« Le périurbain, c’est une diversité de destins »

À la demande du think tank Terra Nova, Jean-Marc Offner, directeur scientifique de 6t bureau de recherche et président de l’École urbaine de Sciences Po, a dirigé1 le rapport « Vive le périurbain ! Pour des campagnes urbaines au cœur des transitions territoriales »2, publié en décembre 2025. Pour Urbanisme, il en commente ici les grands axes.

 

Vous anticipez d’emblée la question : « Pourquoi encore un rapport sur le périurbain » ? Mais, en même temps, il semble que l’on ait cessé d’en parler.

Ce rapport permet en effet de reprendre les débats sur le périurbain. En revenant en arrière, on se rend compte que dans les années 2010, il s’est passé beaucoup de choses autour de cette question, avec de nombreux chercheurs qui s’y sont intéressé, ainsi que la Datar, la DGALN, le Puca… Ce sont eux qui ont porté le message qu’il fallait en parler, s’en occuper et que ceux qui y vivent en sont généralement satisfaits. Mais ce changement de regard est en train de retomber car personne n’a pris en charge le sujet, faute d’instance représentative, faute d’alliés. Et suite au covid, aux Gilets jaunes et au retour du couple préfet-maire, on a davantage assisté, ces derniers temps, à une préoccupation politique, culturelle, idéologique pour la ruralité – qui elle a des porte-paroles, en particulier l’Association des maires ruraux de France (AMRF). Récemment, le périurbain a surtout été traité sous l’angle des entrées de ville et de la « France moche » alors que c’est une toute petite partie du sujet. Il y a aussi la question du ZAN qui m’a moi-même occupé – y compris dans les colonnes d’Urbanisme – et a été récupéré par le monde de l’urbanisme comme un nième outil de lutte contre l’étalement urbain, avec toujours en filigrane la critique du périurbain.

 

Vous affirmez que « la statistique publique joue à cache-cache avec le périurbain », rappelant qu’on ne sait pas combien de personnes y vivent. D’après vous, ce serait un tiers de la population française, ce qui est énorme.

L’évolution des catégories spatiales a finalement fait disparaître le périurbain. Lorsqu’on parlait d’aires urbaines, on prenait en considération les couronnes périurbaines. Aujourd’hui, avec l’utilisation des niveaux de la grille communale de densité, on ne récupère le périurbain qu’en deuxième analyse, pour dépasser la dichotomie initiale urbain/rural avec du rural autonome et du rural dit « dépendant » où l’on retrouve le périurbain. Par ailleurs, on a aussi aujourd’hui de plus en plus de territoires qui ont les caractéristiques du périurbain mais qui ne dépendent pas directement d’une ville. Lorsque je parle d’un tiers de la population, on ne peut pas mettre un cachet officiel sur cette donnée mais quand on mesure et observe avec rigueur, c’est une réalité. D’autant plus que ce périurbain s’inscrit dans des croissances démographiques que les autres espaces connaissent moins.

 

Vous rappelez que ces territoires sont stratégiques en termes d’expérimentation pour la transition écologique, que ce soit pour les mobilités, l’habitat, le foncier, l’environnement, l’énergie, l’agriculture…

Oui, car il y a des marges de manœuvres, que ce soit sur la dépendance automobile, la biodiversité ou l’isolation thermique. Pour cette dernière, il y a des dispositifs ad hoc à créer pour réduire les coûts d’intervention, le périurbain étant composé essentiellement de maisons individuelles où les habitants ont l’habitude de bricoler. Concernant la biodiversité, le périurbain en est un grand réservoir. Schématiquement, on peut affirmer que lorsqu’on aménage un lotissement sur un champ de betteraves ou de maïs, le sol et la biodiversité se portent mieux après qu’avant. Et puis le périurbain est un patchwork d’espaces ouverts et construits, qui se prêtent à des agencements multiples. Car le périurbain, c’est une diversité de destins. Pas de trajectoire exclusive. Mais dans tous les cas, il faut oublier la boite à outils du petit urbaniste de la ville compacte, innover et jouer avec les dynamiques en présence. Par exemple en ne cherchant pas forcément à renforcer les centralités existantes, un peu à la manière d’Action cœur de ville ou Petite ville de demain, lorsqu’elles sont trop déclinantes. Le périurbain peut être plus polycentrique et il faut oser des manières de faire inédites, qu’il s’agisse des relations entre l’habitat et l’agriculture, de l’installation des énergies renouvelables, de l’organisation des services de proximité…

 

Entre les prérogatives de la Région, du Département, de l’intercommunalité, vous affirmez que les cartes mériteraient d’être redistribuées.

