Carnet de voyage – [Épisode 2] Dans la vallée sacrée des Incas
Clément Maucourt poursuit son tour du monde au Pérou, sur le site mythique du Machu Picchu qui s’affaisse sous les pas des visiteurs, à Aguas Calientes, ville entonnoir conçue pour « avaler » l’affluence touristique, et à Cusco, la ville palimpseste.
Je poursuis ma route au Pérou, là où se dresse l’une des sept merveilles du monde qu’il me tarde de découvrir : le Machu Picchu. Dans sa vallée, je vais chercher à comprendre ce que signifie, pour un lieu, d’être sacré ; comment il incarne encore ce qu’on a voulu faire taire ; et comment, sous la pression du monde moderne, le tourisme et la ville se disputent la mémoire du mythe et de la foi. Toutefois, en planifiant cette ascension, une étrange tension me traverse : comment approcher un lieu que l’on croit tous déjà connaître ? Comment ne pas répéter les gestes de ceux qui viennent en témoins pressés, avides d’images et de certitudes ? J’ai choisi d’y aller autrement, avec l’humilité de celui qui observe plus qu’il ne capture.
La cité céleste
J’arrive à l’heure où la lumière rase encore les sommets. La cité émerge devant moi comme un dessin parfait, trop juste pour être seulement humain. Pour édifier leur cité, les Incas ont choisi cet éperon entre le Machu Picchu et le Huayna Picchu ; non seulement pour sa position au croisement des rivières entre les Andes et l’Amazonie, mais aussi parce que toute leur œuvre se lit comme un acte cosmique. Selon la « cosmovision » de leur empire, le monde se divise en trois plans : celui d’en haut, où vivent astres et dieux ; celui d’ici, des vivants ; et celui d’en dessous, où résident défunts et forces souterraines. L’organisation de la ville, ses niveaux, ses volumes et ses percées épousent cette structure invisible. Le temple du Soleil en est l’un des pivots. La finesse de l’orientation de ses fenêtres, l’alignement de ses murs et sa pierre rituelle qui reçoit précisément le premier rayon du solstice d’hiver font de lui un véritable instrument d’observation céleste.
L’agriculture, elle aussi, relève du génie. En sculptant les terrasses à flanc de montagne, les ingénieurs stabilisaient les pentes, réduisaient l’érosion et régulaient les flux d’eau. Dans ce relief abrupt, ils posaient des couches de gravier, de sable et de terre, puis des canaux d’irrigation qui le transformaient en milieu productif organique. Et ce n’est pas tout. Étudier la manière dont les Incas ont organisé les fonctions de leur cité permet de lire, dans la ville même, la hiérarchie sociopolitique de leur civilisation. Ici, la fonction dicte la forme : les maisons des élites dominent la vallée, les temples s’alignent sur les astres, les greniers sont protégés. Rien n’est laissé au hasard. Le pouvoir s’érige, la foi s’oriente et les res- sources se sécurisent.
Je me perds alors à me demander ce que raconteraient nos villes d’aujourd’hui à qui saurait les lire ? Que disent-elles de nos hiérarchies, de nos valeurs et de ce que nous choisissons de rendre visible… ou non ? Mais aujourd’hui, la Cité perdue vacille. Le sol s’affaisse, fragilisé par les pas de plus d’un million et demi de visiteurs chaque année. La fondation en charge du site et l’Unesco alertent depuis des années sur la pression touristique incontrôlée et le risque de perte d’authenticité du sanctuaire. Alors aux grands maux, les grands remèdes ! Le gouvernement ouvre dix nouveaux sentiers touristiques pour la haute saison, réfléchit à un projet de téléphérique… À ce rythme-là, pourquoi pas une piste d’atterrissage au sommet ? Accéder toujours plus vite et à n’importe quel prix semble être devenu la stratégie officielle pour préserver ce qui s’effondre.
