-ACCÈS LIBRE – Martin Jauvat : « Une ville anonyme, moyenne, c’est poétique »

Après Grand Paris, son premier long métrage, Martin Jauvat réalise Baise-en-ville dans la commune de Chelles où il a grandi. Si cette comédie soulève les problèmes de mobilités en grande couronne parisienne, elle est aussi une ode aux charmes discrets de la banlieue pavillonnaire.

Martin Jauvat, dans le rôle de Sprite. Photo : Baise-en-ville © Ecce Films

Votre héros, un jeune homme vivant à Chelles, en Seine-et-Marne, doit trouver du travail. Mais pour cela, il lui faut passer le permis. Or, il n’a pas l’argent pour se le payer. Tout part donc de problématiques de mobilités.

Complètement. Je pars de cette dépendance à une offre de services publics de transport qui est incomplète, parfois défaillante, et à la voiture, sachant que le permis est cher et pas facile à obtenir… Mon personnage a du mal à se déplacer et donc à trouver sa place dans le monde des adultes. Il y a beaucoup d’éléments autobiographiques dans le film, comme ces moments où je restais chez moi toute la journée ; j’étais inactif, je ne m’épanouissais pas, je finissais par broyer du noir. Cette immobilité-là ne crée rien de bon. J’avais d’ailleurs beaucoup d’amis dans ce cas ; on était une belle brochette de potes à ne pas avoir le permis. À tourner en rond, on boit, on fume des joints… J’ai grandi comme ça, quoi. Quant au RER, le dernier train est très tôt ; si on veut sortir, on est vite coincé. Et le passe Navigo coûte 90 balles par mois… C’est quand même beaucoup. Et encore, quand j’étais au lycée, le passe « toutes zones » n’existait pas ! J’étais en zone 4–5 : je pouvais aller à Chessy ou à Lagny-sur-Marne, mais pas à Paris. Je me sentais mis à distance de la capitale et je me suis construit un peu en opposition par rapport à elle.

L’effacement des zones du passe Navigo, instauré en 2015, a dû changer votre vie, alors ?

Oui, un peu ! C’est devenu moins avantageux pour les Parisiens qui ne font que quelques arrêts de métro, mais pour les banlieusards, c’est vraiment super. Pour une fois, c’était à notre avantage, et c’est assez rare pour le souligner.

Quel est votre rapport à la ville de Chelles ?

J’y ai vécu de ma naissance à l’âge de 27 ans, dans le pavillon de mes parents, toujours dans la même maison, dans le même quartier, avec les mêmes voisins, la même bande de copains. D’ailleurs, beaucoup d’entre eux sont restés vivre à Chelles. J’ai passé le permis là-bas, j’ai travaillé au cinéma de la ville, l’Étoile Cosmos, pendant cinq ans, puis je suis parti en Italie quelques mois pour mes études. À mon retour, j’ai emménagé à Paris avec ma copine. Mes parents et mes sœurs vivent toujours à Chelles, et je m’y rends presque toutes les semaines.

[Lire la chronique du film Baise-en-ville]

Si votre film se déroule en banlieue, il est diamétralement opposé aux classiques du genre, de La Haine aux Misérables. Vous filmez plutôt des zones pavillonnaires paisibles, ordonnées, jamais chaotiques. Est-ce un aspect de la ville que vous vouliez montrer ?

Ma boussole créative est de raconter des choses que je connais bien, d’aborder des sujets dont je me sente proche. Ma vie, mon expérience, vaut ce qu’elle vaut. Elle est assez moyenne, mais, justement, c’est ce côté banal, moyen, sur lequel je retravaille et que j’essaye de sublimer, plutôt que de m’inventer une vie pour raconter des histoires hors du commun. Je ne me sentirais pas légitime ni authentique à le faire. Donc, comme j’ai vécu dans un quartier résidentiel, j’ai envie de montrer cet aspect-là de la banlieue. Il y a aussi un aspect politique : on utilise tout le temps la banlieue pour parler des problèmes d’ensauvagement dans la société, d’immigration, de rapports avec les forces de l’ordre… Autant de sujets sous-jacents au traitement de la banlieue dans les films qui donnent au public une vision hyper réductrice. Et ce, alors qu’il y a une grande variété de paysages et de sociologies. Chelles, Saint-Denis et Auvers-sur-Oise… Ces endroits n’ont rien à voir les uns avec les autres. Je suis attaché à montrer que d’autres banlieues existent que celles que l’on voit tout le temps sur CNews ou dans les films un peu clichés.

