Chlordécone : aux Antilles, des sols pollués pour plusieurs décennies
Utilisé massivement dans les bananeraies antillaises de 1972 à 1993 malgré sa toxicité avérée, le chlordécone a durablement contaminé les sols de Martinique et de Guadeloupe, emportant des conséquences majeures sur l’agriculture des deux îles.
Avant de devenir synonyme de l’un des pires scandales sanitaires et environnementaux de l’histoire de la France, le chlordécone fut tout d’abord une molécule mise au point par un grand groupe américain de la chimie, Allied Chemical. Ses dix atomes de chlore le placent, au côté du DDT, dans la famille des organochlorés et lui confèrent une très forte persistance dans l’environnement. Dès le départ, Allied Chemical sait à quoi s’en tenir : chez les animaux de laboratoire, le produit provoque des tumeurs du foie ; au bout de six mois, tous les rats sont morts. En 1972, quand le charançon noir se met à ravager les bananeraies antillaises, le ministère de l’Agriculture français autorise le chlordécone en remplacement des pesticides précédents, devenus inefficaces. Le ministère a pourtant pris connaissance du dossier du fabricant américain et sait donc à quoi s’en tenir sur la dangerosité de la molécule. Peu importe : le chlordécone est très vite utilisé sur place en grande quantité. En 1975, un scandale éclate aux États-Unis, lorsque l’on découvre que les ouvriers de l’usine qui fabriquait le chlordécone sont empoisonnés : ils tremblent, sont stériles, perdent du poids, tiennent à peine debout. Les États-Unis réagissent immédiatement : en 1978, le chlordécone y est définitivement interdit.
En France, à la même période, des scientifiques de l’Inra (1) alertent le ministère de l’Environnement sur les dangers du chlordécone. En effectuant des prélèvements, ils ont découvert que les sols des bananeraies guadeloupéennes, les eaux des rivières, la faune et la flore étaient pollués au chlordécone, parfois à des taux excédant mille fois ceux des autres pesticides. Dans le même temps, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) classe le chlordécone parmi les « cancérigènes possibles ». Mais l’État ignore ces signaux et maintient l’usage du produit. Car se passer du chlordécone serait condamner à mort une filière qui fait vivre des milliers de personnes. Alors, la banane tricolore doit survivre, coûte que coûte. Près de quinze ans s’écouleront entre ces avertissements et l’interdiction du chlordécone en France, en 1993 – quinze années durant lesquelles la molécule poursuivra son œuvre. Au début des années 2000, un fonctionnaire de la Ddass (direction départementale des affaires sanitaires et sociales) de Martinique découvre que le chlordécone s’est infiltré dans les nappes phréatiques, les cours d’eau et la mer, à des taux extrêmement élevés, et que les légumes-racines, piliers de l’alimentation antillaise, sont eux aussi contaminés. Il faudra attendre sept ans de plus avant que l’État adopte un premier plan chlordécone visant à limiter la contamination de la population.
Malgré cela, en 2018, près de 95 % des Antillais avaient encore du chlordécone dans le sang. Une contamination dont on commence seulement à quantifier les conséquences dévastatrices : augmentation du risque de cancer de la prostate (environ 10 % des nouveaux cas annuels aux Antilles sont liés au chlordécone), troubles cognitifs et comportementaux des enfants, problèmes de fertilité…
Marie Baléo
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Couverture : Donatien Mary
crédit photo : Marie Baléo
Notes :
[Marie Baléo a sorti un livre, Les empoisonneurs, aux Éditions Grasset]
1/ L’Institut national de la recherche agronomique (1946−2019) a fusionné en 2020 avec l’Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture (Irstea) afin de former l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).






