Pourquoi les villes résistent encore au populisme
À l’occasion de la sortie de son livre « Les Villes face au populisme »(1), le docteur en urbanisme Alain Cluzet explique en quoi les villes peuvent y résister et quels sont les facteurs sur lesquels agir pour éviter que les citadins ne sombrent également.
En France, le Rassemblement national a obtenu deux fois plus de voix dans le périurbain et le rural aux européennes comme aux législatives de 2024 : 38% en moyenne dans les communes de moins de 2000 habitants mais la moitié seulement à l’autre bout du scope, dans les communes de plus de 200.000 habitants. Il en va de même en Italie, aux États-Unis et dans beaucoup d’autres pays occidentaux. L’immigration massive serait la cause principale d’un ras le bol généralisé des autochtones. Mais les 900.000 nouveaux demandeurs d’asile recensés en 2024 en Europe ne peuvent ébranler à eux seuls l’équilibre politique d’un ensemble de pays comptant 450 millions d’habitants, même si cette immigration arrive par vagues. Les demandes d’asile ne représentent que 0,2% de la population et s’ajoutent aux 6% de la population résidente non européenne. A priori, pas suffisant pour y voir une invasion et confier son avenir aux populistes.
Aux sources du populisme moderne, le dévoiement de l’esprit des Lumières
Le propos est osé mais de très nombreux éléments viennent confirmer son bien-fondé. Certes, nous devons beaucoup à la modernité de la raison : un progrès technique à un rythme accéléré, la capacité à nourrir une planète dix fois plus peuplée et un développement sans précédent des libertés individuelles. Mais à quel prix ? Au nom de la liberté, l’individu roi, éternel adolescent capricieux et drogué aux psychotropes a émergé et les sociétés ont été atomisées comme jamais. Au nom de la raison, l’histoire, les cultures, religions et animismes sont effacés ou neutralisés, patrimonialisés, embaumés. Au nom de la modernité et du progrès, les techniques et la vitesse ont écrasé l’humanisme et toute approche sensible. Au nom de l’universalisme, la globalisation économique et le cosmopolitisme culturel ont balayé toute diversité susceptible de freiner l’harmonisation des marchés. Et la planète a commencé à brûler.
Pourquoi les villes résistent ?
Face à l’immensité du problème, les villes sont encore des lieux de résistance puissants, parfois les derniers. Par la diversité des formes héritées ou contemporaines dont elles témoignent, par la richesse de leur vie culturelle, par la densité des services communs qu’elles apportent et par les occasions qu’elles créent de rencontres autour d’activités communes, elles attestent des bienfaits d’une vie collective et de la possibilité de transcender nos différences, à condition de respecter les codes de vie en société. Ce sont des lieux de symbiose et donc potentiellement de réconciliation. Des lieux communs malgré le multiple. D’où l’enjeu prédominant de combattre toute forme de peur, de violence et de repli dans l’entre soi de quartiers protégés ou d’enfermement dans des ghettos, toute technicisation outrancière qui nous met à distance, toute accélération stroboscopique de la vie urbaine qui supprime le temps du sensible pour que le message populiste soit refoulé et que son caractère démagogique soit éventé. Il n’est pas surprenant que l’urbaniste le plus connu depuis l’après-guerre soit Le Corbusier, designer de génie mais fonctionnaliste absolutiste. Il a tenté d’effacer la diversité, le sensible et la mémoire des villes au profit des modèles et ses épigones ont poursuivi son œuvre.
Valoriser la ville dans toutes ses composantes
L’espace urbain périphérique ne doit plus être un espace relégué, celui d’une sous culture dépendante et sans voix de la grande ville traditionnelle fière de son histoire et sure de sa place dans l’hypermodernité globalisée. Avec, à l’autre extrémité du spectre, une culture rurale en voie de disparition. Désormais, 80% des espaces urbains, périurbains et néoruraux dans les pays occidentaux sont ceux aménagés depuis l’après-guerre. Une longue période de foi dans le seul progrès technique, de construction selon des fonctions urbaines modélisées et autonomes les unes des autres, avec un immense oubli de la diversité des lieux, de leurs liens, de la sensibilité des humains qui y vivent et de la facilitation des échanges qui constituent l’urbanité. Cela tient parfois à peu : des sentes, des trottoirs, une petite place, un éclairage public, des lieux de partage, quelques commerces et services, des voies en réseaux et non en impasses, des maisons qui ne tournent pas le dos à l’espace public derrière une haute haie de thuyas.
La ville est un lieu de vie et de socialisation, adaptée à tous les rythmes, à tous les âges, à tous les individus, même à ceux qui ne sont pas traders à La Défense. Faire que l’entre-soi comme la relégation soient réduits, que les règles de respect des autres comme du commun soient partout appliquées strictement et que les marges périurbaines soient urbanisées, progressivement intégrées à plein titre à la ville, sera le principal antidote au populisme. Mais une citadinité partagée par tous ne pourra émerger sans droit de vote et élection des assemblées intercommunales au suffrage direct au sein de communautés à la bonne échelle, englobant tous les territoires directement dépendants. Les élus locaux, maires, élus métropolitains et intercommunaux, sont ainsi les acteurs irremplaçables du quotidien et du commun, souvent les derniers remparts contre la barbarie.
Alain Cluzet
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Notes :
« Les villes face au populisme », Alain Cluzet, L’Aube, 2026





