Carnet de voyage – [Épisode 3] Amudat, le temps d’un accord

Aux confins pastoraux de l’Ouganda, croissance et décentralisation font naître Amudat, un embryon urbain qui révèle une rare séquence sociétale de la fabrique de la ville dans ce qu’elle a de plus essentiel.

 

Si le monde que j’explore se dérobe à l’inventaire, il m’apprend toutefois à n’accueillir que la part intime des lieux traversés. Je reste fidèle à ma quête : saisir ce fil discret qui fait tenir ensemble les Hommes et rend possible, partout, l’idée même de la ville. Une conférence me fait rejoindre l’université de Kampala. Dans sa dense frénésie, mon attention glisse vers le lointain, où mes sou- venirs du Lion de Kessel se mêlent à la savane, ses clans et leurs troupeaux. Rêvant sur le campus des urbanistes de l’Ouganda, je rencontre Joséphine. Elle me parle d’un ailleurs, là où la ville n’existe pas encore, où elle travaille depuis longtemps. À l’écouter, l’appel devient irrésistible et, le soir venu, nous laissons derrière nous les lumières de la métropole pour nous enfouir vers cette promesse dont je connais désormais le nom : Amudat.

La route s’enfonce dans la nuit absolue. Nous traversons le mont Elgon et ses millions d’années, ancien volcan aujourd’hui assagi sous ses parasols d’acacias. Nous faisons halte au milieu du sentier. Silence. Jamais je n’ai connu solitude plus dense. Un éclair fend l’horizon sans bruit. Vertige. Que suis-je venu chercher là-bas ? Que puis-je comprendre ici, moi ? Joséphine murmure que là où la foudre vient de tomber, c’est Amudat. Ma peur du néant vacille. « Le vide n’est qu’un excès que tu ne saisis pas encore », sourit-elle. Depuis ma maison d’hôte, je découvre au matin une végétation foisonnante, des routes sablonneuses serpentant autour de rares manyattas – habitats de branchages coiffés de chaume – dispersées dans le décor bleuté des montagnes. Joséphine apparaît, mocassins impeccables, et m’entraîne vers le bâtiment administratif d’Amudat : nous allons rencontrer l’autorité municipale. En chemin, j’aperçois des silhouettes mates et longilignes, avançant à l’assurance souveraine, découpant net le paysage clair de la savane. Ce sont les Karamojong, peuple d’ici. Ils vont presque nus, ceints d’étoffes colorées jetées sur leur épaule. Nous arrivons devant un bâtiment en béton surmonté d’une avancée à piliers ; la modestie d’une institution naissante. L’intérieur dévoile la carte jaunie de l’Ouganda pour seul ornement, et le maire, qui déplie l’histoire récente. Si Amudat a longtemps été régi par la règle coutumière, ses anciens et l’équilibre fragile de leurs clans, tout a été voué à changer en 2010, lorsque l’État décentralise et érige Amudat en district. Ici débute l’obligation d’un gouvernement local chargé d’organiser, de planifier et d’assumer.

 

Crédit : C. M. 

À 24 ans et diplômé urbaniste de Sciences-Po Paris, Clément Maucourt a troqué le confort d’un CDI pour un sac à dos et une année de tour du monde. À travers les continents, il recontre celles et ceux qui pratiquent l’urbanisme et livre, au fil de chroniques sensibles, un récit incarné des villes telles qu’elles se vivent, se construisent et se rêvent aux quatre coins du monde.

Amudat demeure une société pastorale. Son économie repose sur l’élevage, autour duquel s’organisent les migrations saisonnières de familles autonomes. Mais la balbutiante institution doit déjà répondre à la montée des flux : le traditionnel marché du bétail attire toujours plus, brasse en masse capitaux et bestiaux, et génère des activités comme l’hôtellerie qu’il convient d’encadrer. Apparaissent aussi de nouvelles tensions. La sécheresse exacerbe la concurrence autour de l’eau et de la terre fertile, le marché impose de gérer ses déchets inédits et les troupeaux, seule richesse tangible, attisent convoitises et violences. Au carrefour de son esquisse, la ville surgit d’une nécessité : celle d’arbitrer.

En quête d’urbanité, je perçois qu’elle se manifeste ici moins dans les formes bâties que dans l’élan qui les précède. Avant les quartiers, les axes et la densité, vient l’émergence patiente d’un commun à organiser. Le marché, l’école, l’abattoir, le cimetière et quelques points GPS fixés dans l’espace deviennent les repères pionniers d’une société qui commence à se reconnaître et se coordonner. Ces lieux portent déjà la condition politique de la ville : celle d’une organisation collective minimale rendue inévitable par la loi, la croissance et ses usages. En l’écoutant, le discours du maire traduit l’urbanité en un dialecte local, désignant ce seuil timide où un territoire accepte de nommer ses lieux et de poser les règles minimales du vivre-ensemble. Pourtant, les moyens demeurent infimes pour franchir ce seuil, portés par une fiscalité locale largement saisonnière et fragile. Sans levier financier, la transformation ne peut qu’être lente et consentie. Chaque prélèvement doit être justifié. Payer l’impôt est nouveau pour les Karamojong, encore faut-il leur en prouver le retour tangible ; avec un meilleur service vétérinaire, un marché plus sécurisé ?

