Bailleur social du Groupe La Poste, Toit et Joie – Poste Habitat conduit depuis près de dix ans une politique culturelle au long cours en coopération étroite avec des artistes et les locataires. Cette démarche a fait l’objet d’une évaluation approfondie [1] menée par l’Observatoire des politiques culturelles et le laboratoire PLACES de l’université Cergy-Paris.
Alors que le festival Au-delà des toits s’apprête à revenir en juin dans les résidences du groupe, Patricia Guérin, responsable de la direction de la culture, et la géographe Anne Hertzog décryptent les principaux enseignements de cette étude et tracent les lignes de force des évolutions à venir de ce dispositif culturel.
Pour commencer, pouvez-vous nous présenter Toit et Joie – Poste Habitat et ses principales actions ?
Patricia Guérin : Toit et Joie – Poste Habitat est un bailleur social intégré au groupe La Poste. Créé en 1957 pour proposer des logements à loyer modéré aux postiers arrivant à Paris, il compte aujourd’hui 18 500 logements. Depuis neuf ans, Poste Habitat développe des actions culturelles au cœur de ses résidences, en lien étroit avec les habitants et des compagnies artistiques professionnelles. Ces projets, inscrits dans la durée – de six mois à deux ans –, couvrent un large éventail de disciplines : cinéma, marionnettes, danse, photographie ou encore théâtre. Pensés sur mesure, ils s’adaptent aux spécificités de chaque territoire et aux envies des résidents, qui en sont pleinement parties prenantes. Les ateliers se déroulent au sein des immeubles ou à proximité, dans des maisons de quartier ou des MJC. Il s’agit d’offrir davantage qu’un simple toit aux locataires : proposer un imaginaire, des démarches artistiques capables de transcender le quotidien, de transformer le regard porté sur son lieu d’habitation et de favoriser les rencontres entre voisins. Elles contribuent ainsi à la fois au bien-être dans le logement et à la qualité du vivre-ensemble au sein de la résidence. Chaque année, ces initiatives donnent lieu à une restitution dans le cadre d’un festival organisé en juin, qui fédère l’ensemble des résidences participantes, soit environ 25 projets. L’édition actuelle présente 27 évènements, elle est marrainée par Marguerite Abouet, autrice notamment des séries Akissi et Aya de Yopougon, publiées chez Gallimard Jeunesse.

Corps Citoyen 2 en 2024, Crédit photo : Scène Nationale de l’Essonne
Pourquoi avez-vous décidé d’évaluer ces projets ?
P.G. : Cette démarche répond à une décision de la direction générale, qui souhaitait mesurer l’impact de ces actions sur les locataires. Nous nous sommes donc rapprochés de l’Observatoire des politiques culturelles, référence en la matière, lequel a lui-même associé à l’étude le laboratoire PLACES de l’université de Cergy, réunissant géographes et sociologues. L’objectif était d’analyser les effets de ces projets avec un regard neutre et scientifique.

Corps Citoyen Vigneux 3 en 2024, Crédit photo : Scène Nationale de l’Essonne
Pourriez-vous revenir sur les choix méthodologiques de cette enquête ? Comment avez-vous construit le protocole et sélectionné les terrains d’étude ?
Anne Hertzog : Nous appartenons à un laboratoire où les questions urbaines sont travaillées sous de multiples angles, et où les relations entre culture et territoires font l’objet d’une attention particulière. C’est cette expertise, développée depuis plusieurs années, qui a été mobilisée pour cette recherche. Au sein du laboratoire, nous travaillons également sur les démarches participatives. L’enquête a été menée par moi-même, la géographe Natacha Gourland, spécialiste des conservatoires en banlieue et aujourd’hui maîtresse de conférences à l’université d’Évry, Camila Van Diest, sociologue urbaine qui travaille sur les dimensions mémorielles et culturelles de la ville, et Samuel Périgois, de l’Observatoire des politiques culturelles de Grenoble.
L’enquête s’est coconstruite avec Toit et Joie – Poste Habitat, en particulier avec Patricia Guérin : les choix de terrains ont été discutés ensemble, à partir d’une série de critères (projets culturels en cours ou achevés, localisation, diversité des formes artistiques). Après une phase d’observation et de recherche documentaire, nous avons retenu 6 terrains, 5 en Ile-de-France et 1 en Normandie.
Deux grands axes ont structuré notre travail : d’une part, l’analyse politico-institutionnelle de l’intervention culturelle de Toit et Joie – Poste Habitat et de sa place dans le paysage des bailleurs sociaux ; d’autre part, l’étude du déroulement de 6 projets culturels, de leur réception et de leur appropriation par les locataires, avec une attention particulière portée aux processus participatifs.
Nous avons ainsi cherché à comprendre ce qui fait la spécificité de Poste Habitat : existence d’une direction de la culture au sein du groupe, recours à des professionnels issus du secteur culturel, mise en œuvre d’une « politique culturelle privée », c’est-à-dire articulée aux normes des politiques publiques de la culture tout en répondant aux objectifs d’un bailleur social soutenant des actions culturelles. Nous avons ainsi analysé certaines orientations propres à l’organisme, liées à la fois aux enjeux du secteur HLM et à la culture d’entreprise de Poste Habitat, ainsi que la mobilisation d’acteurs peu présents ailleurs, comme les gardiens et gardiennes d’immeuble.
Sur le plan empirique, après la phase exploratoire, nous avons mené une enquête de terrain en immersion, en observant les différentes étapes des projets jusqu’à leurs restitutions. Soixante-quatorze entretiens semi-directifs ont été réalisés, auprès des artistes, des intervenants culturels, des structures de proximité impliquées, des équipes de Toit et Joie – Poste Habitat, des acteurs institutionnels, des représentants du ministère de la Culture, ainsi que des habitants et participants, rencontrés à différents moments de leur engagement. À cela s’ajoute une série d’échanges plus informels avec une soixantaine de personnes.
La recherche de terrain s’est déroulée sur environ un an, suivie d’un travail d’analyse et de rédaction d’un rapport et d’une synthèse. Il s’agit d’une démarche principalement qualitative, adossée à des méthodes d’observation en sciences sociales, complétée par une enquête quantitative réalisée auprès du public durant le festival Au-delà des Toits 2025.

