Un regard sur et dans les villes du monde
L’exposition Roma nel Mondo, organisée par le commissaire Ricky Burdett avec la contribution de Paola Viganò et de Keti Lelo, est actuellement en cours à Rome, jusqu’au 26 avril, au Museo nazionale delle arti del XXI Secolo MAXXI.
Lucia Nucci, professeure associée d’urbanisme à l’Università degli Studi Roma Tre, propose ici une analyse.
L’exposition se déploie comme un récit guidé par ceux qui étudient et travaillent dans les villes du monde, et par la manière dont Ricky Burdett met en regard des réalités urbaines hétérogènes.
Fort d’un parcours exigeant en tant que directeur de LSE Cities, centre de recherche et d’enseignement à la London School of Economics and Political Science (LSE), récompensé par le Queen’s Anniversary Prize pour ses travaux sur la formation des leaders urbains et des villes du futur, il entraîne le visiteur dans une succession de comparaisons qui transforment des données en questions adressées à chacun.

Iwan Baan, MAXXI, novembre 2009.
Courtesy Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Giovanna Silva, Addis Abeba, 2012. Courtesy Giovanna Silva

Giovanna Silva, Bogotà, 2006. Courtesy Giovanna Silva

Martin Roemers, Broad Street, Lagos Island, Lagos, Nigeria, 2015. From the series ‘Metropolis’.
Courtesy Martin Roemers © Martin Roemers

Armin Linke, São Paulo, Brazil, 1999.
© Armin Linke Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Armin Linke, Mexico City, Mexico, 1999.
© Armin Linke, 1999 Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Francesco Jodice, What We Want, Hong Kong, T68, 2012.
© Francesco Jodice Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Francesco Jodice, West, Los Angeles, California, #002, 2014.
© Francesco Jodice Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Peter Bialobrzeski, Athen, da / from Athens Diary, The Velvet Cell, 2015.
Courtesy Peter Bialobrzeski

Peter Bialobrzeski, London da / from London Diary, Hartmann Books, 2022.
Courtesy Peter Bialobrzeski

Peter Bialobrzeski, Mumbai, da / from No Buddha in Suburbia, Hartmann Books, 2019.
Courtesy Peter Bialobrzeski

Olivo Barbieri, Beijing China, 2001.
Courtesy Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo
Ricky Burdett est aussi coprésident de la Bloomberg LSE European City Leadership Initiative, lancée en 2025, qui collabore chaque année avec les maires et les dirigeants de trente villes d’Europe. Il a également fondé le programme Urban Age, qui fait des recherches sur les centres métropolitains mondiaux. Celles-ci lient la forme urbaine et l’environnement bâti à l’équité sociale, à la durabilité et à la gouvernance. Il a cofondé, avec Mariana Mazzucato, le Council on Urban Initiatives, organisé conjointement par l’ONU-Habitat, l’UCL Institute for Innovation and Public Purpose et LSE Cities, qui réunit leaders urbains, universitaires, urbanistes et designers. Il a été aussi membre de l’Urban Task Force, dont le rapport Towards an Urban Renaissance, de Richard Rogers, a réformé la politique gouvernementale britannique.
Dès l’entrée, Burdett choisit de poser des questions apparemment simples face à des réalités complexes : taille et forme des villes, cohésives ou fragmentées, ordonnées ou chaotiques, démographie vieillissante ou jeune, qualité de vie et accessibilité.
COMPARAISON GLOBALES
Dans la première section, « Comparaisons globales », le visiteur se trouve pris entre deux cartes du monde qui projettent à l’horizon 2035 des scénarios démographiques et économiques, tandis que quatre séries de « dynamiques urbaines » – espaces, mobilité, environnement, société – scandent le parcours.

Fig. 21. La croissance et la décroissance de la population urbaine, heure par heure, selon les prévisions des Nations Unies à l’horizon 2035. Courtesy MAXXI Architettura e Design contemporaneo
Sur la première carte, la population urbaine pulse heure par heure, selon les prévisions des Nations unies, mettant en lumière l’essor de villes africaines et indiennes et le déclin de certains contextes européens et de Tokyo (fig. 21). Sur la seconde, la même planète se recompose en fonction de la croissance ou de la récession du PIB par habitant, entre 2025 et 2035, et l’on suit du regard l’accélération de certaines villes d’Afrique et d’Asie pendant que d’autres espaces africains glissent vers la récession.
OÙ NOUS VIVONS
Dans le second espace, « Où nous vivons », le visiteur franchit les limites politiques des villes, celles où le maire exerce son pouvoir, et découvre l’empreinte spatiale de chaque agglomération, sa surface, sa population urbaine et métropolitaine, ses frontières administratives. Les villes se comparent par carrés de tailles différentes, comme autant de fragments de territoire posés côte à côte. La densité résidentielle (fig. 22), calculée sur un carré abstrait de 10 000 km², se lit dans la hauteur des aiguilles qui indiquent combien de personnes se superposent sur 1 km². Un panneau traduit l’unité de mesure en temps de marche : ce qu’un km² représente pour un corps qui se déplace en quinze minutes, tandis que des pointillés plus ou moins serrés superposés aux empreintes spatiales révèlent les densités maximale, moyenne et minimale.

