David Mangin : « Nous restons enfermés dans le fantasme de la rue commerçante »

Architecte urbaniste, Grand Prix de l’urbanisme 2008, David Mangin est l’auteur d’ouvrages de référence tels que La Ville franchisée, formes et structures de la ville contemporaine et Rez-de-ville, la dimension cachée du projet urbain (avec Soraya Boudjenane). Il revient ici sur ses travaux et observations autour des évolutions commerciales françaises, que ce soit au cœur des villes ou dans le périurbain. Une vision aussi pragmatique qu’iconoclaste, mais sans jugements de valeur.

 

Pourriez-vous retracer les grandes étapes de votre parcours ?

J’ai une formation d’architecte et j’ai eu la chance de croiser les trois grands professeurs des années 1970–1980 : Philippe Panerai, Bernard Huet, puis Henri Ciriani, pour commencer à exercer l’architecture. J’ai ensuite participé à un programme de coopération pour enseigner l’architecture à Constantine, en Algérie – une expérience assez singulière. J’y suis resté deux ans, puis à mon retour, j’ai intégré l’AUA (1) (Atelier d’urbanisme et d’architecture) et j’ai commencé à enseigner. J’ai vite compris que, pour avoir une certaine liberté, il fallait être enseignant. C’est ce que la génération de 68 m’a transmis : après s’être investis pleinement dans l’enseignement, beaucoup ont pu commencer une pratique professionnelle avec une certaine liberté de choisir leurs projets et un moyen de travailler en coproduction avec les étudiants.

J’ai donné beaucoup de cours magistraux et j’ai également dirigé un master à l’École d’architecture de Marne-la-Vallée [Seine-et- Marne, ndlr] ces dernières années. Pour intéresser les élèves qui lisaient peu, j’ai choisi de travailler sous forme d’enquête en reprenant les règles du journalisme : qui ? où ? quand ? comment ? pourquoi ? Pendant dix ans, nous avons eu des enquêtes formidables sur la ville : certains analysaient le nettoyage de la place de la République, d’autres la fabrication des infrastructures ou l’évolution des rez-de-chaussée… Deux ouvrages sont assez directement liés à cet enseignement : Mangroves urbaines (2), qui traite des systèmes souterrains et connexions de métro, et Rez-de-ville (3), qui précise la notion que j’ai recherchée inconsciemment tout au long de ma carrière et de mes déambulations. Je considère que mon travail d’enseignant consiste aussi à rendre accessibles des savoirs, c’est la règle que je me suis donnée dès le départ. Auparavant, Projet urbain (4) et La Ville franchisée (5) avaient exigé un travail considérable pour interroger ces questions. J’emprunte très modestement la formule de Germaine Tillion : « Comprendre pour agir. »

En parallèle, je me suis donc associé à la Société études urbanisme et architecture (Seura (6)), avec laquelle nous avons réalisé une série de projets à toutes les échelles possibles depuis quarante ans. Nous avons repensé des espaces publics sur le boulevard Richard-Lenoir [Paris 11e], des infrastructures lourdes à Marseille, des quartiers de projets urbains dans plusieurs villes françaises, le projet du nouveau Forum des Halles en 2004, qui a duré dix ans, et un projet que j’aime beaucoup, à Toulouse-Montaudran, autour d’une ancienne piste d’aviation.

Enfin, je dirais que j’aime profondément la lecture sur les sujets les plus variés. J’aime aussi mener des enquêtes, observer et voyager : c’est une règle essentielle, car on aurait tort de se fier uniquement aux livres. Regardez le plan d’Édimbourg : tant qu’on n’y a pas mis les pieds, on ignore que la ville tout entière est en pente. Le sel du métier, c’est de pousser les portes, d’explorer les cours, de mesurer les choses, de marcher toute une journée en oubliant de déjeuner ; cela me convient parfaitement.

 

La Ville franchisée a marqué un tournant en urbanisme. Cet ouvrage a‑t-il influencé votre trajectoire professionnelle ?

Pour chacun de ces ouvrages, il faut observer et se fabriquer une doctrine pour innerver les projets. La Ville franchisée part d’un constat d’observation. Je vais en Bretagne depuis que je suis enfant, et j’ai vu des endroits changer énormément à partir des années 1980, à tel point qu’on ne pouvait plus s’orienter d’un été à l’autre : les giratoires, la grande distribution et les maisons individuelles sont arrivés. Ce sont des faits assez évidents, mais dont on ne comprenait pas la logique. Et puis, parallèlement, il y avait toute cette réflexion sur la « ville émergente (7) ». Ce programme avait compris que des opérateurs fabriquaient 90 % de la ville contemporaine et qu’il fallait regarder et les écouter. Mais je trouvais qu’il manquait de clés pour comprendre comment tout cela s’articulait. J’ai donc commencé à étudier des cartes Michelin, mais la réalité évoluait plus vite que la cartographie. C’est ainsi que j’ai identifié trois grands acteurs : …

Propos recueillis par Rodolphe Casso et Maider Darricau 

Lire la suite de cet article dans le numéro 448 « Mutations commerciales » en version papier ou en version numérique

Couverture : Guillaume Guilpart

Crédit photo : D. R. 

Notes :

1/ Sous l’impulsion de Jacques Allégret, il a rassemblé une vingtaine de professionnels de 1960 à 1986.

2/ Mangroves urbaines, du métro à la ville : Paris, Montréal, Singapour, David Mangin et Marion Girodo, Seura architectes, 2016, La Découverte.

3/ Rez-de-ville, la dimension cachée du projet urbain, Soraya Boudjenane et David Mangin, Éditions de La Villette, 2023, rééd. 2025.

4/ Projet urbain, David Mangin et Philippe Panerai, Parenthèses, 1999.

5/ La Ville franchisée, formes et structures de la ville contemporaine, Éditions de La Villette, 2004.

6/ Fondée en 1989 par Alain Payeur.

7/ Programme lancé en 1996 par le Puca.

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