Les Ulis – Les grandes personnes en 2025, Crédit photo : Collectif Le Réseau
Vous démontrez notamment que les publics les plus présents au festival dans ces actions sont plutôt diplômés et déjà familiers des pratiques culturelles. Comment l’expliquez-vous et comment pourrait-on mobiliser davantage les habitants plus éloignés de l’offre culturelle ?
A.H. : La réalité des publics est assez contrastée selon les terrains. À Étrépagny, par exemple, le projet consacré au facteur Cheval de l’artiste Hakim Beddar soutenu par Toit et Joie – Poste Habitat a été mené avec une classe de collège : lors de la restitution de ce projet durant le festival, le public réunissait les élèves, l’équipe éducative, des représentants de Toit et Joie – Poste Habitat et les parents d’élèves. Sur les temps du festival que nous avons pu enquêter (6 terrains), on retrouve un public assez diversifié, composé de participants aux projets culturels bien sûr, d’habitants des résidences et de voisins, mais aussi de personnes extérieures souvent invitées par Toit et Joie – Poste Habitat, pour qui ce festival est aussi un moment important de communication de ses actions auprès de différents partenaires (élus, acteurs culturels, acteurs institutionnels…).
La question des « publics éloignés » dépend de la définition que l’on donne à la culture. Si l’on parle de culture institutionnelle, on peut dire qu’un certain nombre de projets de Toit et Joie – Poste Habitat permettent à des habitants peu familiers de certains équipements culturels de les découvrir et de s’y rendre, à l’image de l’action menée avec Chaillot – Théâtre national de la danse, partenaire d’un projet autour de la danse mené à Noisy-le-Grand. Mais d’autres actions permettent également de susciter l’expression des habitants à partir de leurs perceptions, représentations et vécus, par exemple, à partir de la collecte de récits ou de pratiques artistiques participatives comme la photographie. La question n’est donc pas seulement de savoir comment aller chercher un public éloigné, mais en quoi ces projets créent des espaces d’écoute et de mise en valeur de cultures habitantes déjà présentes dans les quartiers.
P.G. : L’exemple du partenariat avec Chaillot – Théâtre national de la danse est éclairant. Pour ce projet, deux danseurs‑chorégraphes de Chaillot ont travaillé avec les habitants sur une création chorégraphique. La performance a été présentée pendant le festival et, tout au long du processus, nous avons invité les locataires à assister à des spectacles de Chaillot, en effectuant ensemble le trajet en transports en commun, en choisissant les spectacles en lien avec le projet porté par les artistes. Il s’agissait d’une véritable coopération pensée en amont entre une grande institution et les habitants, bien loin d’une simple distribution de billets. Les chorégraphes, notamment Lou Cantor, étaient parties de quelques gestes de danse qui devaient composer la chorégraphie finale.
Au fil du projet, les habitants se sont approprié ces gestes en les replaçant dans leurs propres histoires, leurs lieux de vie, leurs souvenirs. La forme imaginée au départ par la danseuse professionnelle s’en est trouvée profondément transformée. C’est précisément là que réside l’intérêt : dans cette jonction entre institutions, professionnels de la culture et habitants, qui apportent leurs envies et leurs savoir-faire, chacun étant porteur d’une culture.

Projet danse avec Chaillot – Noisy le Grand en 2025 – 1, Crédit photo : Erwann le Gars
Vous insistez sur la place des gardiens d’immeuble. En quoi leur rôle est-il déterminant dans ces projets culturels ?
P.G. : À Toit et Joie – Poste Habitat, nous avons la chance de compter sur des gardiens et des gardiennes présents dans les immeubles, ce qui n’est plus systématique ailleurs. Avec un gardien pour environ 90 logements, leur rôle est central. Nous collaborons étroitement avec eux, car les projets culturels reposent sur une multitude d’ateliers et de répétitions. La direction de la culture compte trois personnes pour l’ensemble des projets : nous nous appuyons donc fortement sur les gardiens pour coordonner concrètement les actions sur place. Ils et elles sont aussi force de proposition, en faisant remonter ce qu’ils observent dans les résidences. À Massy, par exemple, c’est un gardien qui nous a alertées sur la situation de personnes âgées isolées, en difficulté dans un quartier qu’elles ne reconnaissaient plus. C’est à partir de ce signal que nous avons décidé de monter un projet spécifiquement tourné vers les aînés.

