Agriculture et urbanisme : une responsabilité collective pour l’avenir de nos territoires
Par Thierry Bussy, président de la Fédération nationale des Safer et de la Safer Grand Est
À l’heure où nos villes cherchent à concilier attractivité, résilience et qualité de vie se pose une question cruciale : que devient le foncier agricole ? La France possède un patrimoine unique : des terres qui structurent depuis des générations notre économie, nos paysages et notre identité territoriale. Pourtant, elles sont fragilisées par la spéculation, les conflits d’usage, la pression urbaine et les effets du changement climatique. Trop longtemps la ville et l’urbaniste ont vu les terres agricoles comme du foncier disponible, un espace « vide ». Et les agriculteurs périurbains ont appris à cultiver dans l’incertitude du front d’urbanisation (voire en le considérant comme une opportunité de valorisation du foncier). Mais le foncier n’est pas un consommable. C’est une ressource naturelle, non renouvelable. Il faut protéger le foncier naturel et agricole. C’est la clé d’un aménagement du territoire équilibré et durable.
Il ne s’agit pas d’opposer, ici, ville et campagne, mais au contraire d’en organiser les complémentarités, en articulant contraintes urbaines et besoins agricoles. La sobriété foncière, désormais intégrée dans les politiques publiques, nous oblige à repenser nos modèles d’occupation de l’espace. Chaque hectare compte et doit être utilisé avec discernement : limiter l’artificialisation, favoriser le recyclage des friches, densifier intelligemment, préserver les usages agricoles, favoriser l’installation de la nouvelle génération d’agriculteurs, protéger la biodiversité, l’eau…
C’est précisément dans cette articulation que les Safer [sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural, ndlr], sociétés anonymes sans but lucratif dotées de missions de service public, jouent un rôle essentiel. Nous protégeons les terres agricoles et forestières, accompagnons le renouvellement des générations, régulons le marché foncier, préservons les milieux naturels et accompagnons les projets de développement local.
Nous travaillons en concertation avec les élus et les acteurs locaux pour proposer des solutions adaptées à chaque contexte local, pour mobiliser la connaissance du territoire et l’intelligence collective. Sur le terrain, nous intervenons pour renaturer, désartificialiser et restaurer des sols dégradés, afin de rétablir leurs fonctions écologiques – biologiques, hydriques, climatiques – et leur potentiel agronomique.
Ainsi, en Ile-de-France, la Safer est intervenue comme maître d’ouvrage pour renaturaliser le site de Sempin, à Chelles (Seine-et-Marne) et Montfermeil (Seine-Saint-Denis). Après cinq années de concertation, cette ancienne carrière abandonnée est en cours de sécurisation grâce à l’apport de matériaux inertes issus des chantiers du Grand Paris, évitant ainsi leur dépôt sur du foncier agricole productif. Un parc naturel est né, permettant une réouverture au public et la reconquête écologique d’un site fortement dégradé. La sobriété foncière exige également une planification fine. Grâce à des outils tels que Vigifoncier, qui permet d’anticiper les projets de vente et de protéger les terres agricoles, ou Izifriche, application de repérage des friches, nous fournissons aux collectivités des données stratégiques pour éclairer leurs choix.
Aujourd’hui, plus de 5 000 conventions sont actives avec les collectivités : gestion de l’eau, maîtrise des emprises nécessaires aux infrastructures, compensation environnementale, repérage de friches… Ces partenariats assurent un aménagement territorial concerté et équilibré et une gestion raisonnée des sols. Face aux défis contemporains, l’orientation du foncier agricole devient un pilier de notre avenir commun. Sa protection conditionne notre souveraineté alimentaire, la vitalité de nos paysages, les usages et fonctions de nos espaces naturels et la solidité de notre urbanisme. Concilier agriculture et urbanisme n’est pas une alternative : c’est une responsabilité collective.

Couverture : Donatien Mary
crédit photo : Marti Blancho





