Distinguer les formes de recherche au sein des ENSA : Pour une clarification épistémologique.
Par Nils Le Bot, enseignant-chercheur MCF Ensapvs – TPCAU ; architecte Hmonp – docteur en Urbanisme (CNU 24) ; membre du laboratoire EVCAU ; directeur de recherches AREP Groupe (SNCF).

Un débat est en cours dans les écoles d’architectures autour de la réforme dite du « 70/30 » [1]. Une réforme qui inquiète autant les praticiens que les chercheurs. Les uns craignant de voir la pratique du métier disparaitre dans des postures théoriques ; les autres craignant d’assister à la distribution de pseudoctorat par validation d’acquis d’expériences (VAE) qui s’éloigneraient des standards académiques et qui font la valeur de ce diplôme. En pointant ces effets potentiellement délétères sur les pédagogies du projet et de la recherche, ce débat ravive des tensions anciennes.
Réduire ces tensions à deux polarités opposées serait méconnaître le bestiaire de posture qui traverse le champ de l’architecture : des praticiens soucieux de transmettre un savoir-faire éprouvé ; d’autres cherchant à élever leur pratique au rang de théorie ; des non-praticiens qui expérimentent à l’échelle 1 ; des intellectuels élaborant des positionnements théoriques destinés à nourrir la création et le projet ; ou encore des architectes, sociologues, historiens, ingénieurs… qui interrogent l’architecture comme objet de recherche. Entre ces figures se déploie enfin tout un gradient de positions intermédiaires, où s’hybrident disciplines et pratiques exploratoires[2]. Cet écosystème s’accorde donc pas sur une conception unifiée de LA recherche et DU doctorat en architecture ; la vie intellectuelle des écoles se caractérisant par une pluralité irréductible de recherches — sur, avec, dans, et parfois sans, la pratique du projet ou l’objet architectural.
S’il y a bien une qualité que l’on peut reconnaitre aux architectes, c’est bien d’être capable de se retrousser les manches, en tout lieu et en toute circonstance, pour répondre à toutes sortes d’enjeux. C’est bien cette capacité de la profession à générer du « comment », au milieu d’un faisceau de contraintes impossibles et de subjectivités exprimées par les acteurs du projet (urbain, architectural, de paysage…). Le projet, et sa théorisation, faisant alors office de synthèse spéculative et performative.
Mais la poursuite de ce « comment » (la pratique) est aussi parfois un malheur, car ce dernier n’est pas toujours précédé d’un « pourquoi »[3]. Lorsque l’appétit (l’ubris) du faire se substitue à une prise de recul critique, et à l’objectivation des conditions d’apparition du projet, de sa finalité, de l’analyse de son inscription dans des rapports de force et la mesure des impacts socioécologiques qu’il implique.
Aussi, si l’expérience des architectes est indéniablement spécifique et sa transmission socialement nécessaire, on peut regretter que le débat se focalise sur des questions de statuts, de quotas et de mise à l’index du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (Hcéres).
Tous ces mécanismes interrogent plus profondément la capacité de la discipline architecturale à produire et transmettre, aussi, des connaissances éprouvées et reproductibles (empiriquement vérifiées à de multiples reprises), réfutables et logiques (prise de distance critique) qui fondent l’épistémologie des sciences.
Car ce qui se joue dans le doctorat universitaire classique, conférant le grade de docteur, c’est bien sa capacité à former à la recherche et par la recherche, pour déboucher sur la réalisation de travaux scientifiques originaux (Article L612‑7, code de l’éducation[4]).

crédit photo : D. R.
Si le doctorat ne garantit pas la qualité d’une pédagogie, il offre en revanche un cadre propice à l’acquisition d’une réflexivité méthodologique et à expliciter le « pourquoi » du processus de conception. À ce titre, il peut enrichir l’enseignement du projet. À l’inverse, l’expérience professionnelle ne saurait suffire à une éthique pédagogie exigeante. Si précieuse soit-elle, la pratique est aussi sujette à de forts biais d’(auto) validation (« je l’ai fait, donc c’est vrai »). Des postures doctrinales dont l’histoire a mis en évidence les dérives et l’entêtement, et qu’il ne s’agit plus de reproduire, mais de dépasser, dans un monde marqué par le dérèglement de la biosphère et la montée des autoritarismes.
Dans un contexte où les sciences ont accumulé une compréhension considérable des phénomènes sociaux, physiques, urbains, écologiques ou économico-matériels, et où les niveaux de complexité mobilisés excèdent largement ceux traditionnellement appréhendés par l’architecture, se pose la question de la capacité de notre discipline à continuer de s’interposer comme instance de synthèse sans un outillage scientifique et critique renforcé. Outillage intellectuel qu’il ne faut pas confondre ou diluer dans ce que d’aucuns appellent « la théorie » et que l’on retrouve dans l’acronyme TPCAU[5].