Les Ulis – Les grandes personnes en 2024, Crédit photo: Collectif Le Réseau
Quels sont les principaux enseignements de cette évaluation ?
A.H. : La question de la participation est au cœur de l’étude, car elle concentre une grande part des défis propres aux interventions culturelles de ce type. Elle recouvre des modalités très différentes selon les projets, les artistes et les contextes résidentiels et territoriaux. Les résidences ne constituent pas une réalité homogène, ni socialement, ni géographiquement, ni en termes d’ambiances ou de relations de voisinage : la participation varie en fonction de ces contextes, mais aussi de la façon dont les acteurs culturels conçoivent les projets, par exemple autour de collectes de récits.
La plupart du temps, les artistes imaginent leurs interventions pour des résidences qu’ils ne connaissent pas de l’intérieur. Ces résidences sont parfois perçues comme des microsociétés où le lien social irait de soi ! Or, ce n’est pas toujours le cas : les résidences sont traversées par des clivages, des inégalités, des conflits de voisinage. On retrouve aussi des défis classiques inhérents aux projets culturels participatifs : il est plus difficile de mobiliser des adultes actifs que des retraités ou des élèves, qui sont des publics plus « captifs ». À cela s’ajoutent des situations de précarité matérielle et relationnelle qui se manifestent dans certains territoires : pauvreté, illettrisme, grande solitude, faiblesse des liens de voisinage, repli domestique, pouvant être des facteurs d’empêchement.
Nos échanges avec d’autres bailleurs montrent que la difficulté à mobiliser les habitants ne tient pas seulement aux projets artistiques en eux-mêmes. Elle renvoie plus largement à une difficulté récurrente à engager les locataires dans des démarches portées par le bailleur. Les tensions existantes – perception négative du bailleur, travaux qui tardent, insatisfactions diverses – peuvent peser sur l’envie de participer à un projet culturel ou artistique. La participation hétérogène des habitants s’inscrit ainsi dans un contexte qu’il faut analyser finement pour comprendre les dynamiques à l’œuvre, souvent liées à des phénomènes extérieurs au projet.
P.G. : Ce qui permet de tenir dans la durée, pour les habitants comme pour les équipes, c’est la perspective du festival : la restitution finale, le fait de « performer » ensemble. Dans le projet avec Chaillot, par exemple, chaque absence d’un danseur créait un vrai enjeu, parce que tous projetaient déjà la performance final.
A.H. : Ces projets culturels donnent aussi à entendre beaucoup de choses sur les manières d’habiter, les cadres de vie, les difficultés à vivre dans certains quartiers ou certaines villes. Pour un bailleur, c’est une ressource précieuse que de prêter attention à ce qui se dit là. Cette parole peut prendre la forme d’une critique sociale, portée par les artistes ou par les habitants eux-mêmes, qui interroge les conditions d’habiter aujourd’hui et, plus largement, les politiques publiques ou les politiques de l’habitat.

Projet danse avec Chaillot – Noisy le Grand en 2025 – 2, Crédit photo: Erwann le Gars
Comment projetez-vous de faire évoluer la démarche ?
P.G. : Notre ambition est de poursuivre les projets participatifs, en partant encore davantage des habitants eux‑mêmes, de leurs envies, de leurs appétences et de leurs savoir-faire. Cela suppose du temps et des moyens supplémentaires. Dès l’an prochain, nous envisageons de travailler sur un territoire avec une agence spécialisée en urbanisme culturel, afin de construire un projet pensé dès l’origine à partir des habitants. La compagnie artistique sera choisie ensuite, à partir de ces premiers éléments, en quelque sorte en inversant la logique habituelle.
Cette expérimentation est directement inspirée de l’étude, qui nous a donné envie d’explorer ce type de démarche. Le regard extérieur, neutre, porté sur notre travail est très précieux : nous sommes beaucoup absorbées par l’opérationnel, menant de nombreux projets sur le terrain, incluant des disciplines très diverses. Disposer d’une vision d’ensemble, structurée et analysée, nous aide à ajuster et renforcer notre action.
Propos recueillis par François Agostini et Maider Darricau
[1] « L’art en pied d’immeuble. Enquête sur les initiatives artistiques et culturelles portées par le bailleur social Toit et Joie – Poste habitat », Camila Van Diest, Natacha Gourland, Anne Hertzog, Samuel Périgois, 2025. Lien : https://www.observatoire-culture.net/wp-content/uploads/2026/03/TOIT_ET_JOIE_RAPPORT.pdf





