Europan 18 : Ressourcer, réparer, réagir
Pour la 18e édition, Europan a réuni 232 équipes de jeunes architectes, urbanistes, et paysagistes européens, qui ont conçu des futurs souhaitables pour 41 territoires, dont 14 en France. Les projets lauréats et les mentions des sites français ont été récompensés le 11 décembre 2025. La revue Urbanisme met en lumière quatre de ces initiatives, avec Jean-Baptiste Marie, directeur général de l’Europe des projets architecturaux et urbains (Epau).
Mention spéciale
LA CONFÉDÉRATION DES HEXAPODES

FUMEL (LOT-ET-GARONNE)
Du démantèlement industriel à la redirection écologique territoriale
Située dans la vallée du Lot, Fumel a été durement touchée par la désindustrialisation. Haut lieu de la sidérurgie depuis 1847, son activité a progressivement décliné jusqu’à la fermeture définitive en 2018. L’usine a marqué le paysage en s’étendant sur près de 20 hectares, et est implantée sur un axe stratégique reliant deux centres historiques et dominant un château. Il s’agit désormais de réinscrire ce site emblématique dans un modèle de développement économique, social et environnemental exemplaire, tout en préservant l’identité forte de ce patrimoine industriel.
Au-delà de se distinguer par un projet qu’il a porté seul, Jean-Baptiste Lescudé propose, à travers un projet intitulé « La confédération des hexapodes », d’aborder la reconversion de l’ancien site sidérurgique de Fumel – comparable à ce que l’on connaît dans la vallée de la Ruhr (Allemagne) – par le spectre de ces êtres, composés notamment des insectes, tant dans sa dimension territoriale, paysagère, économique et programmatique. Le projet aborde des pistes de réinvention des habitats de la vallée du Lot par une mutation agricole, une reconstitution des sols ou encore ce que l’architecte dénomme les écotones – ces intermilieux liant urbain et nature… Alors qu’en quelques décennies, un consensus à l’échelle mondiale révèle une diminution drastique de la biomasse des insectes, ceux-ci constituent les piliers du vivant. Mieux, le projet démontre qu’ils devraient jouer un rôle clé de la chaîne alimentaire, du cycle du carbone, et de la pollinisation de la majeure partie de la flore. Jean-Baptiste Lescudé part d’un diagnostic qui révèle l’importance de l’activité agroalimentaire à l’échelle territoriale. En complémentarité à celle-ci et dans une logique de décarbonation, il propose alors pour Fumel, et le retranscrit par des illustrations filaires, une nouvelle filière : un cluster de production autour des hexapodes.
Jean-Baptiste Lescudé (FR), architecte-urbaniste. Équipe basée à Paris, 75000 (FR)
–
Projet lauréat
L’ÉMERVEILLEMENT DE LA LIBELLULE

BRIGNOLES (VAR)
L’entrée ouest : seuil d’un renouvellement urbain
Dans la plaine provençale, Brignoles porte les traces des interventions humaines qui ont dompté tous les éléments : sa plaine agricole historique, la rivière du Caramy et le massif de la Sainte-Baume. Tandis qu’une levée de fonds doit permettre de réinvestir dans le fret ferroviaire pour s’extraire du tout-automobile, la ville souhaite transformer son entrée ouest, classée site patrimonial remarquable. Il s’agit ainsi d’imaginer de nouvelles connexions entre la ville et les berges, notamment par une trame écologique, tout en réintégrant des activités nourricières.
Ce projet conceptuel et sophistiqué part d’un insecte préhistorique de Caramy, rivière du Var, pour raconter l’histoire longue du territoire brignolais : la libellule bleue. Par son récit de voyage dans le temps, cette dernière est invitée à être le témoin de métamorphoses paysagères et sociales et des mutations du territoire. Elle donne à voir l’appauvrissement progressif de notre relation aux milieux et incite à décentrer notre regard sur la manière de penser la ville. L’équipe composée de Fanny Bel-Giess, Rose Hewins, Robinson Mangematin, Esther Morin et Myriam Richter met en avant quatre éléments structurants du territoire : le bois, l’eau, la plaine et la pierre. Ils structurent un projet de territoire tourné vers l’alimentation, dans une dimension technique et sensible. En outre, et par de riches illustrations, le projet tend à apporter des réponses opérationnelles à l’atténuation du changement climatique : réhydratation des sols, reconquête de ressources vivrières locales, revalorisation de l’héritage ferroviaire, hiérarchisation du maillage viaire et développement des mobilités douces.
Fanny Bel-Giess (FR), architecte-urbaniste ; Rose Hewins (FR), architecte-urbaniste ; Robinson Mangematin (FR), architecte-urbaniste ; Esther Morin (FR), architecte-urbaniste ; Myriam Richter (FR), architecte-urbaniste. Équipe basée à Paris, 75000 (FR)
–
Projet mentionné
FAIRE TERRE LA NIVE