La facilité consisterait à dire que le périurbain doit prendre en main son destin. Mais compte tenu de la diversité des situations, la conscience périurbaine ne va pas de soi. Il ne s’agit pas d’aller vers une revendication catégorielle, sous une bannière qui pourrait être « Périurbain 2035 ». A l’instar des collègues d’Acadie, je ne crois pas qu’il faille aller vers l’idée que le futur de la décentralisation soit que chaque collectivité ait ses compétences spécifiques mais plutôt que les sujets territoriaux sont multi-acteurs, qu’ils impliquent de la coordination, et encore plus pour le périurbain. J’aime bien l’idée selon laquelle les outils, les méthodes formatent notre représentation du monde. Ainsi, un SCoT peut donner à voir, à la bonne échelle, des fonctionnements périurbains ; un Programme alimentaire territorial favoriser les coopérations nécessaires pour faire projet dans le périurbain.

 

Vous évoquez l’idée d’un « 1% périurbain » à l’échelle des métropoles pour financer des démarches expérimentales ? Comment cela fonctionnerait-il ?

A l’origine, l’idée vient de l’Association des petites villes de France (APVF) sous la forme d’un « 1% petites villes ». Il y a là une idée de solidarité financière et de partage de ressources avec un périurbain nettement moins riche que les métropoles. Ces dernières seraient ainsi engagées dans un processus de réflexion et de coopération.

 

Vous suggérez même de faire travailler des créateurs de fiction pour nourrir des récits perspectifs.

Cette idée vient de ma collaboration avec le programme de recherche Popsu, qui s’appuie beaucoup sur l’idée du récit. C’est d’autant plus important pour le périurbain que les seuls modèles territoriaux en magasin sont celui de la ville compacte et dense et du modèle presque anti-urbain de la campagne autarcique. Entre les deux, il n’y a rien. D’où l’intérêt du récit qui, en plus de faire exister une idée, permet de fabriquer de la cohérence – pas de façon technique mais de façon visuelle et discursive. On commence d’ailleurs à avoir de la littérature périurbaine, à l’exemple des romans de Nicolas Mathieu ou de David Lopez. Je pense aussi à la photographe Hortense Soichet3 qui a réalisé beaucoup de reportages sur le périurbain. Ces artistes mettent ces sujets à l’agenda avec la fiction et la représentation comme liant.

 

Vous soulignez aussi la question de donner envie aux enseignants dans les formations d’urbanistes de traiter davantage du périurbain.

Suite au Grand Prix de l’urbanisme remis à Simon Teyssou en 2023, les enseignants des écoles d’architecture semblent assez portés sur la construction écologique dans le rural, moins sur l’organisation et le développement territorial du périurbain. Mais c’est en train de bouger, comme au sein de l’Ecole urbaine de Science Po, à l’Institut de géoarchitecture de Brest ou à l’Ensa Paris-Est, l’école d’architecture de la ville et des territoires.

 

Propos recueillis par Rodolphe Casso

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Notes : 

1) Le rapport a été réalisé avec un groupe de travail composé de Sabine Baïetto-Beysson, Philippe Clergeau, Bernard Coloos, Louise Cormier, Anne-Claire Davy, Aurélien Delpirou, Frédérique Lahaye, Jean-Louis Missika, Lucile Mettetal, Alexandre Mompeu-Lebel, Marc-Olivier Padis, Matthieu Reffay, Magali Talandier, Martin Vanier, Pierre Veltz, Jean-Christophe Visier et Bernard Vorms.

2)  Le rapport est disponible sur : https://tnova.fr/economie-social/logement-politique-de-la-ville/vive-le-periurbain-pour-des-campagnes-urbaines-au-coeur-des-transitions-territoriales/

3) https://www.hortensesoichet.com/fr/photographies/

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