Accès libre : « Foncier économique et agricole sont indissociables »
Thomas Raulet est directeur des programmes France Foncier+ et Friches+ à la direction de l’investissement de la Banque des Territoires. Ces deux programmes visent à identifier le plus finement possible le potentiel foncier dédié à l’activité économique et agricole.

Quelle est la genèse de France Foncier+ ?
Lorsque nous avons lancé France Foncier+ en 2023, la question de la disponibilité du foncier économique était au cœur des débats, jusqu’au plus haut niveau de l’État. Pouvions-nous encore accueillir de nouvelles entreprises alors que le foncier se raréfie ? Alors que près de la moitié des intercommunalités s’estimaient déjà en saturation foncière, des territoires comme Dunkerque ont illustré ces tensions, avec la pression exercée sur les terres agricoles dans le cadre de l’accueil d’entreprises et de stratégies de compensation. France Foncier+ est né de cette réflexion : identifier les espaces encore disponibles et déterminer ceux pouvant accueillir des activités économiques. La lettre de mission confiée par les ministres de l’Aménagement et celui de l’Industrie visait à créer un portail national recensant les disponibilités foncières, en s’appuyant d’abord sur une observation et une mesure précise de la situation.
Quelle méthode utilisez-vous pour identifier le foncier disponible ?
Nous travaillons principalement sur le foncier économique, mais la frontière avec le foncier agricole est ténue. Ce dernier devient souvent une réserve pour des projets futurs, créant des tensions entre usages économiques et agricoles. Certaines parcelles agricoles subsistent d’ailleurs à l’intérieur même de zones d’activité, posant des enjeux de cohabitation et d’acceptabilité sociale (notamment lorsque l’activité agricole – type maraîchage – doit laisser sa place à l’activité économique).
Au 5 novembre 2025, nous avons réalisé des inventaires sur environ 60 % du territoire. Chaque intercommunalité peut bénéficier d’un diagnostic de ses zones d’activité gratuitement, conformément à la loi climat et résilience. Nous intervenons également sur les questions de compensation écologique, en explorant de nouveaux modèles – transformer d’anciennes terres agricoles ou friches en espaces de renaturation ou de biodiversité. Foncier économique et foncier agricole sont désormais indissociables : les choix faits sur l’un impactent directement l’autre.
Comment France Foncier+ s’est-il saisi du débat sur la préservation des terres agricoles ?
Dans un certain nombre de régions, comme l’Ile-de-France, c’est moins l’habitat, ou l’agriculture, qui consomme le plus d’espace, mais bien l’industrie. France Foncier+ a donc concentré ses efforts sur l’accompagnement des collectivités : observation, diagnostic et appui méthodologique. Gratuitement, nous leur fournissons des outils fiables pour planifier et programmer le foncier. Ce travail a conduit à élargir le programme à la question des friches agricoles présentes dans ou à proximité des zones d’activité. Avec une vingtaine de collectivités pilotes, nous avons identifié les besoins : gestion de l’eau, biodiversité, circuits alimentaires, etc.
C’est dans cette continuité qu’a été lancé Friches+, financé en partie par la Commission européenne dans le cadre d’InvestEU. Doté de 5 millions d’euros, ce programme vise à élaborer d’ici àv2027 une méthodologie et un inventaire national des friches économiques et agricoles, afin d’évaluer leur degré de renaturation, leur potentiel agricole ou écologique et leur accessibilité.
Comment accompagnez-vous concrètement les collectivités dans ce processus ?
Nos premières études ont aussi révélé un fort morcellement des friches agricoles, créant un « effet confetti » difficile à gérer pour les collectivités. Cet émiettement s’accompagne parfois de détournements de vocation : terrains de loisirs, dépôts sauvages ou installations illégales. Selon la Safer [société d’aménagement foncier et d’établissement rural, ndlr], entre 15 000 et 20 000 hectares sont ainsi perdus chaque année, d’où l’importance d’une meilleure connaissance et d’une caractérisation fine de ces espaces. L’un des atouts de la Caisse des Dépôts, et en particulier de la Banque des Territoires, c’est de pouvoir conjuguer accompagnement stratégique et financement. Nous travaillons en complémentarité avec le programme Territoire nourricier de France 2030, qui soutient la structuration de filières locales et les circuits courts. Nous avons déjà financé des infrastructures – silos, outils de transformation, plateformes de distribution – pour renforcer les chaînes locales d’approvisionnement. Cet appui technique et financier s’articule avec nos travaux d’observation et de planification, afin d’offrir une vision complète aux territoires.
Quelles sont les perspectives à horizon 2030 ?
D’ici à 2030, notre ambition est d’accompagner une centaine de collectivités avec des études et une méthodologie commune. Nous intégrons l’intelligence artificielle pour affiner les diagnostics, tout en maintenant un fort partenariat humain. L’idée n’est pas d’imposer une doctrine nationale, mais de construire avec chaque territoire une stratégie sur mesure, adaptée à sa trajectoire, à ses moyens et à la maîtrise sociale de son foncier. C’est bien à cette échelle locale que se décidera l’avenir des friches agricoles en France.
Propos recueillis par Maider Darricau
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Couverture : Donatien Mary
Crédit photo : D.R., Angèle Proust
A propos de Friches+ :
La France compte plus de 100 000 hectares de friches qui pourraient être réhabilités pour répondre aux besoins économiques et environnementaux des territoires. Mais leur identification est complexe, faute d’une base de données fiable, exploitable par les entreprises et les collectivités locales.
Dans un contexte de sobriété foncière à l’échelle du pays et plus largement à l’échelle européenne (directive de protection des sols) et de relocalisation d’un certain nombre d’activités productives ; il existe une tension sur la disponibilité du foncier.
C’est dans ce contexte que la Banque des Territoires lance, avec le soutien de l’Union européenne, Friches+, un outil numérique dédié à l’identification et à la requalification des friches sur l’ensemble du territoire. Doté de 10 M€ à parité entre la Banque des Territoires et la Commission européenne, il vise à favoriser la réhabilitation des sites inexploités d’ici à 2027.





