« Désengourdir le regard porté sur le périurbain »

À partir d’un corpus de romans contemporains, Arthur Pétin, lauréat du Prix spécial de la thèse sur la ville, analyse la manière dont les écrivaines et écrivains se sont emparés du périurbain pour en renouveler les imaginaires. Une exploration littéraire inédite qui éclaire aussi, en creux, les enjeux politiques de la reconnaissance de ces territoires. Dans cet entretien, il revient sur les principaux apports de sa recherche.

 

C’est la première fois que le Prix de la thèse sur la ville met en avant une thèse de littérature. Ce prix arrive-t-il à un moment où la nécessité d’avoir de nouveaux discours sur le périurbain se fait sentir ? 

Ce que je montre dans ma thèse, c’est que ces nouveaux discours sur le périurbain existent bel et bien, dans la littérature française contemporaine, depuis dix à quinze ans. Ce prix marque donc plutôt, à mon sens, une reconnaissance : celle des potentialités que recèle aujourd’hui la littérature pour nous permettre de penser différemment le périurbain et, plus largement, les territoires périphériques. J’ai l’impression que, dans la société française actuelle, depuis notamment le mouvement des « gilets jaunes », on se rend davantage compte de l’importance des imaginaires projetés sur certains types de territoires : à la fois la violence que cela peut représenter pour celles et ceux qui y vivent lorsque ces imaginaires sont réducteurs, dépréciatifs ou absents, et la nécessité qu’il peut y avoir, dès lors, de passer par d’autres supports que les discours politiques ou médiatiques pour reconfigurer les regards portés sur ces espaces.

  

Comment les auteurs parlent-ils du périurbain dans votre thèse ?

L’un des postulats majeurs qui a guidé mon travail, c’est que la littérature ne parle jamais des espaces en dehors de tout contexte discursif : elle s’inscrit toujours en dialogue avec les discours préexistants et avec ceux qui l’environnent. C’est particulièrement frappant dans le cas du périurbain qui, depuis son émergence en France à partir de la fin des années 1960, n’a cessé d’alimenter les critiques. Ces discours, s’ils ont d’abord été scientifiques, sont devenus très largement médiatiques à partir des années 2000 : le périurbain y était majoritairement décrit comme un espace écocide, dégradé esthétiquement, homogène socialement et politiquement très suspect. Le célèbre numéro de Télérama sur la « France moche », au début des années 2010, en est un exemple éclatant.

Or, si la littérature se positionne par rapport à ces représentations largement dépréciatives, ce n’est absolument pas pour produire un contre-discours naïvement valorisant. Les quinze auteurs et autrices que j’étudie ne font en rien l’apologie du périurbain – ils n’en proposent pas une vision idéale ni même forcément positive ! – mais ils s’attachent à explorer ces espaces par l’écriture.  Cela passe globalement par trois dispositifs que je mets au jour dans la thèse.

Tout d’abord, « désengourdir » le regard porté sur le périurbain, en déconstruisant les deux aspects caractéristiques du discours médiatique : une position de surplomb, qui homogénéise les espaces, et un cadre de perception a prioridépréciatif. La littérature procède par immersion : elle refuse les vues générales, les catégories globales, pour ouvrir ces espaces à la complexité, à l’hétérogénéité, à l’ambivalence. Ensuite, il s’agit de décrire avec précision la morphologie de ces espaces hybrides, où l’urbain et le rural s’interpénètrent, où la diversité des territoires voisine avec la monotonie du bâti. Les textes inventent pour cela de nouveaux modes littéraires de saisie de l’espace. Enfin, explorer le périurbain par l’écriture, c’est ressaisir l’expérience qui consiste à habiter ces territoires : trouver les mots pour dire ce que cela signifie, au quotidien, de vivre et de grandir dans le périurbain, en quoi cela façonne à la fois certaines pratiques et certaines représentations mentales.

  

Votre corpus couvre des œuvres publiées entre 2010 et 2022. Qu’en était-il du périurbain en littérature avant cette période ?

