scientifique de France Ruralités (2), le programme a permis « de faire émerger des visions communes entre urbanistes, ruralistes, économistes, agronomes… »
Le premier rapport « Des campagnes aux ruralités », paru en 2025, se voulait un bilan sur les changements de regards posés sur cette typologie de territoire. Un second rapport devrait voir le jour avant la fin 2026 pour évoquer les innovations dans le monde rural. « Au final, le rapport France Ruralités et la Caravane ont été mis en valeur et très utilisés par l’ANCT et la DGALN [Direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature, ndlr], affirme Monique Poulot. C’est donc difficile de comprendre pour- quoi tout s’arrête ainsi. »
La disparition de Popsu
Si le Plan urbanisme construction architecture (Puca) était déjà affaibli avant le démantèlement du GIP Epau, passant d’un statut de plan interministériel à celui de mission dans la sous-direction Territoires et Usagers, la Plateforme d’observation des projets et stratégies urbaines (Popsu) était encore en pleine possession de ses moyens, avec ses deux volets en cours : Territoires et Transitions. Le Popsu disparaîtra le 30 décembre 2026. Engagée depuis la « saison 1 » (2004−2009) du programme, Marie-Christine Jaillet, directrice de recherche émérite au CNRS, a ensuite assuré sa coresponsabilité avec Fabrice Escaffre pour la « saison 2 » (2010−2016), et assumé la présidence du conseil scientifique pour la « saison 3 », dite « Popsu Métropoles » (2018−2021). C’est aussi à cette époque que l’urbaniste Jean-Marc Offner intègre le programme en tant que président du Conseil stratégique.
En 2018, s’ouvre la page « Popsu Territoires », qui s’est penchée sur des petites villes et des communes rurales, « avec l’idée que la recherche pouvait aussi leur apporter quelque chose, ce qui n’était pas du tout une évidence », se souvient Jean-Marc Offner, qui évoque « une méthode plus innovante encore que celles de Popsu Métropoles, avec des études de cas et une mobilisation très efficace des élus, mais aussi d’étudiants en master ». En 2022 est lancé « Popsu Transitions », pour lequel Marie-Christine Jaillet poursuit la coordination du collectif scientifique composé de Sabine Barles, Magali Talandier, Renaud Le Goix, Xavier Desjardins et Gilles Pinson. « C’est une perte non seulement pour la recherche, mais aussi pour les politiques publiques, regrette la chercheuse. Les savoir-faire et les compétences du GIP, capable de porter des programmes complexes, multipartenariaux, ancrés dans le local, et d’organiser des scènes de mise en débat au niveau national, on ne les trouve pas ailleurs dans l’administration. Dans la contribution de la mise à mort du GIP Epau au désendettement de l’État, il y a quelque chose de grotesque. » Et Jean-Marc Offner d’ajouter : « Toute cette expertise fonctionnait quasiment de façon bénévole. On avait réussi à monter la plus grande équipe de recherche sur les questions d’aménagement, de développement, de dynamiques territoriales, de mode de vie… C’était une communauté incroyable. C’est un gâchis intellectuel pour économiser trois francs six sous. »
Des agences d’État sous pression budgétaire
Au printemps 2025, la ministre des Comptes publics, Amélie de Montchalin, annonçait qu’« un tiers des agences et opérateurs de l’État qui ne sont pas des universités » seront fusionnés ou supprimés, dans la perspective du budget 2026. Parmi les structures régulièrement citées dans ce débat figurent l’Office français de la biodiversité et l’Agence de la transition écologique (Ademe). Cette dernière, régulièrement attaquée par la droite et l’extrême droite pour le coût de ses interventions, est au cœur d’un projet de loi, « visant à renforcer l’État local », présenté le 7 mai (1), qui prévoit notamment la mise à disposition de ses agents au sein d’autres administrations. Le 19 mai, face à de nombreuses contestations, la ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation, Françoise Gatel, s’est voulu rassurante : « Il ne s’agit pas de supprimer l’Ademe. Sa fonction et son utilité ne sont pas contestées. L’enjeu est de mieux s’organiser pour travailler ensemble plutôt que de manière juxtaposée. » Ces prises de position successives illustrent une ligne instable, oscillant entre austérité budgétaire et maintien des opérateurs existants, sous la pression de fortes mobilisations.
