Virginie Picon-Lefebvre est architecte et urbaniste, spécialiste des dalles. En 2003, elle publie, aux éditions Norma, Paris – Ville moderne : Maine-Montparnasse et La Défense, en pleine controverse sur cette forme urbaine. Jadis érigée en modèle de séparation des flux, comment a‑t-elle perdu de sa superbe, au point d’être désavouée par la profession ?
Qu’est-ce qui a fait naître, dans les années 1960, cet idéal de ville sur dalle ?
C’est un rêve d’univers piétonnier total, inspiré dès 1923 par Corbett et Ferriss à New York, via des passerelles qui séparent flux automobiles et piétons. C’est aussi celui de l’urbaniste allemand Ludwig Hilberseimer, qui enseignera avec Mies van der Rohe et qui imagine dans les années 1920 des projets de « grande ville » (Großstadt), où les piétons circulent sur des terrasses séparées des voitures. Elle est formalisée en Angleterre par le rapport Buchanan, en 1963, qui souhaite piétonniser les centres anciens tout en réservant aux voitures des voies proches, mais distinctes – une ambition reprise à Paris. Ce projet naît de la rhétorique hygiéniste du début du XXe siècle (charte d’Athènes, Congrès international d’architecture moderne [Ciam], 1928), qui dénonce l’insalubrité des faubourgs populaires – obscurs, malsains, réservés aux classes défavorisées – pour imaginer une ville lumineuse, aérée, équitable. Dans les années 1950, Paris y croit : il y a une refonte totale hors quartiers historiques intra-boulevards, avant le 13e arrondissement, comme prototype Belleville ou le nord de la capitale. Pourtant, au seuil des années 1980, la dalle s’impose, alors que triomphe déjà le retour à la forme urbaine traditionnelle.
Ce modèle a‑t-il, un temps, réellement fonctionné ?
Le dispositif a un temps fonctionné, mais pas de la manière prévue. Par exemple, la dalle Maine-Montparnasse, qui devait d’ailleurs se prolonger jusqu’à la gare, a trouvé un certain équilibre malgré l’interruption du projet initial : une vaste terrasse s’est ainsi constituée au sommet des immeubles, progressivement et spontanément appropriée par divers usages, sans cadre véritable, ni légal ni illégal. Cette appropriation donnait lieu à des scènes assez singulières : de jeunes gens y répétaient des spectacles, profitant du fait que l’endroit ne gênait personne. L’espace paisible et légèrement en retrait contrastait avec le tumulte du quartier alentour, très fréquenté. En ce sens, on peut dire que cela « fonctionnait », mais selon une logique tout autre que celle du projet initial. C’est précisément cet écart qui rend ces dalles intéressantes : elles créent, presque malgré elles, des lieux d’usage imprévus, là où il n’en existait aucun.
Propos recueillis par Maider Darricau
Retrouvez cet entretien en intégralité dans le n°449 « L’automobile » en version papier ou version numérique

Crédit photo : D.R.
Couverture : Jaouen Salaün




