Et pour quelques hectares de plus
Depuis le début du second quinquennat d’Emmanuel Macron, un élément de langage a émergé dans les discours politiques : la souveraineté. Elle peut être industrielle, numérique, énergétique ou alimentaire – la guerre en Ukraine ayant servi d’électrochoc pour ces deux dernières notions. Cet enrichissement sémantique traduit la fin d’une ère d’insouciance (de déni ?, de naïveté ?) quant à nos ressources propres.
En matière alimentaire, nos villes et métropoles sont totalement dépendantes. Autrefois tributaires des campagnes alentour, elles le sont aujourd’hui d’autres pays : on importe davantage de fruits et légumes qu’on en produit. Parallèlement, les terres agricoles environnantes ont été allègrement artificialisées, quarante ans durant.
En 2021, le ZAN (« zéro artificialisation nette ») est venu théoriquement tourner cette page. Quant au volet alimentaire, en expérimentant l’agriculture urbaine – sur laquelle nous dressons un bilan dans ce numéro –, il a été vite acté que les villes ne seraient jamais en capacité de s’autosuffire, ne serait-ce qu’à l’échelle d’un pâté de maisons.
Et si l’on remonte davantage dans le temps (ce que nous ne manquerons pas de faire dans les pages qui suivent), on réalise à quel point le remembrement nous a fragilisés en matière de souveraineté alimentaire, au nom de la modernisation à tous crins et de la compétition mondiale, puisque la production intensive issue d’exploitations toujours plus vastes est destinée en majorité à l’exportation.
Sans oublier que les méthodes employées polluent la terre et les nappes, nuisent à la biodiversité, usent les sols et offrent des autoroutes aux crues depuis qu’on a gommé les haies et talus comme d’un coup de Photoshop. Il suffit d’ailleurs de regarder par la fenêtre lors d’un voyage en train ou en voiture pour réaliser à quel point l’agriculture moderne a refaçonné la quasi-intégralité de nos paysages (et dire qu’on râle pour trois paires d’éoliennes…).
Il ne s’agit pas ici de faire le procès de l’agriculture française, qui reste un motif de fierté à bien des égards, mais de poser cette sempiternelle question depuis que le monde est mondialisé : n’est-on pas allé trop loin ? N’est-il pas temps de procéder autrement ?
Les agriculteurs eux-mêmes semblent malades – économiquement, mentalement et philosophiquement – de ce modèle. À leurs angoisses quotidiennes vient s’ajouter celle du réchauffement climatique, duquel ils sont aux avant-postes ; ce n’est pas un hasard s’ils représentent la catégorie socioprofessionnelle la plus touchée par l’écoanxiété.
Mais développer des cultures raisonnées, biologiques, écologiques et locales demande aux agriculteurs plus de temps et plus d’espace que les pratiques intensives – des espaces sous pression foncière qu’il est de plus en plus difficile d’acquérir ou de transmettre. La seule façon de leur en accorder davantage ne peut être que politique.
La loi d’orientation pour la souveraineté alimentaire et le renouvellement des générations en agriculture, promulguée en mars 2025, établit le caractère « d’intérêt général majeur du développement de l’agriculture en tant qu’il garantit la souveraineté alimentaire de la Nation ». C’est un pas en avant. Elle fixe également des objectifs visant à accroître le nombre de personnes formées aux métiers de l’agriculture d’ici à 2030 et prévoit de porter à 21 % les surfaces en agriculture biologique à la même échéance.
Et en décembre dernier, le Sénat a voté un renforcement du crédit d’impôt en faveur de l’agriculture biologique sur les volets des bénéfices, de la préservation des haies bocagères et de la mutualisation des machines.
En espérant que les arbitrages en cours, à l’heure où nous mettons sous presse, ne viennent pas rayer ces efforts d’un trait de plume.
Rodolphe Casso
Couverture : Donatien Mary
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