Les impensés du marginalisme

Les crises foncières et du logement actuelles prospèrent sur une analyse partiale de leurs déterminants. L’importance de la terre, comme facteur de production, a été largement minorée depuis deux siècles. Considérant le foncier comme un capital parmi d’autres, l’économie néoclassique ignore ses caractéristiques spécifiques, le rendant sujet à des comportements d’accaparement et en faisant un objet de rentes.

 

Les prix fonciers et immobiliers découlent-ils de simples fluctuations de l’offre et la demande sur les marchés, comme ceux des biens de consommation courante ? Ou masquent-ils des rapports de force plus puissants entre propriétaires et locataires de la terre urbaine ? À la lecture des travaux d’économistes en vue de notre époque, on serait presque amené à douter.

Du Capital au XXIᵉ siècle ou de Capital et idéologie de Thomas Piketty [1, 2] au Grand retour de la terre dans les patrimoines d’Alain Trannoy et Étienne Wasmer [3], l’équation r > g s’invite aux débats actuels sur les causes de l’évolution des inégalités patrimoniales dans nos sociétés. Selon une telle équation, le rendement du capital ®, saisi comme valeur totale et indifférenciée des patrimoines privés (financiers, professionnels nets de dettes, immobiliers, fonciers) et exprimée en années de revenu national, serait supérieur au taux de croissance économique (g) à long terme. Elle suffirait à expliquer pourquoi les valeurs immobilières croissent à un rythme plus soutenu que les revenus des ménages.

Or, malgré son omniprésence dans la théorie économique actuelle, sa linéarité élégante ou sa stylisation efficace des conséquences des crises foncières et immobilières, r > g échoue à en expliquer les « causes ». On peut même dire que son cadre conceptuel est fallacieux. Il amalgame la terre au capital [4]. Négligeant les caractéristiques distinctives du sol en tant que bien économique, il les confond avec celles de biens matériels créés par l’homme au sein d’un même système de valeur.

Dans leurs ouvrages, c’est le modèle de croissance exogène développé par Robert Solow que Piketty ou Wasmer et Trannoy utilisent pour bâtir leurs réflexions. De fait, malgré ses apories, le cadre conceptuel solowien est aujourd’hui devenu hégémonique. Il s’appuie sur un système théorique puissant, le marginalisme.

Dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, des économistes (Léon Walras, Carl Menger, William Stanley Jevons, John Bates Clark) développent une approche économique fondatrice de l’école néoclassique. Consacrant des lois scientifiques centrées sur l’individu et son intérêt personnel comme celle de l’offre et la demande, la « révolution marginaliste » tourne le dos aux théories physiocratique, classique d’Adam Smith à David Ricardo, malthusienne, marxiste de Marx à Engels, et interactionniste de Simmel. Elle se libère de toute appréciation des relations de dépendance économique liant les individus entre eux, à leurs institutions ou leur environnement physique et spatial.

Les propriétés spécifiques de certains facteurs de production y sont minorées, voire niées. La terre, facteur de production aux caractéristiques uniques et distinctes des autres biens constitutifs du capital, y est intégrée dans un seul et même agrégat (K). Là où des économistes physiocrates comme François Quesnay, ou classiques comme Ricardo et Smith, décrivaient la richesse comme produit de trois facteurs (terre, travail, capital), l’école néoclassique les réduit à deux (travail, « capital » au sens large). Cet agrégat « K » indifférencié est aujourd’hui repris par de nombreux économistes pour calculer les rendements du « capital » – y compris du patrimoine foncier – dans nos économies contemporaines.

Quatre-vingts ans avant Robert Solow, Léon Walras, cité par Wasmer et Trannoy comme l’un des porte-voix de la question foncière, fait paraître Éléments d’économie politique pure (1874). Dans cet ouvrage, il considère qu”« on peut, dans la confection de produits et capitaux, faire entrer des quantités de plus en plus faibles de terres, à condition d’y injecter des quantités croissantes de capitaux. De là, possibilité d’un progrès indéfini ».

À la fin du XIXᵉ siècle, dans un contexte d’industrialisation et d’urbanisation rapides des sociétés occidentales, les néoclassiques avaient certes pressenti avec justesse une loi fondamentale de l’économie urbaine : lorsque la production industrielle ou de services croît au sein d’une société en voie d’urbanisation au point où les économies d’agglomération sont si considérables, la quantité de terre nécessaire à la production de valeur diminue, devenant infinitésimale par rapport aux sociétés agricoles traditionnelles. Sous le coup d’une telle loi, les régimes de féodalité, fondés sur une dépendance économique aux propriétaires terriens pour la production agricole et la subsistance matérielle, sont voués à disparaître.