Fig. 22. La densité résidentielle. Courtesy MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Fig. 23. Les poumons verts. Courtesy MAXXI Architettura e Design contemporaneo
Au centre, des maquettes rendent visible la concentration humaine sur un même km². Les « poumons verts » (fig. 23) apparaissent alors, surfaces totales d’espaces verts déclinées en m² par habitant et en pourcentages d’espaces naturels, productifs, récréatifs ou autres, et un dernier panneau invite à comparer la taille de quatre parcs et les proportions entre nature et loisirs.
Dans la section environnementale, « Impact des villes », l’air devient matière visible. La pollution atmosphérique (fig. 24) est racontée à travers les dépassements des recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) en 2024 et les niveaux moyens de particules fines (PM2.5) la même année. L’installation, en trois dimensions, densifie ou relâche son tissu pour traduire la concentration des polluants : plus le maillage est serré, plus la charge en particules est élevée, et l’origine des émissions – bâtiments, transports, déchets – se dévoile par strates. La consommation d’eau quotidienne par habitant se fragmente entre eau potable, usages domestiques, nettoyage des rues, puis se matérialise en rangées de bouteilles de 1,5 litre, autant de volumes tangibles à imaginer. Enfin, des variations de température apparaissent à l’échelle de la ville, rendant sensibles les écarts thermiques maximaux.

Fig. 24. La pollution atmosphérique. Courtesy MAXXI Architettura e Design contemporaneo

Fig. 25. Les dynamiques démographiques. Courtesy MAXXI Architettura e Design contemporaneo
Dans « Comment nous vivons », la dimension sociale prend forme (fig. 25). Des pyramides des âges, l’âge médian et les classes de dix ans se dressent devant le visiteur, montrant la répartition par sexe et les dynamiques de populations « plus jeunes » ou « plus âgées ».
Une installation centrale transpose ces données en volumes, donnant une épaisseur physique aux évolutions démographiques. Les taux de natalité et de mortalité pour 1 000 habitants, le nombre de naissances vivantes, le vieillissement de la population se combinent avec les grandes mobilités : flux touristiques nationaux et internationaux, durée moyenne des séjours, localisation des annonces Airbnb actives, part de la population née à l’étranger.
L’égalité sociale se mesure à la tension entre équité et privation, au surpeuplement maximal et minimal, à la proportion de personnes vivant sous le seuil de pauvreté. À la fin de cette séquence de questions, le parcours suggère au visiteur qu’un déplacement est possible, des situations insoutenables vers des pratiques plus souhaitables.
DANS L’IMAGINAIRE DU MONDE
La seconde partie de l’exposition s’ouvre avec Paola Viganò, qui attire l’attention sur les imaginaires des étrangers et sur l’ambivalence de cette richesse d’images : soutient-elle l’action ou la paralyse-t-elle.
Dans l’espace, elle dispose un ensemble hétérogène de matériaux issus de l’architecture, de la littérature et des arts, où affleurent les multiples versions de la Ville éternelle. Rome apparaît tour à tour comme « retour de l’esprit », dans la relation entre nature et archéologie ; « patrie intérieure », où revenir avec Pasolini ; « idylle », où la nature humanisée selon Norberg-Schulz devient lieu d’attachement ; « ville de la Grâce » marquée par les églises des différentes nations.
Elle devient encore « grand hôtel », ville recousue par les étrangers, « salon des grands rituels » pour les processions de carnaval, « lieu de grandeur perdue » et de fragilité, collage city interrompu, scène de coexistence extrême entre entités matérielles, sociales et temporelles.
Dans ce récit, les palais, les colonnes et l’herbe composent un paysage où la Rome antique se dresse colossale, tandis que la ville se définit comme lieu de recherche d’équilibres instables, « ville des mémoires » où l’on trébuche sur un souvenir en se préparant à l’avenir.
C’est un Living Garden peuplé de buis, de glycines, de vignes, d’arbres fruitiers et de cyprès, une ville privée ouverte au public, telle une villa Borghese livrée à la promenade.

