Pierre Janin : « Il doit exister, aux côtés du projet urbain, un véritable projet agricole »
Architecte, urbaniste, philosophe et agriculteur. Pierre Janin est l’une de ces figures singulières qui ont profondément enrichi la pratique. En 2007, avec son frère Rémi Janin, il fonde l’agence Fabriques architectures paysages, sur l’exploitation agricole maternelle. Depuis près de vingt ans, il relie les agricultures et les territoires urbains et périurbains en les faisant dialoguer par une approche hybride et raisonnée, mêlant enjeux nourriciers, paysagers et architecturaux.
Reprendre l’exploitation familiale a‑t-il été une évidence ?
Il faut repartir de l’origine : nous avions monté notre agence d’architecture sur l’exploitation agricole de nos parents. J’étais alors associé avec mon frère, paysagiste. Après quatre ans de développement, notre mère partait à la retraite, et nous nous sommes demandé s’il serait possible de concilier l’agence d’architecture et la gestion de l’exploitation, qui était importante. Finalement, mon frère a repris la ferme, et nous avons choisi de séparer les deux activités, tout en gardant des liens étroits. On s’est vite rendu compte qu’il fallait dissocier les deux pour consolider des systèmes déjà fragiles, mais qui, malgré tout, avaient leur cohérence et une solidité économique bien réelle.
Il y a environ cinq ans, une autre opportunité s’est présentée : une ferme familiale en viticulture, du côté de mes grands-parents. Je l’ai reprise, et cela fait un an et demi que j’ai retrouvé un statut d’agriculteur. Ce n’est pas toujours simple de faire cohabiter ces deux métiers, la conception et la production, mais je trouve leur complémentarité très enrichissante. Après m’en être éloigné un temps, j’ai ressenti le besoin de renouer avec la terre, dans un cadre plus mesuré, et de faire dialoguer ces deux pratiques qui se nourrissent l’une l’autre.
Qu’est-ce qui a fondé votre rapport à l’agriculture ?
Je pense que l’intérêt de notre démarche vient de cette idée de partage des espaces, entre urbain et agricole, mais aussi d’un lien dans le temps, dans les manières de faire et d’habiter nos métiers. Je suis fils d’agricultrice, et c’est une dimension à laquelle je tiens. Mon père travaillait à l’extérieur, et c’est ma mère qui a repris la ferme à la suite de la crise économique des années 1980. Elle s’est imposée comme cheffe d’exploitation, dans un milieu encore très masculin. Cette expérience a profondément marqué notre regard sur la place des femmes dans l’agriculture, mais aussi sur la façon d’entreprendre. Dès les années 1990, elle avait orienté la ferme vers la vente directe et l’agriculture biologique, à une époque où ces choix restaient marginaux. Tenir ce cap, malgré les résistances, a façonné notre culture du métier : une manière d’expérimenter, d’assumer une position un peu à part.
Comment s’est dessiné votre parcours en architecture, jusqu’à la création de l’agence ?
Après le lycée en mi-temps pédagogique étude et musique, j’ai fait des études d’architecture à Saint-Étienne, puis j’ai terminé par une année mêlant architecture et philosophie, aux côtés de Chris Younès. J’ai obtenu à la fois mon diplôme d’architecte DPLG et un master de recherche en philosophie, les deux menés en parallèle. Mon projet de fin d’études, réalisé avec mon frère alors en dernière année de paysage, portait sur l’exploitation agricole familiale. Ensuite, plusieurs voies s’ouvraient à moi : poursuivre la philosophie, accepter un poste en agence, ou créer la mienne. Nous avons finalement choisi de nous lancer, sans plan précis, mais avec l’envie d’aborder les questions agricoles et territoriales autrement. C’était en 2007. Ces sujets – agriculture, paysage, urbanisme, production – suscitaient déjà beaucoup d’intérêt autour de nous, notamment parmi nos enseignants.
Nos diplômes avaient été nourris par deux stages, l’un auprès du CAUE [conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement, ndlr] du Loiret, l’autre avec l’Institut de l’élevage. Nous y avions travaillé sur la typologie des bâtiments agricoles contemporains et sur les paysages de production. À la sortie de l’école, le CAUE du Loiret nous a proposé une petite commande : la création d’un lexique dédié aux sites agricoles. Cela a été l’élément déclencheur. C’est ainsi qu’est née l’agence, à partir d’une micro-opportunité et d’une curiosité partagée.
L’agence a rapidement affirmé son lien avec le monde agricole, comment cela s’est-il concrétisé ?
À notre grande surprise, nous avons très vite obtenu des projets d’envergure. Le tout premier concours remporté portait sur une zone agricole réunissant dix bâtiments d’élevage en Haute-Maurienne. Nous avons été retenus parce que nous étions à la fois architectes et paysagistes, et que nous connaissions intimement le monde agricole. En face, il y avait de grandes agences suisses et françaises, mais notre approche, construite en dialogue étroit avec les agriculteurs, a convaincu le jury. Ce premier projet, d’environ cinq millions d’euros, a marqué un vrai départ.
Les commandes suivantes ont suivi cette même logique : des projets architecturaux dans des contextes ruraux sensibles, souvent situés dans des parcs naturels ou des espaces protégés. Nous avons notamment réalisé.…
Propos recueillis par Rodolphe Casso et Maider Darricau
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crédit photo : Michele Casagrande