Avez-vous conscience que la banalité pavillonnaire que vous présentez est l’idéal de très nombreux Français ?

Ah ouais ? Un idéal ? J’ai l’impression que les gens voient ça comme l’enfer, en tout cas vu depuis Paris. Devoir se taper tous les jours les bouchons ou faire deux heures de transports, vivre dans un endroit avec peu d’offres culturelles, des pavillons qui se ressemblent tous, où il ne se passe pas grand-chose, où les prix sont assez élevés, où l’on reste proche de quartiers chauds habités par des personnes très défavorisées… Mais c’est aussi ce qui me plaît dans cette ville, très étendue : il y a des grands ensembles, des quartiers pavillonnaires, des villas de luxe, des champs, la Marne, des ruines… Cette grande diversité de paysages est très fertile. C’est ce que j’ai voulu montrer dans Grand Paris sous la forme d’un road movie.

À travers votre caméra, Chelles est très colorée : il y a des devantures roses, bleues… et les personnages portent des couleurs vives. Comme un petit côté « Barbie ».

Je l’ai montrée à travers un filtre un peu nostalgique, pour y avoir vécu beaucoup de choses… Ce gros attachement sentimental m’a mené à l’esthétiser en accord avec la vision idéalisée que j’en garde. Et puis je cultive aussi un goût pour les couleurs : la vie en manque. Et comme, lorsque j’allume la caméra, c’est moi qui décide de ce que je filme, j’y mets des choses qui me plaisent à l’œil. C’est un style graphique que j’ai déjà travaillé dans mes projets précédents et qui est un peu ma patte, mon ton. Raconter des choses triviales avec un décalage à la Barbie, ça donne des choses intéressantes.

Dans la galaxie des communes du Grand Paris, on parle rarement de Chelles. Réaliser votre film ici, c’est la mettre un peu plus sur la carte ?

C’est une manière de montrer que malgré son anonymat, on peut avoir des raisons d’être fier de sa ville, d’en être amoureux. C’est un peu ce que font les rappeurs, aussi. Je me sentirais un peu nu, j’aurais moins de substance si je n’avais pas cet ancrage fort. Que la ville soit anonyme, moyenne, c’est finalement poétique. Quand vous venez d’une ville que tout le monde connaît, comme Carcassonne, vous êtes un peu écrasé par son image. Alors qu’à Chelles, on a un réceptacle un peu vide, sans a priori, qu’on va pouvoir remplir avec son imagination. Pendant toutes ces heures où j’ai pris le Noctilien [service de bus de nuit d’Ile-de-France Mobilités, ndlr], tout seul, en silence, j’ai traversé des banlieues complètement désertes, des villes fantômes, des rues aux ambiances étranges… C’est très poétique et un peu cauchemardesque.

Est-ce que les Chelloises et les Chellois suivent votre travail ?

Pour avoir beaucoup fréquenté le cinéma, la salle de concert et le centre culturel, je connais pas mal de monde à Chelles et je m’y sens soutenu. Maintenant, c’est une ville qui a beaucoup changé depuis mon enfance. On est passé d’une municipalité communiste, puis PS, aux Républicains. J’ai senti une différence de mentalités quand on préparait le film et que nous cherchions des logements ou des décors de tournage. On a passé des annonces sur les réseaux sociaux de la ville et certains répondaient : « Encore un film français de merde subventionné ! C’est quoi ce titre ? Jamais j’irai voir ça ! » Déjà, on a beaucoup construit, il y a de plus en plus de nouveaux habitants qui n’ont aucun attachement à la ville et qui ne vont pas soutenir l’initiative de quelqu’un qui y a grandi.