Martin Parr, TuttaRoma, 2005. © Martin Parr / Magnum Photos

Hans-Christian Schink, Aqua Claudia, Roma/Rome, 2014.
© Hans-Christian Schink/Courtesy Gallery Kicken, Berlin

Tim Davis, The New Antiquity, Roma/Rome, 2009. Courtesy Tim Davis
Gian Paolo Minelli, Migrante egiziano, Roma/Rome 1999. Courtesy Gian Paolo Minelli

Mirjam Beerli, Roma X, 1990. Courtesy Mirjam Beerli
Deux cartes du Studio Paola Viganò, « La giacitura del territorio : passeggiate nella campagna Romana e a Roma », déroulent graphiquement les promenades et les récits des voyageurs étrangers, de la ville vers la campagne et à l’intérieur des remparts. Elles donnent à voir la structure du territoire, les vallées fluviales, les zones agricoles, les volcans, superposés à la ville antique visible – collines, églises, remparts, fouilles – et à ce qui a disparu. Une troisième cartographie, « Stranieri a Roma », condense la vocation internationale et multiculturelle de la ville, du Moyen Âge à l’époque moderne.
L’ADN DE ROME
Dans la section « l’ADN de Rome », quelques réflexions thématiques de Keti Lelo (fig. 31–32) se projettent sur une maquette en terre cuite de Rome conçue par Marco Galofaro. Les phases d’expansion entre 1860 et 1920, les densités de tissus urbains, les flux de trafic, le système des espaces verts et des zones agricoles apparaissent comme autant de couches superposées. À cela s’ajoutent les prix moyens de vente des logements, la distribution des Airbnb, la densité de services par km2, l’incidence des résidents de plus de 65 ans ou de moins de 5 ans, des résidents étrangers, l’indice de développement humain, le revenu moyen par habitant, les années de scolarisation et l’espérance de vie à la naissance, qui composent une sorte de portrait socio-économique en mouvement.

Fig. 31–32. Terracotta Rome, progettazione e realizzazione di Modelab,
concept di Ricky Burdett e Marco Galofaro, 2025.
Collezione MAXXI Architettura e Design contemporaneo, foto di dettaglio, Courtesy Marco Galofaro
Le travail photographique de Marina Caneve apporte enfin des images contemporaines qui actualisent l’inquiétude de Pier Paolo Pasolini (fig. 33–34). L’eau du fleuve, la ville qui avance inexorablement, les espaces résiduels reconquis pour le jeu, les formes de contrôle qui se glissent dans le paysage, tout cela dessine un champ de tensions où l’ordinaire prend une valeur critique.

Fig. 33–34. Marina Caneve, Roma quarto giorno, 2025.
Collezione Fotografia MAXXI Architettura e Design contemporaneo
Un architecte-urbaniste quitte l’exposition muni de la série de questions formulées par Burdett, prêt à regarder les villes avec un double regard, à la fois tourné vers les grands horizons du monde et vers les scènes rapprochées de la vie quotidienne.
Lucia Nucci, Università degli studi Roma Tre
Fondazione MAXXI Museo nazionale delle Arti del XXI Secolo, Roma nel Mondo (jusqu’au 26 avril 2026), directrice MAXXI Architecture et Design contemporain Lorenza Baroncelli, sous la direction de Ricky Burdett, assistant commissaire, Izabela Anna Moren. La section « Comparaisons globales » pour la recherche de données LSE Cities : Alex Peca Amaral Gomes, Matt Lee, Sharada Murali Krishna, Maurice Farber ; section « Rome dans l’imaginaire du monde », sous la direction de Paola Viganò avec Maria Medushevskaya ; section « l’ADN de Rome », recherche et conseil scientifique : Keti Lelo ; maquette « Terracotta Rome », sur une idée de Ricky Burdett et de Marco Galofaro ; conception et réalisation du modèle Marco Galofaro-Modelab, Marcello Moroni, Kamil Dalkir, Antonia Alessia Mariconda, Martina Giuliani, Yilkal Roffi ; projet visuel et narratif multimédial réalisé par ULTRA ; projet photographique « Rome, quatrième jour » : Marina Caneve. Conseil scientifique MAXXI Pippo Ciorra, Elena Tinacci. Le catalogue Ricky Burdett, Izabela Anna Moren (a cura di), (2025), Roma nel Mondo, Corraini Edizioni, isbn: 9791254931783.






