En septembre 2013, la Ville de Paris inaugurait la Promenade des berges de la Seine, arrachant plusieurs kilomètres de voie rapide aux automobiles pour les rendre aux piétons, aux cyclistes, aux flâneurs. Le Conseil de Paris décidait de donner à cette promenade le nom d’André Gorz, un geste doublement symbolique.
Quarante ans avant cette inauguration, en 1973, paraissaient dans les pages du journal Le Sauvage un texte au titre percutant : « L’idéologie sociale de la bagnole ». L’article, court et cinglant, est une bombe à fragmentation intellectuelle. Gorz y démonte, avec la précision d’un horloger et la rage d’un pamphlétaire, le mythe de la liberté automobile. La voiture, écrit-il, est le produit d’une ruse idéologique remarquable : elle a été vendue comme un bien individuel offrant la liberté de mouvement, alors qu’elle ne fonctionne que comme un bien de classe, et que sa démocratisation a produit l’exact inverse de ce qu’elle promettait. Quand tout le monde possède une voiture, plus personne ne peut vraiment circuler à sa guise.
Quand la ville entière est organisée pour l’automobile, plus personne ne peut s’en passer. Le luxe de la vitesse se transforme en nécessité contrainte. L’espace public est confisqué, asphalté, consacré à un seul usage. Et les banlieues s’étalent, les distances augmentent, les temps de trajet s’allongent, rendant chaque jour plus impossible de vivre sans ce même outil qui a produit l’éloignement.
De « L’idéologie sociale de la bagnole » aux berges de la Seine, l’itinéraire d’un visionnaire
Ce que Gorz aperçoit avec une acuité remarquable pour l’époque, c’est que l’aménagement urbain n’est jamais neutre. Chaque choix d’infrastructure est un choix de civilisation, un pari anthropologique sur ce qu’est une vie bonne, sur ce que valent le temps, le corps, la rencontre, le hasard de la rue. Une ville conçue pour la voiture est une ville qui a décidé, implicitement, que les individus sont des atomes isolés se déplaçant d’un point A à un point B selon des trajectoires fonctionnelles, et non des êtres sociaux dont la richesse se tisse précisément dans l’entre-deux, dans le trajet, dans la place publique, dans le café du coin que l’on traverse sans l’avoir prévu.
Cette intuition prend tout son relief lorsqu’on la replace dans le cadre plus large de l’œuvre gorzienne. André Gorz – de son vrai nom Gerhard Hirsch, né à Vienne en 1923, naturalisé français, philosophe formé à l’existentialisme sartrien avant de devenir l’un des théoriciens fondateurs de l’écologie politique – n’a cessé de poser la même question fondamentale : dans quelle mesure les conditions matérielles de l’existence permettent-elles ou empêchent-elles le développement de la personne ? La ville, l’espace habité, la mobilité ne sont que des modalités concrètes de cette question centrale.
Christophe Fourel
La suite de cet article est à retrouver en intégralité dans notre n°449 « L’automobile » en version papier ou version numérique

Photo : Marc Chaumeil / Divergence
Couverture : Jaouen Salaün





