« Le remembrement est vu comme un moyen de « rationaliser » les campagnes »
Léandre Mandard, doctorant au Centre d’histoire de Sciences-Po (1), analyse la transformation radicale du bocage breton liée au remembrement rural. Conseiller historique de la bande dessinée Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement (2), il revient sur les luttes et tensions provoquées par cette réforme agraire à marche forcée, amorcée à l’entre-deux-guerres.
Comment est née la politique du remembrement rural ?
La politique de remembrement a trouvé son essor à la faveur des deux guerres mondiales, lorsque certains ingénieurs ont réfléchi aux moyens de moderniser l’agriculture. Pendant la Première Guerre mondiale, la peur de manquer de main‑d’œuvre agricole se fait jour, beaucoup de paysans étant mobilisés, puis tués ou blessés sur le front. L’État pense déjà à développer l’usage du tracteur. C’est dans ce contexte que les deux premières lois de remembrement sont votées : une première loi en 1918, puis une autre, en 1919, qui concerne spécifiquement les régions dévastées par la guerre.
Les territoires de l’est de la France sont donc parmi les premiers à expérimenter le remembrement ?
En effet, durant l’entre-deux-guerres, le remembrement progresse surtout dans les départements ravagés par les combats (Aisne, Somme, Meuse), avec la loi de 1919, qui a remembré environ 300 000 hectares sur la période. Comme tout est détruit et que les limites des parcelles sont méconnaissables, il faut refaire complètement le cadastre. On en profite pour regrouper les parcelles plutôt que de revenir à l’état antérieur. Ces zones sinistrées servent donc de laboratoire du remembrement, et la procédure qui y est appliquée est pilotée par l’administration.
L’autre loi, de 1918, est plus démocratique, mais rencontre beaucoup moins de succès. Elle donne l’initiative du remembrement aux propriétaires fonciers, qui constituent un syndicat et invitent tous les autres propriétaires d’une commune à voter pour ou contre le projet. Toutes les grandes décisions sont soumises à la validation répétée de l’Assemblée générale des propriétaires. Ce consentement nécessaire de la majorité conduit fréquemment au rejet des projets, ce qui a motivé l’adoption d’une nouvelle législation pour rendre la procédure plus efficace.
Dans quel contexte est mise en place cette nouvelle loi ?
C’est le régime de Vichy, avec la loi du 9 mars 1941, qui pose le cadre législatif du remembrement pour la seconde moitié du XXe siècle. Qu’elle soit adoptée par Vichy peut paraître paradoxal. En effet, le régime pétainiste reste associé à une propagande traditionaliste prônant le retour à la terre… Mais dans ses administrations, on trouve aussi beaucoup de technocrates qui ont vu dans le nouveau régime une opportunité de moderniser l’agriculture, notamment. Par ailleurs, l’occupant allemand exerce une forte pression pour accroître la production agricole, afin de répondre à ses propres besoins. La loi de 1941, qui sera souvent considérée comme autoritaire, permet d’imposer le remembrement sans l’accord de la majorité des propriétaires, sur simple décision préfectorale. Dix-huit millions d’hectares seront remembrés avec cette loi, une superficie considérable, même si celle-ci inclut des remembrements successifs dans certaines communes, notamment dans des départements de culture intensive comme…
Propos recueillis par Maider Darricau
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Couverture : Donatien Mary
Crédit photo : Rozenn Quéré
Notes : 1/ « Révolution dans le bocage. Genèse, exécution et contestations du remembrement rural en Bretagne (1941−2007) », sous la direction d’Alain Chatriot, depuis 2020.
2/ Inés Léraud et Pierre Van Hove, coll. « La Revue dessinée », Delcourt, 2024.