Cependant, Walras n’envisage pas encore que la productivité démultipliée et de plus en plus spatialement inégale car concentrée de la terre puisse engendrer ce que Joel Kotkin a appelé des « néo-féodalismes » [5], du fait de l’explosion des rendements relatifs des économies urbaines, donc des valeurs vénales de leurs marchés immobiliers et des rentes de situation et espérances de gain à terme en découlant pour leurs propriétaires.

Or nous vivons précisément sous de tels régimes aujourd’hui. Dans l’économie du savoir, les inégalités en matière de capacité à innover, valoriser et diffuser son travail dans l’économie mondiale produisent des différences d’attractivité entre territoires au profit de ceux où cette économie est plus dynamique [6]. La part relative des biens immatériels – en particulier des droits de propriété intellectuelle – dans les PIB des économies contemporaines ne cesse de croître [7]. L’émergence de ce capitalisme cognitif (ou « capitalisme sans capital » [8]) traduit une intensification du paradoxe de Léontief [9], exacerbé par la diminution du coût des technologies de l’information relativement aux autres industries humaines en matière de dotation en matériel, les opportunités d’apprentissage inédites offertes par cette économie intangible (culture internet plus horizontale, « dialogique », favorisant la formation continue et la diffusion des savoirs) [10, 11, 12, 13] et sa capacité à générer des profits, notamment via son potentiel extractiviste en matière d’influence et d’attention [14, 15].

L’intelligence artificielle accentue cette dynamique, contribuant à accroître la demande d’exploitation productive de ces technologies et la rareté et valeur relatives du travail humain, en faisant une ressource à élasticité de demande croissante dans les processus de production où elle devient résiduelle, à la manière du charbon dans le paradoxe de Jevons [16, 17, 18, 19, 20]. Complexifiant la symbiose entre travail humain et technologie, elle renforce leur entremêlement dans l’accomplissement des tâches économiquement valorisées (task encroachment), leur productivité et la « course » entre progrès et éducation pour l’exploiter à profit [21, 22, 23, 24].

 

La richesse se concentre dans les métropoles

Aujourd’hui, les PIB de territoires constituant les épicentres du capitalisme cognitif dépassent ceux de régions bien plus vastes ou peuplées. Cette économie de l’innovation continue en effet de se concentrer dans certaines villes et un nombre plus restreint encore de territoires périurbains ou ruraux, en raison de l’accès aux réseaux d’information et à une gamme diversifiée de services, relations humaines et savoirs que leur échelle de proximité physique procure. Comme la littérature scientifique anglo-saxonne sur les knowledge spilloversl’a argumenté, internet et les réseaux décentralisés n’ont pas « aplani » ou « arasé » cette géographie [25, 26, 27]. La valeur du rôle transactionnel joué par les réseaux de proximité physique de l’économie présentielle, permettant les interactions en face à face, s’est au contraire intensifiée [28, 29].

La géographie de l’emploi et des activités économiques a ainsi beaucoup évolué récemment dans les pays avancés, s’étant reconcentrée, polarisée et « starisée » [30]. Elle accorde un premium salarial croissant à une fraction réduite d’activités professionnelles qualifiées, se concentrant dans les grandes aires métropolitaines [31, 32, 33, 34]. Cette géographie économique refléterait la divergence croissante des rendements économiques de l’éducation et des métiers de la cognition, en raison d’une multiplicité de phénomènes (sélectivité et effet signal de diplômes, dé-routinisation d’emplois et compétences nécessaires à leur exercice, rétribution accrue de la créativité, inégalités exacerbées par l’automatisation ou les technologies de l’information comme internet, les réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle) [35, 36, 37, 38, 39, 40, 41].