La question est délicate, car le périurbain est un territoire mouvant, dont la définition a elle-même évolué. Depuis la fin des années 1980, chez des auteurs qu’on peut dire « précurseurs du périurbain », on trouve plutôt des espaces situés en proche banlieue, mais emblématiques du périurbain comme les lotissements pavillonnaires, les zones commerciales ou des territoires indéterminés entre ville et campagne. Dans le champ romanesque, un des premiers a été Jean Echenoz, mais toujours depuis un regard parisien avec des personnages en transit. Puis d’autres écrivains, tels que Marie Ndiaye, Laurent Mauvignier ou Olivier Adam, ont représenté des banlieues pavillonnaires, là, depuis un point de vue interne, relié à une expérience personnelle de ces espaces. Toutefois, ces territoires restent encore secondaires dans les textes, maintenus en qualité de décor. Il y a enfin Annie Ernaux qui, dans Les Années notamment, évoque son arrivée à Cergy, et propose l’une des premières expériences littéraires, sensorielles et intimes, de l’« habiter » périurbain.

Dès cette période se dégage un aspect essentiel : l’émergence du périurbain en littérature est largement, si ce n’est conditionnée, du moins favorisée, par la venue en littérature d’auteurs et autrices qui ont grandi ou vivent dans ces espaces. C’est le cas pour la très large majorité des écrivains de mon corpus.

 

Quels sont les jalons importants de la reconnaissance du périurbain comme objet littéraire ? 

Un premier jalon se situe au tournant des années 2010. En 2009, avec Sphex [Éd. de l’Arbre vengeur, ndlr], un recueil de nouvelles de Bruce Bégout, c’est la première fois que le terme « périurbain » est employé en littérature, au sens précis que lui donnent les sciences sociales. Puis en 2011, Éric Chauvier publie Contre Télérama [Allia], en réponse au numéro de l’hebdomadaire. Anthropologue, il vit depuis des années dans une banlieue pavillonnaire en périphérie de Bordeaux. Le texte montre bien le double effet du discours médiatique sur la création littéraire : repoussoir mais aussi moteur d’écriture. Contre Télérama est très emblématique des textes à venir, dans la mesure où, contrairement à ce que peut laisser penser son titre, il ne s’agit en rien d’un éloge du périurbain : Chauvier montre l’ambivalence de ces territoires en les explorant depuis l’intérieur, et passe pour cela par un dispositif fragmentaire novateur. Il dit aussi la violence symbolique qu’il y a à réduire ce type d’espace à un simple jugement esthétique, souvent formulé depuis une position parisienne.

Le second jalon important est l’année 2018, qui joue un rôle décisif sur le plan littéraire, mais aussi politique. Le prix du Livre Inter, attribué à Fief de David Lopez [éd. du Seuil], donne une visibilité inédite à ces espaces « entre ville et campagne », marqués par l’indétermination. Le roman accrédite la valeur littéraire du périurbain, la réception insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un documentaire sociologique. Quelques mois plus tard, Nicolas Mathieu reçoit le Prix Goncourt pour Leurs enfants après eux [Actes Sud]. Le territoire est parfois discuté – rural ou périurbain ? –, mais les modes de vie décrits renvoient clairement à une expérience périurbaine. Cette double consécration coïncide avec l’émergence du mouvement des « gilets jaunes », très lié aux questions de mobilité contrainte, de dépendance à la voiture et de faible représentation de ce mode de vie dans les récits dominants.

 

Cette reconnaissance a‑t-elle favorisé l’émergence de nouveaux textes ? 

Oui, mais sans que ce soit systématique. Plus de la moitié des œuvres de mon corpus sont publiées après 2018, mais certaines ont été écrites auparavant. Cette légitimation a donc un effet d’entraînement réel, sans constituer toujours un déclencheur direct.

Les trajectoires divergent aussi selon les auteurs. David Lopez, par exemple, refuse d’être réduit au rôle de porte-parole d’un territoire : son livre suivant s’éloigne du périurbain. À l’inverse, Nicolas Mathieu choisit de creuser ce sillon. Pour les primo-romanciers arrivés ensuite, Marin Fouqué ou d’autres, l’ancrage territorial a pu aussi apparaître comme un handicap, suscitant à tort un soupçon d’opportunisme ou un effet de déjà-vu : comme si, après seulement quelques œuvres, « le créneau » était déjà occupé, et qu’il y avait déjà trop d’auteurs qui investissaient le périurbain comme terrain d’écriture !