C’est précisément à ce niveau que se situe l’une des difficultés majeures de l’architecture contemporaine : non dans un manque de discours théoriques, mais dans une confusion persistante entre registres scientifiques et registres doctrinaux. La théorie y est encore trop souvent mobilisée comme discours intellectualisé, normatif ou justificatif, fréquemment adossé aux écrits de grandes figures de l’architecture ou à des essais faisant autorité, afin de conférer une légitimité épistémologique à des postures qui ne relèvent pourtant pas d’un régime de validation scientifique fondé sur l’hypothèse, la méthode, la mesure du réel et la réfutabilité.
Dans ce contexte, le fait que la plupart des ENSA ne soient pas habilitées à délivrer des doctorats ou des HDR ne relève pas d’une anomalie institutionnelle, mais d’une cohérence structurelle, tant que la discipline ne distinguera pas clairement ce qui relève des sciences et ce qui relève de la culture architecturale.
Il existe pourtant une issue évidente, qui consisterait à institutionnaliser explicitement la coexistence de deux modalités de doctorat, l’un relevant de la recherche scientifique (et conférant le grade universitaire PhD) et l’autre du doctorat d’état by design(comme ce peut être le cas dans plusieurs pays d’Europe), assumant son inscription dans le champ des arts et de la recherche créative (cf. dispositif SACRe[6] ou doctorat par la pratique en médecine[7]). Cette distinction, loin de figer les pratiques, permettrait de reconnaitre aux praticiens des formes de savoir-faire hautement spécialisées dans la pratique du projet, et de mieux caractériser les travaux se réclamant d’une hybridation entre recherche scientifique et recherche créative[8].
Toute clarification des enjeux se heurte d’abord à un obstacle d’ordre épistémologique et professionnel : la réticence de certains collègues et confrères à remettre à plat leurs démarches exploratoires, afin de distinguer ce qui relève effectivement de la recherche scientifique, de la recherche-création, de l’expérimentation, de la recherche-action ou encore des discours manifestes et rhétoriques. À cet obstacle s’ajoute une contrainte structurelle majeure : une charge d’enseignement de 320 heures annuelles en ENSA, seulement partiellement compensée par des décharges de recherche attribuées dans un volume restreint, et donc insuffisantes pour permettre à l’ensemble des enseignants-chercheurs de se rapprocher durablement des conditions universitaires.
Je pense que certains confrères se trompent lorsqu’ils défendent une forme d’identité disciplinaire unique et supposément menacée, alors qu’il s’agit pour l’architecture de renforcer ses outils critiques, analytiques et scientifiques, et d’être capable de faire la part des choses, entre création et science, entre postures doctrinales et posture scientifique, et de leurs imbrications possibles (ou non) au sein des processus de production des projets.
Notre profession, si prompte à défendre l’intégrité de son titre, doit pouvoir accepter qu’en retour, le milieu universitaire exige la même rigueur quant à ce qui constitue le cœur de sa raison d’être : le doctorat en sciences et l’habilitation à diriger des recherches. Un titre qui, au sein des ENSA, ne doit pas être pensé comme une fin en soi, mais comme l’un des leviers possibles — et encore largement sous-investis — d’une clarification épistémologique devenue indispensable.
Nils Le Bot
Publications : https://orcid.org/0000–0003-0210–6880
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Notes :
[1] https://www.darchitectures.com/magazine/rubriques/point-de-vue/6456–70-de-docteurs-dans-les-ecoles-darchitecture.html.
https://chroniques-architecture.com/entre-theorie-et-pratique-un-acces-a-lenseignement-sous-tension/
[2] https://www.culture.gouv.fr/thematiques/enseignement-superieur-et-recherche/la-revue-culture-et-recherche/Architecture.-Pratiques-plurielles-de-la-recherche
[3] https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/colloque/architecture-entre-pratique-et-connaissance-scientifique/la-recherche-par-le-projet-au-dela-de-architecture
[4] https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000042813268
[5] Théorie et Pratique de Conception Architecturale et Urbaine
[6] https://www.hceres.fr/sites/default/files/media/downloads/etude-assemblee-nationale-ensa-2023.pdf, p.37
[7] https://www.onisep.fr/ressources/univers-formation/formations/post-bac/diplome-d-etat-de-docteur-en-medecine
[8] https://paris-malaquais.archi.fr/la-recherche/p/le-doctorat-en-recherche-creation-sacre/