Dès lors, l’accès aux marchés de l’emploi et de l’immobilier de ces territoires denses en opportunités étant rare et exclusif – désirable et limité dans l’espace, donc en quantité –, il devient plus concurrentiel, fonctionnant à la manière d’un marché d’enchères [42]. Leur coût d’entrée (droits de jouissance via l’acquittement d’un loyer) et surtout l’acquisition d’une sécurité d’occupation pérenne en leur sein (droits de propriété d’un logement) s’y font plus onéreux. L’accès à un logement « bien situé » pourrait bien n’avoir jamais été aussi rival… [43]

À la même époque que Walras, Jevons conçoit également cette fiction du capital comme agrégat indifférencié aux caractéristiques homogènes. En 1871, il le définit comme un « ensemble de biens nécessaires à la subsistance d’individus de toute nature ou classe, engagés dans une activité économique ». Sa fonction principale serait de « repousser ou annuler sa dépendance matérielle », afin de « permettre au travailleur d’attendre que le résultat de son travail porte ses fruits », c’est-à-dire « instaurer un intervalle de temps entre le début et la fin de son entreprise ». Ainsi, pour Jevons, le capital ne serait qu’un enjeu temporel, un fonds de subsistance destiné à maintenir l’individu employé à la réalisation de son travail, qui ne portera ses fruits qu’ultérieurement [44].

La même année, dans Théorie du capital (Zur Theorie des Kapitals), Menger propose une définition analogue à celle de Jevons, essentiellement temporelle du capital, entendu comme « ensemble de biens économiques disponibles dans le présent, destinés à l’avenir ». Il la précise en note de bas de page, évoquant des « biens disponibles dans le présent pour des périodes futures. (…) Pour être considérés comme du capital, ils doivent satisfaire à deux conditions. Premièrement, ils doivent être disponibles tout au long du processus de production, et non pour une période limitée ou perdre rapidement leur valeur ou capacité à produire des revenus. Deuxièmement, les individus, soucieux d’économiser compte tenu des quantités limitées de ces biens disponibles, doivent disposer de biens complémentaires ».

Parmi les néoclassiques, on retrouve cette même idée, temporelle et wébérienne, dans la pensée d’Alfred Marshall, distinguant la fonction de « productivité » (productiveness) et celle de « mise en réserve en vue de l’avenir » (prospectiveness) ou « subordination des désirs présents aux jouissances futures » du capital [45]. Selon lui, l’offre de capital serait gouvernée par le fait que, pour qu’il se forme, les hommes doivent « attendre et épargner » (wait and save), sacrifiant le présent à l’avenir [46].

Un quart de siècle après Jevons, Menger et Walras, John Bates Clark réduit explicitement la terre à un « capital parmi d’autres ». Dans Distribution of Wealth, paru en 1899, Clark conçoit la théorie dite de la « répartition néoclassique ». Selon une telle théorie, la rétribution d’un agent économique serait à la fois égale à la productivité marginale d’un capital indifférencié (K) et au prix d’équilibre déterminé sur le marché. Clark élabore la notion obscure et assez confuse de « capital pur » (pure capital, aussi appelé sum of value, fund of value ou dernièrement lump of capital) [47], dont les caractéristiques seraient homogènes, pour justifier une telle indifférenciation. L’amalgame entre terre et capital prend… [48]

Les schémas de pensée de Walras, Menger, Jevons et la typologie de Clark ont servi de base théorique au courant néoclassique, notamment à la conceptualisation des modèles linéaires de croissance à deux facteurs (modèle de Solow-Swan, fonction de Cobb-Douglas), aujourd’hui enseignés dans les manuels scolaires et universitaires d’économie du monde entier. Même des économistes comme Thomas Piketty et Gabriel Zucman les reprennent. On les voit apparaître dans leur article « Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries, 1700–2010 » [49].

Après Solow, la théorie foncière néoclassique a continué de se développer sur les mêmes bases. Déclarant s’appuyer sur l”« analyse néoclassique des années 1960 à 1980 » dans leur ouvrage, Wasmer et Trannoy font implicitement référence au modèle d’Alonso-Muth-Mills, formulé par William Alonso en 1964 [50] et complété par Edwin Mills en 1967 [51] et Richard Muth en 1969 [52], ainsi qu’au modèle de Rosen et Roback dit d”« équilibre spatial », formulé par Sherwin Rosen en 1979 et consolidé dans les années suivantes avec Jennifer Roback à partir de 1982 [53, 54]. Ces modèles continuent aujourd’hui d’être considérés comme les plus signifiants au sein de la théorie néoclassique par de nombreux économistes, dont Edward Glaeser [55].