C’est dans cette grammaire patiente que Joséphine œuvre depuis quatorze ans. L’urbaniste travaille avant tout les repré- sentations. Là où l’autorité publique n’avait jamais franchi le seuil des maisons, elle instille l’idée de normes minimales. « La latrine avant tout le reste », répète-t-elle pour poser l’hygiène comme une fondation silencieuse du bâtir. Là où le plan n’avait jamais été l’outil du collectif, elle l’expose pour tous et accepte le détour du débat. Dans cet humble mille-feuille d’obstacles et de négociations, je comprends qu’Amudat ne romantise rien. Le commun n’y relève pas d’un désir idéal de faire société. Il naît de la contrainte et se façonne dans l’art exigeant du compromis. Cette fabrique fondamentale me renvoie à nos propres travers. Nous, maximisateurs, confondant vitesse et efficacité ; là où l’urbanisme commence, ici, par une capacité à diagnostiquer et faire évoluer les mentalités, dans un temps qui n’est ni celui de l’élection, ni celui du chantier, mais celui, bien plus sincère, de la société elle-même.

crédit photo : C. M. 

On m’invite à se promener vers la centralité marchande d’Amudat, qui s’impose sans artère formelle : pourtant tout converge vers cette large ligne de terre battue, ourlée de petites boutiques répétitives, les dukas. Des dalles de béton et des auvents de tôle portés par quelques piliers composent des arcades pauvres, mais essentielles, où l’on s’abrite, discute et commerce. Les marchandises débordent sur la poussière, posées sur des tables ou à même le sol : ce qui se vend se montre, et devient façade. Les enseignes peintes aux couleurs d’opérateurs télécoms font office de signalétique. Pour l’instant, elles orientent plus sûrement que n’importe quel plan. Autour, le bourg s’épaissit par accumulation, dans un ballet d’instinct où les motos, les camions et les charrettes se faufilent entre les étals débordants, croisent les poules qui picorent et évitent les chèvres qui traversent. La ville n’a pas encore séparé ses règnes. Et dans la traversée sèche de cette convention partagée, Amudat affirme déjà son essentiel : avant la forme pensée du projet, c’est par l’usage et les gestes que la cité se fabrique. Nous atteignons les berges de la rivière, où des hommes et leurs camions extraient le sable humide de ses rives. C’est avec cette matière que l’on bâtira. Soudain, un corps nu surgit de l’eau. Regards. Il traverse la rive et disparaît entre les acacias, me laissant muet avec une question avortée : comment vit-il la transformation à l’œuvre de son lieu ? À force d’efforts répétés pour prélever, c’est une empreinte irréversible qui creuse déjà le paysage, dans laquelle s’esquisse la sédentarisation nouvelle d’un peuple.

Plongé dans ce décor aux bourdonnements désormais familiers, je regarde le ciel se charger de lumière chaude. Le jour décline. Joséphine et le maire m’invitent à les suivre : ce soir, l’Ouganda affronte la Guinée. À mesure que le crépuscule progresse, nous traversons les terrains ouverts et nous laissons porter par l’afflux des amateurs de football ; tous convergent vers un abri de tôle, où une toile tendue et un vidéoprojecteur bricolé deviennent le théâtre chaleureux d’une réunion nocturne. Le souffle rauque du groupe électrogène à l’extérieur n’aura pas raison des cris et des rires du spectacle. On s’échange quelques bières, on partage des chapatis, petits pains plats, encore chauds. Au loin, Amudat scintille par fragments, dans les néons des dukas, les phares de motos fendant la poussière, les torches solitaires des téléphones. Trois à zéro. Dans la joie simple de la victoire, dans la densité des corps réunis, quelque chose de l’être-ensemble se laisse déjà éprouver. Puis la foule se défait. Nous repartons à pied, à travers champs. Nul panneau, nulle clôture ne prescrit le passage ; on sait où passer. Mais que deviendra cette liberté du poreux lorsque l’institution stabilisera ?

Sous la lune généreuse, aux côtés de Joséphine et du maire, je me surprends à formuler le vœu de revenir là, plus tard. Pour observer ce que seront devenus les Karamojong. Seront-ils plus heureux ? Hier encore, la nuit m’inquiétait. Aujourd’hui, je mesure qu’Amudat n’est pas avant la ville : elle en est déjà l’expérience élémentaire où s’entrelacent ses promesses et ses renoncements. Et si elle n’affirme ni ne corrige mes leçons d’urbaniste, elle me rappelle pourquoi la cité existe, me renvoyant à cette question que la saturation de nos sociétés a effacée, tant elle semblait acquise : qu’est-ce qui fonde l’accord entre les hommes ? Car, tourné vers nos villes lointaines, je ne perçois guère que des séparations aménagées et des coexistences rendues hermétiques à l’interrogation. Ici, au contraire, tout commence autrement : par l’écoute, le temps long, la nécessité. Le terme de ce voyage m’offre un dernier moment de poésie et me ramène à ces vers de T. S. Eliot. « C’est ainsi que le monde finit, pas dans un grand fracas, mais dans un discret murmure. » Dans la nuit calme de sa genèse, Amudat me laisse deviner que les commencements, eux aussi, peuvent emprunter le même souffle : lorsqu’un ordre naît, à bas bruit, dans l’apprentissage patient de devenir société.

Clément Maucourt

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