Mais le maire lui-même ne s’intéresse pas aux jeunes. Son truc, c’est les caméras de surveillance et la répression. D’ailleurs, il n’est jamais venu à une projection d’un de mes films. Pour un épisode de la série B.R.I., une scène de deal a été tournée à la gare de Chelles. Là, le maire est venu prendre des photos et serrer la main de tout le monde. Pour Baise-en-ville, dont le tournage a duré un mois, il n’est jamais venu. Quand il y a un enfant de la ville qui tourne son deuxième film avec Emmanuelle Bercot, Michel Hazanavicius, et qui est présenté au Festival de Cannes [dans la sélection de la Semaine de la critique 2025], le mec ne vient pas. C’est dommage, même pour lui : il aurait pu faire de la récupération politique ! À Cannes, Rachida Dati est venue voir Baise-en-ville. Par contre, le maire de Chelles n’en a rien à foutre… C’est dingue. C’est dire son intérêt pour la culture.

Sprite (Martin Jauvat) et son beau-frère (William Lebghil), adeptes obligés des nouvelles mobilités. Photo : Baise-en-ville © Ecce Films

Votre héros passe souvent devant les panneaux annonçant l’arrivée du Grand Paris Express. C’est positif pour le territoire ?

C’est bien qu’il arrive, même s’il y a plein de répercussions négatives. Beaucoup de gens ont dû bouger, les travaux ont été gênants, on ne nous a rien demandé, les loyers augmentent. C’est la gentrification. Mais ce sera aussi intéressant pour beaucoup d’usagers. On est presque dans un fantasme, il y a un côté péplum quand ils parlent de « chantier pharaonique », de « chantier du siècle ». Et en même temps, l’extension de la ligne 11 [de métro] à Rosny-Bois-Perrier, ça a changé la vie des gens ! C’est presque abstrait, comme de la science-fiction, jusqu’à l’esthétique des nouvelles gares, pour des déplacements futuristes, presque instantanés. Dans Grand Paris, je voulais faire le lien avec tous ces chantiers qui pullulent, cette impression que le futur est à portée de main alors qu’en même temps, l’Inrap [Institut national de recherches archéologiques préventives] mène des fouilles. C’est comme un lien entre passé et futur. Ça me fait penser à la scène de 2001, l’Odyssée de l’espace, avec les singes devant le monolithe noir.

Pour financer son permis, votre héros trouve un boulot de nettoyeur un peu spécial : il intervient chez les particuliers pour remettre de l’ordre après qu’ils ont fait la fête. On y découvre des gens un peu détachés, vivant dans des maisons suréquipées, qui ne s’amusent pas tant que ça.

Dans les pavillons, il y a une tendance au repli. Entre la vidéo-surveillance, le chien de garde, la parano… Chaque pavillon est comme un bunker. J’ai l’impression d’une nouvelle bourgeoisie peu attirée par la culture, pas très épanouie dans son mode de vie, dans son travail. Tout se passe à la maison, on peut tout commander, tout se faire livrer… C’est déshumanisant. Le film parle aussi de ça : des applications de nettoyage ou de rencontres qui connectent des humains pour des relations purement fonctionnelles.

Et pour le prochain film, restera-t-on à Chelles ?

Oui et, comme je grandis en même temps que mes personnages, ce serait pour évoquer la question du logement, du couple, d’avoir des enfants, mais sous la forme d’un film d’action, avec des bras cassés qui se lancent dans un coup pour faire de l’argent, un peu comme dans les comédies des frères Coen où les gens sont pris dans des affaires qui les dépassent complètement. Ce serait rigolo de transposer cette veine du cinéma américain à Chelles, dans la banlieue pavillonnaire.

Quel est votre lieu de vie rêvé ?

J’habite maintenant en couple à Paris, mais ma ville natale me manque. Et en même temps, quand j’y retourne, je trouve qu’elle manque de charme et de personnalité : les commerces, les rues, les constructions… Je suis dans une forme de contradiction, c’est sûr. Mais je crois que j’aime bien Paris, maintenant. Même si la mer, quand on a grandi en Seine-et-Marne, ça fait rêver. En tout cas, j’aurais besoin que ce soit dans une ville où il y a beaucoup de cinémas !

Propos recueillis par Rodolphe Casso 

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Couverture : Donatien Mary 

Crédit photo : Ecce films

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