En résumé, le modèle d’Alonso-Muth-Mills s’intéresse à une zone métropolitaine donnée et suppose que les revenus et aménités y seraient constants. Cette hypothèse, certes stylisée mais d’entrée de jeu biaisée, insinue que la variation des coûts de logement et de transports serait linéaire ou monotonique dans l’espace. En bref, les coûts du logement diminueraient à mesure que ceux des transports augmenteraient avec la distance au centre-ville. Le modèle de Rosen et Roback complexifie certes un peu l’analyse d’Alonso-Muth-Mills, faisant varier revenus et aménités entre aires métropolitaines, mais compense cette complexité en traitant chaque aire comme une entité homogène, de sorte que tous ses habitants seraient confrontés aux « mêmes » coûts de logement et transports. Très peu réaliste, il prétend pourtant étudier l’impact de ces paramètres sur les migrations interterritoriales

Là encore, ces modèles, s’ils intègrent sommairement la terre comme facteur d’arbitrage économique chez les ménages, ne décrivent pas ses caractéristiques distinctives et minorent l’importance et l’hétérogénéité de sa valeur, dont les variations dans l’espace sont beaucoup plus complexes. On pourra certes argumenter que ce n’est pas leur objectif. Mais en intégrant la terre comme paramètre d’arbitrage à ce point périphérique à la détermination de l’équilibre économique, ils contribuent à rendre ce facteur de production marginal voire inexistant dans leurs analyses. Le ver est dans le fruit même de leurs conjectures !

Parce que la théorie de la répartition néoclassique ne s’intéresse guère qu’à la perspective individuelle de l’agent et à la valeur marginale des biens échangés, elle renverse totalement le paradigme et sa logique déductive. À l’inverse des théories physiocratiques et classiques – notamment la loi des rendements décroissants ricardienne et malthusienne – qui s’intéressaient aux conditions objectives de production et considéraient que le prix de tout bien découle de sa valeur déterminée par les facteurs de production, la loi de la répartition néoclassique définit des conditions subjectives de l’offre et la demande [56].

Parce que le prix révélerait la valeur et non l’inverse – la valeur objective d’une ressource comme la terre ou d’un bien comme le logement, sa nécessité à l’économie ou à la société, ou même la somme de travail nécessaire à leur production ou entretien, susceptible de fixer son prix dans une perspective marxiste –, la question des conditions dans lesquelles ces activités sont réalisées ou des règles morales dans lesquelles la possession et l’échange de ces biens sont encastrées est évacuée [57]. Dans un tel système, les conditions d’accès à un facteur de production comme la terre et les conflits sociaux et politiques en découlant n’entrent même plus dans l’équation [58]. La répartition des fruits de la production ne constitue d’ailleurs elle-même plus une question en soi car à l’optimum, la rémunération des facteurs de production est censée être déterminée par leurs productivités marginales. Le mythe walrasien de la théorie pure consacre un divorce consommé entre marché et réalités matérielles « infrastructurelles », construisant un système économique « hors-sol », conforme à sa seule description théorique. L’analyse néoclassique se refuse à comprendre les causes de l’évolution de la valeur des biens dans le temps. Plutôt que d’être empirique, l’observation des marchés fonciers et immobiliers devient tautologique. Un monstre théorique (et politique) est né…

Pourtant, de nombreux économistes classiques, marxistes, institutionnalistes et post-keynésiens, de Henry George à David Harvey, en passant par John Rogers Commons, Karl Polanyi, Harold Hotelling, William Vickrey, Elinor et Vincent Ostrom ont montré à quel point cette répartition ne résulte pas tant de leur productivité objective que des régulations et rapports de force déterminant leur allocation, notamment du conflit redistributif entre travail et diverses formes de capital. Récemment en France et au Royaume-Uni, des économistes et géographes du foncier et du logement ont illustré le fonctionnement « en cascade » ou « à débordement » des marchés – la demande se reportant d’un micro-marché localisé à l’autre, à mesure de la saturation de l’offre ou de son inaccessibilité financière provoquée par une répartition déséquilibrée des droits de propriété ou d’occupation en leur sein [59, 60, 61, 62, 63, 64, 65, 66].

