Après la ville – Défis de l’urbanisation planétaire

Pierre Veltz
[Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2025, 288 pages, 22,50 euros]
Quelle somme ! On pourrait croire ce livre écrit avec l’aide d’une nuée de scientifiques venant de toutes les disciplines, réunis par un chef d’orchestre capable de lier ces différents apports pour dessiner un chemin d’avenir, une utopie réaliste. Mais la plume alerte de Pierre Veltz garantit qu’il en est le seul auteur, mû par une curiosité infinie, immense lecteur, homme de synthèse aussi, réunissant des profils aussi divers qu’ingénieur, sociologue, économiste, spécialiste de l’industrie, mobilisé aujourd’hui par les questions écologiques. Ce n’est pas simplement un livre savant, mais aussi celui d’un engagement pour construire une planète plus habitable et plus juste.
Quel en est le sujet ? Pas moins que l’urbanisation de la planète, Après la ville, en clin d’œil à son précédent ouvrage proposant la bifurcation¹ plutôt que la transition. Nos villes européennes, chargées d’histoire, de charme, cumulant les époques, lourdes d’identité, offrant plaisirs et découvertes, s’effacent-elles, comme l’affirme Veltz, au profit d’un continuum territorial, englobant toutes les urbanisations, la campagne, les déserts ? Ce cauchemar est-il en cours de réalisation, laisse-t-il des marges de manœuvre pour préserver notre attachement au plaisir de la ville ? Oui, à condition de penser ensemble le devenir de tous les territoires.
Dix chapitres riches en références, en explorations, vont de l’économie à l’industrie, en passant par l’eau, l’assainissement, le métabolisme urbain cher à Sabine Barles [notre invitée du questionnaire «Vous êtes bien urbaine» du n° 446, ndlr], l’énergie, l’alimentation, les services urbains, les formes urbaines, la mer, les paysages, la nature, la finance, les déchets, sans oublier la clé de tout : le foncier ; cela dans un parcours historique révélateur des grandes mutations et de celles à venir. Un lecteur rapide pourrait picorer dans les chapitres, chacun étant conçu comme un livre en soi, mais il perdrait le fil conducteur implacable d’une architecture d’ensemble.
L’ouvrage propose un voyage allant de l’Afrique, trop souvent oubliée, à la Chine, qui montre un chemin inusité vers l’écologie, en passant par l’Europe, bien sûr, et les villes américaines. L’auteur voyage dans les livres, nourri par des rencontres qui lui font appréhender le monde, avec une ouverture planétaire peu fréquente dans la littérature professionnelle française. Il prend parti pour la vitalité et la résilience des métropoles, s’opposant au bashing actuel. Il voit de nombreuses sources d’espoir, comme la montée foudroyante de l’énergie solaire, et plaide pour ne pas opposer la nécessaire sobriété aux avancées techniques, utiles pour restaurer l’habitabilité des milieux de vie.
L’accent mis sur l’écologie solidaire et la pauvreté intolérable – qui s’aggraveront, car certaines régions ne seront plus habitables – appelle des choix drastiques, non mis en œuvre à ce jour. À la fin de l’ouvrage, Pierre Veltz cite George Steiner : « L’Europe est le seul continent qui a été et est encore parcouru à pied, tissé d’innombrables chemins humanisés. » Et de conclure : « Il serait temps de dépasser notre goût de la plainte pour affirmer cette réussite (fragile) de l’Europe que le monde nous envie. »
Ariella Masboungi
1/Bifurcations. Réinventer la société industrielle par l’écologie ?, L’Aube, 2022 (lire la recension dans Urbanisme, n° 430, mars-avril 2023, p. 82).





