Le paradoxe agricole du « zéro artificialisation nette »
Laurent Rieutort est professeur de géographie à l’université Clermont-Auvergne, directeur de l’Institut d’Auvergne-Rhône-Alpes du Développement des territoires et membre de l’UMR Territoires (UCA, AgroParisTech, Inrae, Vetagro Sup). Il dénonce l’insuffisante considération accordée à l’agriculture et à l’alimentation dans les discussions sur la transition foncière.
Les récentes polémiques sur la mise en œuvre du « zéro artificialisation nette » (ZAN) nous semblent avoir laissé de côté, par calcul politique ou par hyperspécialisation des chercheurs et des professionnels de l’aménagement, la question agricole et alimentaire. Deux thèmes illustrent cette ignorance réciproque.
Premièrement, comment ne pas être frappé par la rareté des discours politiques rappelant qu’un des objectifs de la sobriété foncière est de préserver des terres pour l’activité agricole et la « souveraineté alimentaire » ? Rappelons qu’environ 80 % des terres artificialisées étaient auparavant à usage agricole et que les sols représentent une ressource clé pour l’agriculture, tandis que l’on estime que la superficie nécessaire pour fournir de la nourriture, de l’énergie et des matériaux à une ville est souvent 200 fois supérieure à la surface de la ville elle-même (1). Celles et ceux qui sont souvent si prompts à soutenir les métiers de la terre et de l’élevage dans les campagnes ont généralement préféré mésestimer cette dimension au profit d’un débat – certes intéressant, mais incomplet ! – sur les limites que le ZAN allait imposer au développement rural, à l’attractivité et à l’économie des territoires…
En second lieu, on est également surpris que des analyses rapides aient souvent réduit la question de l’artificialisation à la seule urbanisation et à la mesure des surfaces impactées. Si la dimension qualitative et vivante des sols avec l’ensemble des services écosystémiques rendus n’est évidemment pas ignorée des scientifiques, on ne peut méconnaître dans le débat public que certaines pratiques agricoles peuvent aussi être peu vertueuses et responsables d’une diminution de la biodiversité, du tassement des sols et de la perte de matière organique (2). Des recherches collectives (3) sur les causes de la baisse de la biodiversité des insectes désignent au premier rang la pollution chimique et l’intensification de l’agriculture, derrière la perte des habitats due notamment à l’urbanisation. Les auteurs montrent également le lien entre la forte diminution des populations d’insectes et d’invertébrés, et celle des oiseaux insectivores qui les consomment.
Mieux relier sobriété foncière et modèles agricoles
Ce lien devrait donc être une priorité pour les aménageurs de la même façon qu’une vision systémique ne peut ignorer les enjeux de marché foncier et immobilier, de fiscalité, de logement ou de mobilité durable. On sait que certains territoires cherchent à assurer une forme d’autonomie alimentaire avec une réflexion sur le stock de terres à protéger à long terme dans les documents d’urbanisme ou dans le cadre de leurs projets alimentaires territoriaux (PAT). Des agglomérations choisissent aussi de développer des « ceintures vertes » et des programmes agriurbains (en région Ile-de-France), pour préserver et valoriser, souvent en circuits courts, les espaces agricoles. Mais toutes ces stratégies rencontrent encore plusieurs limites en matière de réelle transformation des pratiques agricoles. Ces stratégies alimentaires des villes peuvent être à « double tranchant », contribuant à réorienter les politiques publiques vers des processus de transitions durables, mais aussi à ne pas transformer les systèmes agricoles conventionnels au profit d’une forme de responsabilisation des consommateurs. Les villes peinent encore à inclure l’ensemble des acteurs de leur système agricole et alimentaire ; une partie de la profession agricole et ses relais politiques continuant à rejeter les pratiques inscrites dans les transitions soutenables (4).
Les réponses passent par une évolution assez profonde des modèles agricoles, aussi bien du côté de la production que de la consommation. L’agriculture régénérative (5) offre ainsi des perspectives intéressantes en mettant en avant le principe de « régénération » des sols, voire de biens communs territoriaux (eau, air, biodiversité), qui facilite l’adhésion d’une grande diversité d’acteurs. Celle-ci vise notamment, une gestion adaptative des terres, comme le travail de conservation du sol, permettant sa couverture tout au long de l’année pour préserver sa structure et sa vie et pour stopper l’érosion ; la diversité des espèces cultivées, de préférence en association, sur la base de rotations longues, avec une amélioration de la fertilité des sols, une dilution des risques de maladies, et une baisse de la pression des mauvaises herbes et des ravageurs ; enfin l’agroforesterie (association des arbres et des cultures) et l’inclusion de l’élevage dans le système ; l’utilisation de fumiers favorisant le développement de communautés microbiennes dans le sol, plus complexes que celles qui résultent de l’usage d’engrais synthétiques.
Susciter de nouvelles alliances territoriales
Si certains changements de pratiques peuvent être mis en œuvre à titre individuel, d’autres nécessitent de créer de nouvelles filières en s’appuyant sur des alliances multi-acteurs intégrant les collectivités territoriales, et sur une forte ambition en termes d’environnement et de partage de la valeur. Les méthodes plus intensives peuvent cependant être combinées aux systèmes de gestion décrits ci-dessus, car aucun d’entre eux n’est susceptible de résoudre à lui seul le problème de l’épuisement des nutriments du sol. Mais toutes ces solutions traditionnelles et low-tech présentent un plus grand potentiel d’adoption si elles construisent des solidarités territoriales entre espaces agricoles, urbains et périurbains, et si elles s’accompagnent de programmes ciblés de vulgarisation et d’éducation, les technologies numériques venant éventuellement en appui, en facilitant la conception systémique de modèles de production durables.
De fait, l’action publique doit s’appuyer sur une configuration renouvelée de gouvernance, où les injonctions descendantes (à l’image du ZAN) doivent s’hybrider avec des initiatives ascendantes locales, plus coopératives. Favoriser les interactions entre les acteurs (habitants, institutions, entreprises, etc.) facilite l’adhé- sion du plus grand nombre à des décisions allant parfois au détriment de leur intérêt individuel, mais au profit du collectif et de la gestion systémique de biens communs comme l’eau ou les sols. La transition foncière sera d’autant plus accessible qu’elle sera assurée directement (investissements et fiscalité) et indirectement (encadrement des intérêts privés) par la puissance publique, et qu’elle construira des perspectives nouvelles soucieuses d’équité, de bien-être et de confiance entre les différentes strates de la société.

Couverture : Donatien Mary
crédit photo : D. R. / Gaëtan Spinhayer / Unsplash
Notes :
1/ Commission européenne, Atlas of the Human Planet, Luxembourg, Publications Office of the European Union, 2020.
2/ Élodie Briche (coord.), Trajectoires de transition écologique. Vers une planification dynamique et adaptative des territoires, Versailles, Éditions Quæ, 2023.
3/ Sophie Leenhardt, Laure Mamy, Stéphane Pesce, et al. (dir.), « Impacts des produits phytopharmaceutiques sur la biodiversité et les services écosystémiques », rapport de l’expertise scientifique collective, Inrae – Ifremer, 2022.
4/ Voir la recherche doctorale d’Héloïse Rato Coxo-Nunes, « Les dynamiques des systèmes agricoles et alimentaires territorialisés dans les parcs naturels régionaux franciliens : quels processus de transition territoriale ? », université Paris-Nanterre, 2025.
5/ Ravjit Khangura, David Ferris, Cameron Wagg, et al., “Regenerative Agriculture. A Literature Review on the Practices and Mechanisms Used to Improve Soil Health”, Sustainability, 15(3), 2023.