Le signal est plus clair du côté des tiers-lieux. La loi de finances pour 2026 a acté une chute drastique des crédits qui leur sont dédiés, signant de fait la fin du dispositif de soutien – sauf reprises par d’autres programmes ou par les collectivités. L’Association nationale des tiers-lieux alerte sur un risque de disparition de 20 à 25 % des structures si les collectivités ne prennent pas le relais. Le 8 juillet, le groupement d’intérêt public France Tiers-Lieux annonçait sa dissolution, alors même que le réseau a connu une croissance fulgurante, d’environ 1 800 sites en 2018 à près de 4 000 aujourd’hui, dont plus de 80 % en lien avec les collectivités. M. D.
Les animateurs de Popsu ne renoncent cependant pas à poursuivre le programme sous une autre forme, afin de préserver cette précieuse communauté, ses espaces de discussions et sa capacité à mobiliser la recherche au niveau local. Des échanges sont en cours avec les élus, en particulier ceux de France Urbaine, pour tenter de trouver des modalités afin de préserver les acquis. « L’histoire n’est peut-être pas tout à fait finie », espère Marie-Christine Jaillet.
Parmi les autres programmes qui disparaissent, il y a aussi Erable, qui accompagnait les collectivités locales pour la mise en récit de leur biodiversité, dans l’Hexagone et en outre-mer. Citons également certains programmes emblématiques, déjà achevés au moment de la dissolution du GIP Epau, comme Engagés pour la qualité du logement de demain et son appel à manifestation d’intérêt national de 2021, ou encore le programme Coubertin, recherche embarquée au sein de la Solideo qui a conduit à l’organisation d’un cycle de séminaires acteurs/chercheurs et au développement d’un centre de ressources sur l’aménagement des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Sans oublier de nombreuses missions photographiques de très grande qualité…
La recherche urbaine en danger
Outre le vide laissé, c’est une certaine considération pour la recherche qui interroge aujourd’hui. Nicolas Escach évoque une vision de la gouvernance marquée « par une défiance à l’égard de la recherche, de l’expérimentation et, plus largement, de ce qui échappe aux formes classiques de contrôle ». Pour Jean-Marc Offner, il n’y a plus aujourd’hui de dispositif assez fort pour que l’action publique locale puisse mobiliser l’expertise scientifique. « Les associations d’élus ne savent pas le faire et le Cerema et l’Ademe ne sont pas dans le monde académique. Si on n’invente rien pour poursuivre le travail du GIP Epau, et surtout du Popsu, les chercheurs iront ailleurs et seront moins mobilisés sur l’urbanisme. » Monique Poulot estime, pour sa part, que « le GIP a montré que la recherche n’était pas si éloignée du terrain. C’était aussi l’apprentissage d’une façon de travailler transversale, avec des élus, des chefs de projet, etc., pour une forme de recherche-action peu développée en France. » Et Marie-Christine Jaillet de conclure : « On est à un moment où, pour l’action publique et l’aménagement urbain, le référentiel, les modèles, les cultures professionnelles doivent se transformer. Se priver de la recherche fragilise tout. »
Rodolphe Casso et Maider Darricau
Retrouvez le numéro 451 « Financer la ville » en intégralité en version papier ou en version numérique

Couverture : Lila Castillo
Illustration : Clément Clausse, diplômé de l’école Estienne (Esaig) en DMA illustration, de l’École des arts décoratifs de Paris (Ensad).
Notes :
1/ Retrouvez la liste des travaux du GIP Epau relayés par Urbanisme ces dernières années sur www.urbanisme.fr/bruits-de-ville/dissolution-du-gip-epau-partenaire-historique-durbanisme
2/ https://anct.gouv.fr/programmes-dispositifs/france-ruralites





