Nos savoir-faire s’exportent-ils bien ?
Coopération décentralisée, contrats privés avec des villes ou des pays, réseaux internationaux… Les urbanistes français exercent des missions à l’étranger, mais la concurrence internationale est rude. S’ils s’adaptent au contexte local de leurs commanditaires, ils sont aussi attendus sur certaines approches estampillées « made in France ».
Des agences d’urbanisme françaises travaillent à l’étranger depuis une soixantaine d’années, soit dans le cadre de la coopération urbaine internationale avec des collectivités ou des pays, soit dans celui de partenariats et de contrats de droit privé. C’est le cas, notamment, de L’Institut Paris Region (IPR). Dès sa création en 1960, lorsqu’il se nommait encore l’Institut d’aménagement et d’urbanisme de la région parisienne (IAURP) et était un outil piloté par l’État, L’Institut s’est lancé dans la coopération pour accompagner le Liban dans sa planification territoriale. « Un partenariat qui ne s’est terminé qu’il y a une dizaine d’années », précise Éric Huybrechts, chef du service international à L’Institut. D’autres coopérations sont en cours: à Erevan (Arménie), sur des sujets d’urbanisme, de déchets et de mobilité ; à Hanoï (Vietnam), sur la mobilité et l’aménagement urbain autour des stations de métro ; à Abidjan (Côte d’Ivoire), sur l’économie circulaire. L’Institut Paris Region est également mobilisé, avec d’autres acteurs français, pour la reconstruction de l’Ukraine, en particulier sur la planification territoriale de Tchernihiv, au nord du pays, ainsi que sur la formation professionnelle à Kiev. « Cela fait partie de nos fonctions d’accompagner la Région dans une dimension internationale, affirme Éric Huybrechts. L’intérêt, pour nous, est aussi de tester nos méthodes dans un autre contexte, en se passant parfois de datas, mais en nous questionnant malgré tout sur des éléments structurants. » Dans le cadre de ces coopérations, l’agence « fait “avec”, et aide “à faire” plutôt que “fait à la place de” ». Celles-ci peuvent prendre plusieurs formes (assistance technique, échange de connaissances, etc.) et visent à aider les partenaires à développer des opérations de développement urbain durable. L’Agence française de développement (AFD) n’est, dans ce cas, jamais très loin, tout comme son outil Ficol (facilité de financement des collectivités territoriales). Le bailleur de fonds intervient souvent après un premier soutien financier de la Région et/ou du ministère des Affaires étrangères.
Coopération et contrats
Comme L’Institut Paris Region, une bonne dizaine d’autres agences d’urbanisme françaises mènent également des projets de coopération internationale en matière d’urbanisme et de développement territorial. Parmi elles, Agorah (La Réunion), sollicitée pour son expertise adaptée à l’océan Indien, aux Comores et à Madagascar, mais aussi l’Apur (Grand Paris), l’Adeus (Strasbourg), l’Agam (Marseille), l’Agur (Dunkerque), l’AUD (Saint-Omer) ou encore Urba’Lyon. Cette dernière et L’Institut Paris Region (le plus actif en la matière) figurent parmi les rares agences à répondre aussi à des appels d’offres et à signer des contrats pour des missions urbaines à travers le monde.

Photo :Banlieue de Kigali, Rwanda, crédit : Benjamin Michelon
Dans un marché très concurrentiel, les agences françaises font face à de grandes sociétés internationales.
Pour l’IPR, ces activités représentent un peu moins de 10% de son chiffre d’affaires annuel. « On pourrait monter à 20 % ou 25 %, mais on a déjà beaucoup à faire en Ile-de-France et nos experts ne peuvent pas se mobiliser à plein temps sur ces contrats, sachant que nous ne recrutons pas spécifiquement pour ces missions », détaille Éric Huybrechts, qui souligne aussi que ces projets peuvent s’accompagner de retards de paiement et exigent donc une certaine robustesse financière. Et d’ajouter : « L’intérêt n’est pas seulement, ni même d’abord, financier. Si on apporte notre savoir-faire, on apprend aussi des autres. On n’est pas là pour donner des leçons, mais pour bien comprendre leurs questions. À chaque fois, les retours d’expérience sont très dynamisants pour nos urbanistes. » Les interventions se font rarement en tant que leaders dans les groupements, mais plutôt avec des bureaux d’ingénierie et parfois d’architecture. En ce moment, par exemple, l’IPR intervient au Vietnam, en Ouzbékistan, en Argentine, en République démocratique du Congo, aux Émirats arabes unis, au Maroc, au Liban et en Côte d’Ivoire. Le marché est très concurrentiel. Les agences françaises sont face à de grandes sociétés internationales telles que BCG, une entreprise américaine, ou l’allemande Beyond Aid. « Nous répondons souvent avec des entreprises internationales en fonction des opportunités », précise Éric Huybrechts. En témoigne une collaboration récente avec une entreprise canadienne (Ibi Group) pour une mission en Arabie Saoudite. Certaines entreprises françaises sont bien placées dans ces marchés internationaux, comme IGN FI (Ingénierie géographique numérique française à l’international), Arep ou encore Egis, groupe très présent à l’étranger, spécialisé dans les domaines de l’ingénierie, de la construction et des services d’exploitation et de mobilité. L’urbaniste Pierre Renault y travaille pour le département des études amont, mobilité et planification. « L’entreprise travaille sur des projets financés par des bailleurs de fonds, en plus de ceux financés en direct par des collectivités », explique celui qui s’est notamment penché sur le plan de transports d’Abidjan, en Côte d’Ivoire ; le verdissement de Riyad, en Arabie Saoudite ; ou encore, le master-plan de tourisme en Casamance, au Sénégal.
Lucie Romano
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Couverture : Juliette Nicot





