
Jaime Rosales
Condor Distribution, actuellement en salle
Morlaix aurait pu être Lannion, Coutances ou Guingamp. Mais c’est ici, sous la silhouette du viaduc et dans une atmosphère de novembre pluvieux, que Jaime Rosales installe son récit. Avec Morlaix, son huitième long métrage – le premier entièrement tourné en France –, le réalisateur espagnol déplace son cinéma vers un territoire inattendu, un lieu découvert presque par hasard, dont il dit être immédiatement tombé amoureux.
Le film s’ouvre sur une tonalité mélancolique. La ville, filmée dans ses gris, imprime un sentiment de désœuvrement qui innerve le personnage de Gwen, lycéenne endeuillée de la perte de sa mère. Sans forcer, le réalisateur fait de Morlaix un décor actif, à la fois cadre social et projection d’un état intérieur, captant une jeunesse en suspens.
La singularité du film repose sur un effet troublant : les personnages assistent à une projection alternative de leur propre histoire, sans jamais établir de lien explicite avec ce qu’ils voient. Cette mise en abyme totale installe une distance entre vécu et représentation et participe d’un film qui interroge moins ce qui est raconté que la manière dont cela se regarde.
Très bavard, Morlaix s’organise autour de longues scènes de discussion. Gwen et ses amis y débattent, avec nonchalance, de l’amour, du passage à l’âge adulte ou de la liberté. Ces échanges structurent le film autant qu’ils en étirent le rythme, dans un cinéma de la parole qui capte par moments une radicalité générationnelle.
Ce travail repose en grande partie sur l’interprétation, qui associe comédiens confirmés – Mélanie Thierry, Samuel Kircher, Aminthe Audiard (arrière-petite-fille de Michel), Alex Brendemühl – et acteurs non professionnels. Un délicieux cocktail qui produit une forme de naturel, sans verser dans les codes les plus attendus du réalisme social dardennien.
Sur le plan visuel, Jaime Rosales alterne et joue avec différents formats (16:9, 4:3), noir et blanc et couleur, et parsème son film de portraits photographiques des personnages, ce qui instaure une temporalité singulière, comme un dialogue entre un présent en mouvement et un présent figé.
Entre chronique d’adolescents dans une ville moyenne, récit sentimental et réflexion existentielle, Morlaix avance sans ligne unique, laissant place à plusieurs interprétations. Le film peut dérouter par son goût de la digression, mais trouve sa cohérence dans son attention aux lieux et aux visages, jusqu’à faire émerger un désir de Morlaix.
Lucas Boudier





