La métamorphose du site de Cataroux révèle le rôle urbain joué par Michelin à Clermont-Ferrand. De la construction de quartiers ouvriers à l’organisation des mobilités, le géant du pneumatique continue à façonner la ville. La reconversion actuelle transforme l’usine en espace urbain ouvert, prolongeant cette histoire dans une nouvelle phase. Reportage.
Rue des Planchettes, à Clermont-Ferrand. D’un côté, la partie active du site de Cataroux : production, recherche et développement, start-up… En face, derrière un vaste portail blanc, un espace à perte de vue : le futur quartier des Pistes. Ici, à la frontière entre vestige industriel et territoire en mutation, tout semble à la fois figé et prêt à renaître. Entre deux averses, un arc-en-ciel traverse la perspective, comme une promesse suspendue au-dessus du béton défraîchi. Au premier plan, la Halle F4 ouvre la scène : un gigantesque bâtiment de la fin des années 1920 remarquablement conservé qui abrite les restes de la « Rouleuse », système qui permettait autrefois de tester les pneus. Encadrée de vastes verrières, son armature d’acier monumentale repose sur un sol en béton. Plus loin, à droite, d’autres charpentes métalliques totalement dépouillées de leur habillage.
Sur toute la longueur des dix hectares de terrain s’étirent les pistes d’essai, figures emblématiques de l’histoire de Michelin. Trois bâtiments, construits en 1924 et mis en service en 1926, abritent douze pistes réparties sur 22 000 m2, avec, à chaque extrémité, un toboggan spectaculaire. Le plus haut culmine à 28 mètres. À l’intérieur, là où autrefois ingénieurs et techniciens observaient, mesuraient ou corrigeaient chaque vibration, passerelles et rampes se croisent, volumes verticaux et horizontaux se succèdent. Vestiges d’une époque, ces pistes ne sont plus utilisées depuis 2000, mais elles dominent encore le paysage avec puissance.

Le futur quartier des Pistes du Michelin Innovation Park – Cataroux. Crédit : Favretto Architecture
« Lorsque Cataroux s’implante au début du XXe siècle, le site est en pleine campagne au nord de Clermont, raconte Marie-Claire Demain-Frackowiak, responsable des collections historiques de Michelin. C’était un territoire vierge, loin de tout tissu urbain dense. » Puis la ville avance. Des quartiers comme La Gauthière émergent. Les axes s’organisent. L’usine, construite hors de la ville, se retrouve en son centre. Aujourd’hui, le tramway traverse même ce qui était autrefois la périphérie.
Dès 1909 et jusqu’en 1980, l’industriel construit environ 8 000 logements pour ses salariés, via son programme d’habitations à bon marché (HBM). Parmi les cités toujours existantes, celles de La Plaine et des Pègues, à Gerzat. Dans cette ville façonnée par la pierre de lave et l’acier des ateliers, Michelin applique le taylorisme à l’habitat : plan orthogonal, maisons jumelées standardisées, chaque logement doté d’un jardin, répétition des modules pour rationaliser les espaces, architecture hygiéniste, en bande ou en immeubles collectifs après-guerre. En plus des programmes de logements, le groupe a engagé une politique d’offre d’équipements et de services destinés aux salariés : magasins Socap (Société coopérative d’approvisionnement du personnel), jardins, dispensaires, théâtre, stade et une première piscine pour Clermont. Écoles Michelin, crèches et formations ménagères ou professionnelles créent une continuité qui va de la petite enfance et la scolarité jusqu’à l’emploi. Ici s’est construite l’une des plus remarquables aventures industrielles françaises. André et Édouard Michelin n’ont pas seulement produit des pneus. Ils ont bâti un territoire.
L’héritage comme moteur d’innovation urbaine
Mais derrière ce passé, l’avenir continue de se dessiner. Un siècle plus tard, la question n’est plus de loger et d’encadrer une main‑d’œuvre industrielle, mais d’ouvrir ces espaces à un usage élargi, partagé. « Là où les cités accompagnaient l’essor productif, le quartier des Pistes accompagne la mutation », argumente Patrice Kefalas, directeur de Michelin Innovation Park – Cataroux. Autrement dit, il s’agit désormais de transformer l’usine elle-même en morceau de ville.
Crédit photo : Jérôme Cambier / Michelin, 2019
Yves Deloison
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Couverture : Jaouen Salaün





