
Alain Raoust
New Story, en salle le 17 juin
Clin d’œil à la célèbre chanson des Beatles, Strawberry Fields Forever (1967), le film d’Alain Raoust mêle poésie douce-amère et fantaisie tendre. Dans un camping au bord d’un lac, quelques irréductibles vivent à l’année. Mais l’endroit doit disparaître, sacrifié à la construction d’une base nautique.
Aux commandes de la radio libertaire locale, Serge Pomalowski s’accroche et tente de faire survivre son émetteur aux finances exsangues. Les haut-parleurs grésillants demeurent les derniers relais de ses vinyles sixties et de ses tirades nostalgiques des années yé-yé et des amours défuntes.
Conçu comme un conte moderne, le film brosse les portraits d’une humanité fragile et lumineuse. Maladroit constructeur d’une cabane dans les bois, Manu rêve de suivre les pas de son écrivain adulé du XIXe siècle, retiré dans la nature pour y goûter la liberté absolue. Il s’éprend alors d’une Lana del Vélo, apparition énigmatique à dos de cheval, figure chimérique d’un romantisme désuet.
Raymond, éboueur au grand cœur, tente de séduire désespérément sa voisine, Joss, employée de supermarché, enfermée dans une coquille qu’il peine à briser. Plus loin, Léa et Karim, futurs parents, défendent leur maison en bois ceinte d’affiches clamant leur refus de l’expulsion. Autour d’eux plane la menace du départ : trouver un toit, éviter la rue, affronter l’injustice sociale.
Un récit qui résonne avec le remarquable essai Vivre au camping, du chercheur Gaspard Lion¹, rappel salutaire que ces lieux marginaux abritent avant tout les naufragés du mal-logement. Entre lassitude et colère, la radio demeure le fil conducteur : instrument de ralliement, de résistance et de solidarité.
Des fulgurances burlesques ponctuent ce récit choral : Jeanne d’Arc surgissant des eaux pour ranimer le courage de Serge ; un groupuscule aux relents identitaires que le héros tente de désarmer par la parole et la foi dans l’amour des peuples unis ; le rêve de Léa où sa maison se liquéfie en une pâte verte et molle, métaphore grotesque d’un monde en décomposition.
Porté par un quatuor d’acteurs remarquables – Florence Loiret-Caille (Joss), Quentin Dolmaire (Manu), Philippe Rebbot (Serge) et Grégory Montel (Raymond) –, ce film s’impose comme une ode à la voix libre qui résiste. Sous une apparente légèreté, il révèle la solitude et la précarité d’un monde qui étouffe les âmes rêveuses.
Maider Darricau
1/Seuil, 2024 ; lire aussi son interview dans le n° 439 d’Urbanisme, sept.-oct. 2024, p. 28–29.