À vrai dire, classiques libéraux (Adam Smith, David Ricardo, Thomas Malthus) et marxistes (Karl Marx, Friedrich Engels) étaient déjà d’accord sur le sujet. Et s’accordaient à dénoncer la confusion sémantique et légale couramment entretenue entre la terre et le capital dans les régimes de propriété privée. Selon eux, les propriétaires fonciers tendent à engloutir une part croissante de la production via l’extraction de rentes, augmentant avec le temps. Cette dynamique asphyxie l’économie, conduisant à une répression de la valeur relative des salaires et investissements nécessaires à l’innovation et à l’amélioration de sa productivité.

Dans La Richesse des nations, Adam Smith déclarait que « la rente foncière, considérée comme prix à payer pour l’usage de la terre, constitue naturellement un prix de monopole. Elle n’est pas du tout proportionnée à ce que le propriétaire peut bien avoir dépensé pour son amélioration objective, mais à ce que l’agriculteur peut se permettre de débourser pour espérer l’exploiter à profit (…). Dès lors que la terre devient propriété privée, les propriétaires aiment à récolter là où ils n’ont jamais semé, exigeant une rente pour ses produits naturels ».

Photo : « Everybody works but the vacant lot”, carte postale représentant le panneau réalisé par Fay Lewis sur sa propriété privée, Rockford, Illinois, 1914, The New York Public Library.

Le foncier : une variable d’ajustement ? 

En réalité, même au sein de l’école néoclassique, un économiste a contesté la grille de lecture dominante des condisciples de son temps. Proposant une analyse renouvelée des facteurs de production et injustices sociales résultant de leur inégale allocation, Alfred Marshall résout les contradictions apparentes entre écoles, intégrant les apports du marginalisme néoclassique à la typologie classique et marxiste à trois facteurs (terre, capital, travail) et y singularisant les propriétés de la terre auxquelles il apporte une analyse écologique et environnementale intégrale (surfacique, climatique, biologique, agronomique) d’une étonnante actualité.

Selon lui, « l’habitude, les conventions ou la facilité intellectuelle ont porté à intégrer dans le capital les droits sur le sol. Mais lorsqu’on envisage le capital sur le plan social et politique, mieux vaut distinguer les ressources créées par l’homme de celles ne l’ayant jamais été. Il faut séparer le capital, résultat de son travail et épargne, d’avec les choses que la nature lui a données. (…) Cette distinction n’est, il est vrai, pas toujours facile à opérer, parfois même artificielle, les deux étant amalgamés dans de nombreux biens. (…) On peut toutefois entendre par capital, l’ensemble des richesses autres que les dons de la nature générant eux aussi un “revenu”. (…) Le sol possède un revenu inhérent que l’homme ne saurait affecter de manière appréciable. Il comprend des avantages ou rentes de situation, dont la plupart échappent au pouvoir humain, et seul un petit nombre sont le résultat du capital et du travail employés à la terre par ses propriétaires. Ce sont là ses propriétés, dont l’offre ne dépend aucunement de l’effort humain, et qui ne sauraient être augmentées par des rémunérations supplémentaires des facteurs précités (…).

Dès lors, la question devrait être de savoir dans quelle mesure chacun des trois facteurs, à savoir la terre (les agents naturels), le travail et le capital, contribue à produire la richesse, et comment ces revenus sont redistribués au sein des sociétés humaines. (…) À ce propos, notons que les inégalités de situation relatives aux meilleurs marchés fonciers génèrent des inégalités de surplus des producteurs bien plus considérables que les inégalités de productivité entre individus. (…)

Il y a dès lors encore davantage lieu de distinguer la portion de valeur du sol étant le résultat du travail de l’homme, de celle due aux libéralités originelles de son environnement. En effet, une part de sa valeur vient des améliorations faites pour les besoins généraux de la société. (…) La même chose est vraie de la rente foncière urbaine, gouvernée par des principes analogues à ceux de la rente agricole. La valeur capitalisée de la terre est celle escomptée des revenus nets que la terre – et non les hommes – peut donner. Elle constitue sa richesse physique, ses capacités d’emploi pour la subsistance ou toute entreprise humaine, ou même les avantages matériels, sociaux et esthétiques à y habiter. L’équivalent en monnaie de ces avantages comparatifs que procure la propriété du sol n’apparaît pas dans les rendements des revenus qu’on en tire. Pourtant, elle aussi fait partie de sa valeur vénale (…).

