Grigny, la fabrique de la banlieue

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Grigny, la fabrique de la banlieue

 

La Grande Borne, Grigny. Photo : D. R.


Pierre Puchot
Public Sénat, jusqu’au 2 décembre 2028

 

« À Grigny, le mal-logement tue », annonce d’entrée la voix off du documentaire. Un serpentin en béton s’étale sur l’écran : la Grande Borne, construite entre 1967 et 1971 dans le cadre de la première ZAC de France, à Grigny et Viry-Châtillon, par l’Office public HLM interdépartemental de la région parisienne et l’architecte Émile Aillaud. Pour répondre à l’urgence sociale – bâtir 100 000 logements en Ile-de-France – le ministre de l’époque, Albin Chalandon, propose une réforme radicale : supprimer le permis de construire, pour bâtir plus vite et à moindre coût.

Ainsi, au sud de Grigny, qui ne compte alors que 3 000 habitants, entre la plaine, la RN445 d’un côté, et la RD310 de l’autre, la Grande Borne voit le jour, tandis qu’au nord de la ville, on construit à toute vitesse l’une des plus grandes copropriétés d’Europe, Grigny 2. En 1975, 25 653 personnes ont élu domicile autour des lacs de l’Essonne.

Émile Aillaud nourrit une ambition : créer une ville à hauteur d’enfants. Places ornées et sculptures insolites – sirène géante et pigeon monumental – l’architecte visionnaire souhaite rompre avec l’uniformité des grands ensembles, mais fait face à la réalité économique. Pour réduire les coûts de construction, le promoteur, Bouygues, utilise des préfabriqués bon marché, mais non étanches, entraînant des infiltrations massives, des logements insalubres. Depuis lors, le quartier est en perpétuel chantier. « Cette commune est avant tout la victime d’un urbanisme autoritaire, d’un État coupable et d’un promoteur cupide », assène la voix off.

Hélas, la suite du tableau n’est pas plus reluisante. La mairie ne parvient pas à suivre la cadence : déficitaire dès 1971, les écoles publiques manquent, tout comme les services publics. À partir de 21 h, la ville est coupée du reste du monde : le bus cesse d’y passer, et ne la dessert même pas le dimanche. La gare ferroviaire de Juvisy est à huit kilomètres, isolant encore davantage les néo-Grignois. En 1994, on pouvait lire dans Urbanisme : « À Grigny, Émile Aillaud édifiait la Grande Borne, qui s’est, paraît-il, longtemps signalée par son fort taux de suicides. (1) »

 

Un « devoir politique de réparation »

 

L’édile actuel, Philippe Rio (2), parle désormais d’un « devoir politique de réparation ». Depuis 2004, l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) tente de résorber les manques, certains quartiers sont encore en attente de rénovations sévères. Les logements sont insalubres, délabrés et dangereux. Pour parachever le tableau, les drames s’enchaînent : en 2017, un incendie détruit 60 appartements, mettant 250 personnes à la rue ; en 2023, Solange, 9 ans, meurt dans un incendie ; puis un ascenseur cède, tuant un habitant. Force est de constater la lente déchéance de la ville, le préfet débloque 44 millions d’euros pour des travaux d’urgence.

Aujourd’hui, l’épineux dossier de rénovation de Grigny 2 a été confié à l’établissement public foncier d’Ile-de-France (Epfif), et vise à redresser une copropriété dévastée et surendettée. Objectif : 5 000 logements à sauver, dont 3 700 à rénover – et 900 à démolir, contre les 1 500 initialement prévus, à grands coups d’expropriation. Mais, sur le terrain, le flou domine. Certains copropriétaires s’interrogent : « Qui a réellement profité de la manne financière de ce plan de sauvegarde ? »

Pour l’architecte Xavier Roseval, raser ces bâtiments serait une erreur : Grigny 2 a ses atouts – densité, verdure, accessibilité. Il propose de réhabiliter les rez-de-chaussée fermés et dégradés pour offrir de nouveaux équipements publics à la commune. L’urbaniste Raphaël Hoyet plussoie : qualifiant la décision d’« absurde ». La copropriété est à proximité des transports en commun, un avantage incontestable pour une ville de banlieue. Sommes-nous encore au siècle dernier pour croire que démolir réglera les problèmes sociaux ?

À Grigny, la marche est encore longue : on annonce aux habitants de nouveaux logements pour… 2040. Pierre Puchot pose enfin la question que tout le documentaire semble porter : « Avec quel bilan économique, écologique et social ? » Après sept plans de sauvegarde, Grigny demeure la plus vaste opération de rénovation urbaine de France. Mais, à ce jour, aucune enveloppe budgétaire n’a réussi à écrire la fin de cette tragédie urbaine.

Maider Darricau

 

1/« Le destin explosif des grands ensembles », Thierry Paquot, Urbanisme, nos 272–273, mars-avril 1994, p. 39.
2/Lire aussi le « 3 questions à » qui lui est consacré, Urbanisme, n° 445, septembre-octobre 2025, p. 12.

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