LA NIVE (PAYS BASQUE)
Imaginer des projets-pilotes créateurs de nouveaux équilibres de cohabitation
La Nive entretient avec les communes qu’elle traverse une relation singulière, à la fois économique, récréative et marquée par les crues qui bouleversent régulièrement le territoire basque. Entre épisodes de fortes précipitations et périodes de sécheresse, la ressource en eau se fait plus rare et soulève de nouvelles questions face à un double défi humain : le surtourisme et la croissance démographique. Le concours s’articule autour de trois sites, de l’amont à l’aval – Saint-Jean-Pied-de-Port, Ustaritz et Villefranque –, explorant les enjeux de cohabitation, de renouvellement et de cohésion territoriale.
Le bassin de la Nive illustre explicitement les dérives de l’anthropocène : artificialisation, surexploitation, pollution et impacts du changement climatique y bouleversent le petit et le grand cycle de l’eau et les équilibres écologiques. Avec « Faire Terre la Nive », Anouk Étienne, Marine Gate et Yann Houllard misent sur l’expérimentation pour une agriculture renouvelée. Reconnaissant les agriculteurs comme premiers aménageurs du territoire, ils questionnent la durabilité du modèle dominant, qui réduit la terre à une simple surface exploitée, afin de la réaffirmer comme un socle vivant à préserver. Ils redonnent ainsi sens et valeur à un métier garant des ressources, des paysages et d’une ruralité dynamique. Leur projet renature les milieux, retire les ouvrages artificiels et impulse un changement de regard : passer du contrôle à la cohabitation avec l’eau et la terre. À l’échelle du bassin-versant, par notamment « l’effet castor », l’équipe revitalise les cycles de l’eau ; des sols vivants perméables filtrent les pollutions et atténuent les crues. Ces pratiques renouvelées interrogent l’historique question des liens entre l’Homme et la Nature et portent une transformation systémique du paysage, soutenue par un réseau d’acteurs économiques, sociaux et environnementaux.
Marine Gate (FR), architecte-urbaniste, Yann Houllard (FR), architecte-urbaniste, Anouk Étienne (FR), urbaniste, Équipe basée à Sant Joan Despí (ES)
–
Mention spéciale
CHRONIQUES D’UNE SEINE VIVANTE

MANTES-LA-JOLIE (YVELINES)
Comment insuffler une seconde vie au site de l’Entre-Lacs pour retisser des liens avec la ville et ses trames verte, bleue et urbaine en s’appuyant sur la mémoire collective inscrite dans ce site ?
À la croisée de Paris et de la Normandie, Mantes-la-Jolie porte l’histoire commerciale de la Seine, qui l’anime depuis le Moyen Âge. Au XXe siècle, l’aménagement du Val Fourré, plus grand ensemble d’urbanisme moderne d’Europe, et la désindustrialisation ont peu à peu éloigné la ville de son fleuve. Le site du concours s’étend sur 11 hectares d’une friche industrielle entre deux lacs issus d’anciennes carrières, aujourd’hui pollués et peu exploités. L’enjeu : recréer une trame bleue, verte et brune tout en valorisant 77 bâtiments industriels datant du XIXe siècle à nos jours.
En 1986, le sociologue allemand Ulrich Beck publiait son ouvrage, La Société du risque. Il y montrait une transformation de société : d’une société industrielle à une société du risque. Cette mutation est caractérisée par la supplantation des risques engendrés par la société elle-même à ceux engendrés par l’extérieur, renforçant les incertitudes du monde. Joseph de Metz, Léa Lederer et Laura Lièvre font le constat de ces incertitudes qui se manifestent particulièrement au sein de la vallée de la Seine. Ces territoires racontent une histoire évolutive : la Seine a 14 000 ans, Mantes-la-Jolie a 1 500 ans et le site industriel de l’Entre-Lacs en a 225. Demain, ce fleuve et sa géographie se transformeront : plus large, plus sec, des villes seront installées, d’autres auront disparu, nos sociétés se seront transformées et le climat aura changé face au boule- versement climatique.
Dans ce monde incertain, leur travail propose de revoir les méthodes de projets et d’opter pour la fiction plutôt que pour la figure. La fiction et le récit fictionnel sont alors des moyens d’anticiper, sans figer, un acte de réflexion contre un « urbanisme de composition » qui a régi jusqu’au début du XXe siècle.
Dans ce lieu à l’interface de quartiers aux identités fortes, la fiction devient un outil pour concevoir un futur épais à plusieurs voix. Par le dessin, la promenade, le jeu : elle fait dialoguer trois temporalités choisies (2028 – 2050 – 2150) afin de construire une envie commune pour le territoire et une adaptation flexible aux enjeux de l’eau (crue, perméabilisation, cycles de l’eau…), élément caractéristique du site.
Joseph de Metz (FR), architecte-urbaniste ; Léa Lederer (FR), architecte-urbaniste ; Laura Lièvre (FR), architecte-urbaniste Équipe basée à Paris, 75000 (FR)
Jean-Baptiste Marie et Maider Darricau
Abonnez vous à la revue urbanisme ! Formule intégrale ou 100% numérique
Couverture : Donatien Mary