 

Les auteurs avaient-ils conscience de participer à l’émergence d’un nouvel objet littéraire ? 

Cela varie beaucoup. Certains l’ont fait de manière consciente, avec un enjeu non seulement littéraire, mais politique : écrire ces territoires dans lesquels ils avaient grandi, et qui étaient alors absents des représentations littéraires. C’est le cas pour des romanciers consacrés comme Laurent Mauvignier, mais aussi de jeunes auteurs comme Marin Fouqué ou Salomé Kiner. D’autres, comme Bruce Bégout, n’ont jamais formulé cet enjeu explicitement, malgré l’importance de leur contribution.

  

En exergue de votre thèse, vous citez Laurent Mauvignier, qui dit qu’adolescent, il pensait ne pouvoir jamais devenir écrivain, parce que les zones pavillonnaires n’appartenaient pas au monde de la littérature. C’est un message très politique. Est-il question de politique dans votre thèse ? 

La question du périurbain est effectivement politique, mais elle n’est pas forcément posée en ces termes par tous les auteurs et autrices. Si j’en fais un enjeu d’analyse dans la thèse, cela ne signifie pas qu’ils revendiquent toutes et tous une démarche militante. Certains s’en défendent même explicitement. Jean Rolin, par exemple, refuse toute lecture politique de ses textes. Lorsqu’on lui fait remarquer qu’il n’est pas anodin de faire paraître dans une maison prestigieuse comme P.O.L un livre titré La Traversée de Bondoufle, il élude totalement la question de la reconnaissance ainsi potentiellement donnée à cette petite commune de l’Essonne. À l’inverse, des auteurs comme Laurent Mauvignier ou Nicolas Mathieu revendiquent clairement le fait d’ancrer de « grands romans » dans des espaces considérés comme peu nobles.

  

Quels effets politiques attribuez-vous à cette entrée du périurbain en littérature ? 

À mes yeux, il y a un effet de légitimation culturelle indéniable, compte tenu de la place très particulière qu’occupe encore la littérature en France, eu égard au prestige symbolique qui lui est toujours accordé et à la place qu’elle occupe, dès lors, dans la construction des imaginaires collectifs. Faire des lotissements pavillonnaires ou des zones d’activité non pas seulement des décors, mais les enjeux centraux de certains récits contemporains, constitue, à ce titre, un geste politique fort.

 

Cette dimension politique est-elle propre au périurbain, ou relève-t-elle plus largement de l’histoire littéraire ? 

Elle s’inscrit dans une histoire longue de l’intégration de l’ordinaire et du trivial en littérature. Ce que les textes que j’étudie montrent, c’est que ce mouvement d’élargissement de la sphère du représentable doit sans cesse être repris, reconduit, réaffirmé. Quand Sophie Divry ouvre son roman La Condition pavillonnaire [Notabilia] en décrivant avec précision les magnets d’un réfrigérateur dans la cuisine de l’héroïne, elle poursuit un geste déjà engagé par le mouvement du Nouveau Roman ou par Georges Perec, lorsqu’il entreprend, dans Les Choses, de décrire le quotidien d’un couple de publicitaires parisiens et commence par décrire leur appartement. Alors que les réalités citadines décrites dans les années 1950 et 1960 par ces auteurs – tous parisiens – sont devenues, depuis, totalement admises en littérature, l’attention portée aujourd’hui aux espaces périurbains prolonge ce geste et en même temps le déplace, en l’appliquant à de nouveaux objets, de nouveaux territoires, de nouveaux modes de vie.

Il s’agit de montrer qu’une vie ordinaire, située dans des territoires culturellement disqualifiés, possède une pleine valeur littéraire. Grâce à ces auteurs et autrices, la question n’est donc plus de savoir si les espaces périurbains « appartiennent à la littérature » : on peut désormais mesurer leur immense fécondité littéraire, au vu de la richesse des textes qui leur sont consacrés. C’est ce que j’ai essayé de faire dans ce travail.

Propos recueillis par Lucas Boudier

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