Enfin et surtout, le paradoxe de Ricardo, touchant aux effets des améliorations humaines sur le montant de la rente foncière dégagée, est tout autant applicable au sol urbain qu’agricole. Le fait de densifier une ville en bâtissant de hauts immeubles servis par ascenseurs peut par exemple s’avérer très pratique et économique. Les quartiers occupent alors une superficie moindre, permettant d’y produire des quantités démultipliées et diversifiées de richesses humaines. Une partie du sol retourne à d’autres emplois, le résultat se traduisant par une baisse de l’ensemble de la rente foncière pour la ville » [67].

Un siècle plus tôt, les choses n’avaient-elles pas déjà été dites sur l’origine et la nature des rentes foncières, et la conception d’un aménagement urbain équitable ?

Jean Vannière 

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Illustration : Lila Castillo 

crédit photo : The New York Public Library.

Notes

  1. PIKETTY, Thomas. Le Capital au XXIe siècle. Seuil, 2013.
  2. PIKETTY, Thomas. Capital et idéologie. Seuil, 2019.
  3. TRANNOY, Alain, WASMER, Étienne. Le grand retour de la terre dans les patrimoines. Et pourquoi c’est une bonne nouvelle !. Odile Jacob, 2022.
  4. GALBRAITH, James Kenneth. « “Kapital” for the Twenty-First Century? ». Dissent Magazine, printemps 2014. https://dissentmagazine.org/article/kapital-for-the-twenty-first-century/
  5. KOTKIN, Joel. The coming of neo-feudalism: A warning to the global middle class. Encounter Books, 2023.
  6. MORETTI, Enrico. The new geography of jobs. Houghton Mifflin Harcourt, 2012.
  7. ABRAMOVITZ, Moses, DAVID, Paul. Technological change and the rise of intangible investments: Employment and Growth in the Knowledge-Based Economy, 1996.
  8. HASKEL, Jonathan, WESTLAKE, Stian. Capitalism without capital: The rise of the intangible economy. Princeton University Press, 2018.
  9. LEONTIEF, Wassily. Domestic production and foreign trade: The American capital position re-examined. Proceedings of the American Philosophical Society, 1953, vol. 97, n°4, p. 332–349.
  10. BENKLER, Yochai. The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom. Yale University Press, 2006.
  11. BERNSTEIN, Richard Jacob. The Pragmatic Turn. Cambridge Polity Press, 2010.
  12. BENKLER, Yochai. The Penguin and the Leviathan. Crown Currency, 2011.
  13. WEGERIF, Rupert. Dialogic: Education for the Internet Age. Routledge, 2013.
  14. ZUBOFF, Shoshana. The Age of Surveillance Capitalism. Public Affairs, 2019.
  15. HAIDT, Jonathan. The Anxious Generation: How the Great Rewiring of Childhood Is Causing an Epidemic of Mental Illness. Penguin Press, 2024.
  16. AUTOR, David. Work of the past, work of the future. NBER Working Papers, n°25588, 2019. https://www.nber.org/system/files/working_papers/w25588/w25588.pdf
  17. SUSSKIND, Daniel. A world without work. Penguin, 2020.
  18. SUSSKIND, Daniel. Automation anxiety. Conférence au Gresham College, Londres, 19 septembre 2025. https://www.youtube.com/watch?v=zxh78wAPr4M
  19. SUSSKIND, Daniel. The Economics of Work and Technology. Conférence au Gresham College, Londres, 11 novembre 2025. https://www.youtube.com/watch?v=mMS7BxGKeH0
  20. LOWREY, Annie. How to Guess If Your Job Will Exist in Five Years. Ask yourself: Are you coal, or are you a horse?. The Atlantic, 25 mars 2026. https://www.theatlantic.com/ideas/2026/03/ai-job-loss-jevons-paradox/686520/
  21. SUSSKIND, Daniel. Economics and Artificial Intelligence. 16 janvier 2026. https://www.youtube.com/watch?v=WtE0trXodXo&t=2s
  22. GOLDIN, Claudia, KATZ, Lawrence. The race between education and technology. Harvard University Press, 2008.
  23. SUSSKIND, Daniel. Work, out of reach? 17 mars 2026. https://www.youtube.com/watch?v=AHv0kapbjsc
  24. SUSSKIND, Daniel. A world without work. 1 mai 2026. https://www.youtube.com/watch?v=U8XmcJ74wT0&t=1s
  25. JAFFE, Adam. Technological opportunity and spillovers of R&D: Evidence from firms” patents, profits and market value. American Economic Review, 1986, n°76, p. 984‑1001.