Aguas Calientes, la ville-sas
À peine après avoir effleuré les cieux, je redescends à Aguas Calientes, où j’avais dormi la veille. Et je retombe dans un concret brutal, étroit et bruyant. C’est ici que s’arrête la transcendance : au pied des rails, là où la montagne se resserre. Aguas Calientes n’est pas une ville. C’est un entonnoir. Un sas conçu pour avaler l’affluence et standardiser le séjour des touristes venus voir la Merveille. Les menus, les vitrines, les souvenirs et le pastiche grotesque des façades sont partout identiques. Tout ici semble fabriqué pour n’être qu’un instant. On n’habite pas Aguas Calientes : on y transite. Et c’est là l’unique fonction de ce lieu : servir la grande machine du Machu Picchu. Ce n’est plus un lieu : c’est un rouage, un dispositif, une gare hypertrophiée posée sur des fondations trop fragiles, où tout s’achète et s’use. Les hôtels rongent les berges, les bâtiments s’élèvent à la hâte, sans plan ni vision. Les rails dictent la géographie ; la rivière est canalisée, soumise. La trame urbaine ne répond à aucun autre horizon que celui de l’exploitation immédiate et continue. Foncier comprimé, réseaux en thrombose, congestion chronique et prolifération des constructions anarchiques… le diagnostic est sans appel. La ville, submergée par l’afflux de visiteurs, fonctionne en soins palliatifs. Ce chaos n’a pas été conçu pour exister, mais pour servir ceux qui ne font qu’y passer. Et ceux qui y restent ? Ils plient, s’effacent. Et tiennent. Un vendeur d’empanadas me confie qu’il n’est jamais monté au Machu Picchu. « C’est pour les touristes ! », sourit-il.
Et pourtant. Sous l’apparence d’une verrue accrochée à la montagne, quelque chose résiste. Des rampes de fortune, construites pour soulager les épaules des ouvriers. Des passerelles suspendues comme des fils discrets qui relient les habitations des locaux de toujours. Une façon d’habiter malgré tout, malgré le vacarme. La vie des invisibles s’invente ici, au cœur même de la machine. Et c’est peut-être là, finalement, que survit encore un peu de cette mesure du monde : dans ces formes minuscules de dignité, au pied de l’éternel.

Cusco, la ville superposée
Je quitte la vallée par le train, le long des courbes de la rivière de l’Urubamba. À mesure que la jungle recule, Cusco surgit, perchée à 3 400 mètres d’altitude. Capitale de l’empire inca, la ville fut conquise en 1533 par les Espagnols. Toutefois, ils ne l’ont pas rasée ; ils l’ont recouverte. Ils ont bâti sur ce qui existait, suivant une stratégie claire : imposer leur foi, leur langue et leur ordre, en enfouissant l’ancien. Au centre de Cusco, le couvent de Santo Domingo en est l’empreinte la plus saisissante. Il repose, pierre sur pierre, sur le Qorikancha, le temple considéré comme cœur spirituel des Incas. Mais les conquistadors n’ont pas détruit ces murs massifs et inclinés. Était-ce parce qu’ils étaient trop solides ? Trop bien taillés ? Ou parce que les recouvrir était un geste plus puissant encore : pour dire la domination en laissant affleurer l’assise de ce qui a été vaincu. Mais lorsque la terre tremble, comme elle le fait souvent ici, ce sont les fondations incas qui tiennent, tandis que les étages baroques s’effondrent. Ce que l’on croyait alors dépassé, résiste. Et ce que l’on pensait dominant, vacille.
Le coucher du soleil m’invite à partir. La lumière glisse lentement sur les flancs des Andes. À force de vouloir accéder à toutes les merveilles que le monde nous offre, ne finissons-nous pas par les user ? Est-ce que notre manière de vénérer n’est pas, déjà, une manière de détruire ? La vallée sacrée nous regarde et, dans le silence de ses héritages, elle semble interroger la manière dont nous recouvrons sans comprendre. Ici, chacun aura pourtant réussi à laisser sa trace. Les bâtisseurs, pour dialoguer avec leurs astres. Les conquérants, pour imposer leur foi. Et peut-être nous, touristes de l’absolu, pour prélever quelques fragments d’éternité, avec l’illusion de ne rien déranger. Mais lorsque nos murs seront devenus ruines, je serais curieux de savoir ce que les prochains bâtiront par-dessus, et ce qu’ils comprendront de nos récits par lesquels nous aurons tenté, à notre manière, de transmettre notre part de vérité dans ce grand palimpseste d’humanité. (À suivre.)
Clément Maucourt
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Crédit photo : Clément Maucourt