  26. GRILICHES, Zvi. The search for R&D spillovers. NBER Working Papers, 1991, n°3768.
  27. FLORIDA, Richard. The world is spiky. Globalization has changed the economic playing field, but hasn’t leveled it. A refutation of Thomas Friedman’s thesis. The Atlantic, janvier 2005. https://creativeclass.com/rfcgdb/articles/other-2005-The%20World%20is%20Spiky.pdf
  28. SONN, Jung Won, STORPER, Michael. The Increasing Importance of Geographical Proximity in Technological Innovation: An Analysis of US Patent Citations, 1975–1997. 2003, p. 13–15.
  29. STORPER, Michael, VENABLES, Anthony. Buzz: face-to-face contact and the urban economy. Journal of economic geography, 2004, vol. 4, n°4, p. 351–370.
  30. ROSEN, Sherwin. The economics of superstars. The American economic review, 1981, vol. 71, n°5.
  31. RIFKIN, Jeremy. The end of Work: The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era. Putnam Publishing Group, 1995.
  32. STORPER, Michael, IAMMARINO, Simona, RODRÍGUEZ-POSE, Andrés, DIEMER, Andreas. The regional development trap in Europe. Vox EU – CEPR, 19 juillet 2022. https://cepr.org/voxeu/columns/regional-development-trap-europe
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  34. KAPLANIS, Ioannis. The geography of employment polarisation in Britain. In Spatial occupational structure and local human capital spillover effects in Britain. Thèse de doctorat. London School of Economics, 2006. http://etheses.lse.ac.uk/2739/1/U615688.pdf
  35. KATZ, Lawrence, AUTOR, David. Changes in the wage structure and earnings inequality. In Orley Ashenfelter et David Card, Handbook of labor economics. Elsevier, 1999, p. 1463–1555.
  36. FREEMAN, Richard, KATZ, Lawrence. Differences and changes in wage structures. University of Chicago Press, 2007.
  37. GOOS, Maarten, MANNING, Alan, SALOMONS, Anna. Job polarization in Europe. American economic review, 2009, vol. 99, n°2, p. 58–63.
  38. ACEMOĞLU, Daron, GALLEGO, Francisco, ROBINSON, James. Institutions, human capital, and development. MIT Annual Review of Economics, 2014, vol. 6, n°1, p. 875–912.
  39. MARTELLI, Angelo. Essays on the political economy of employment polarisation: global forces and domestic institutions. Thèse de doctorat. London School of Economics, 2017. https://etheses.lse.ac.uk/3719/1/Martelli__essays-on-the-political-economy.pdf
  40. BENANAV, Aaron. Automation and the Future of Work. Verso Books, 2020.
  41. SUSSKIND, Daniel. The Future of the Professions. Oxford University Press, 2015.
  42. COLOOS, Bernard, VORMS, Bernard. Le logement peut-il échapper à la crise ?. La Grande Conversation, 26 novembre 2025.
  43. FINDEISEN, Francesco. The housing crisis in superstar cities: labour markets, price inflation, and financialization. Archives Européennes de Sociologie, 2022, vol. 63, n°3, p. 363–392.
  44. JEVONS, William Stanley. The Theory of Political Economy. Macmillan & Co, 1871.
  45. WEBER, Max. L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme. Flammarion, 2017.
  46. MARSHALL, Alfred. Principles of Economics. Macmillan & Co, 1890.
  47. ROTH, Steve. The Angry Bear Chronicles! “The Lump of Capital Fallacy”. Asymptosis, 9 mai 2014. https://www.asymptosis.com/the-lump-of-capital-fallacy.html
  48. RYAN-COLLINS, Josh. How land disappeared from economic theory. Evonomics, 4 avril 2017. https://evonomics.com/josh-ryan-collins-land-economic-theory/
  49. PIKETTY, Thomas, ZUCMAN, Gabriel. Capital is back: Wealth-income ratios in rich countries 1700–2010. The Quarterly journal of economics, 2014, vol. 129, n°3, p. 1255–1310.
  50. ALONSO, William. Location and land use: toward a general theory of land rent. Harvard University Press, 1964.
  51. MILLS, Edwin S. An aggregative model of resource allocation in a metropolitan area. The American Economic Review, 1967, vol. 57, n°2, p. 197–210.
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